On croit toujours que le pouvoir se tient au-dessus.
Dans des étages clairs. Derrière des vitres épaisses. À distance du bruit.
Cette fois, il commence sous terre.
Un parking de la Kirya. Béton brut. Lumière blafarde. Un samedi soir. Une voiture à l’arrêt. À l’intérieur, des hommes qui n’ont pas besoin d’élever la voix. Ils savent pourquoi ils sont là. Une enquête existe. Elle progresse dans l’appareil de sécurité. Elle s’approche trop près. Il faut comprendre jusqu’où elle va. Et surtout si elle peut être contenue.
C’est dans cet espace fermé que s’ouvre ce que l’on appellera plus tard l’affaire Eli Feldstein.
Pour comprendre, il faut revenir quelques jours en arrière.
Un document circule. Un document sensible. Il parle de la guerre. Du Hamas. Des otages. De ce que l’on sait. De ce que l’on tait. En Israël, ce type de texte ne peut pas être publié librement. La censure militaire encadre strictement toute information susceptible d’affecter la sécurité ou les opérations en cours.
Le texte ne peut donc pas sortir tel quel.
Alors il sort autrement.
Il est transmis à l’étranger, au quotidien allemand Bild. Selon Feldstein, ce choix n’a rien d’improvisé. C’est une pratique connue dans les cercles du pouvoir : publier hors d’Israël pour que l’information revienne ensuite dans le débat intérieur, sans passer par les filtres habituels. Le détour devient un outil.
Le calendrier compte. Cinq jours après l’assassinat de six otages israéliens dans un tunnel à Rafah, Bild confirme la publication imminente. Le pays est encore sous le choc. Les familles sont en deuil. Le débat sur un éventuel accord pour les otages est à son point de tension maximale. Le texte arrive à ce moment précis.
Puis vient la rencontre nocturne.
Braverman, chef de cabinet du Premier ministre, évoque une enquête menée par le MALMAB, l’organisme chargé de la sécurité au sein de l’appareil de défense. Il sort une liste. Des noms de cadres militaires. Il demande à Feldstein s’il les connaît. Et selon Feldstein, il prononce cette phrase, calme, presque technique : il est peut-être possible de « l’éteindre ».
Ils ne sont pas seuls. Le porte-parole du Premier ministre, Omer Manzor, est présent. La scène n’est pas un aparté improvisé. Elle s’inscrit dans un fonctionnement collectif, où chacun connaît son rôle, où les mots sont pesés, où l’on parle d’enquêtes comme d’obstacles à gérer.
Feldstein explique ensuite comment ce système fonctionne au quotidien. Il ne pouvait pas être employé officiellement par l’État, pour des raisons de sécurité. Mais il continuait à travailler pour le bureau du Premier ministre. Par des intermédiaires. Par des circuits de paiement indirects. Sans statut clair. Sans responsabilité formelle. Ce flou n’est pas une faiblesse. Il est une protection. Il permet d’agir sans laisser de traces administratives nettes.
Au sommet, une inquiétude domine tout le reste. Une question qui revient sans cesse après le 7 octobre : parle-t-on encore de la responsabilité du Premier ministre dans l’échec sécuritaire ? Et si oui, comment faire pour que cette question disparaisse du débat public.
Dans ce cadre, les otages ne sont pas absents. Mais ils deviennent un paramètre. Leur image. Leur parole. Leur impact émotionnel. Tout est évalué en fonction de l’effet produit sur l’opinion, sur les négociations, sur la stabilité politique. La guerre continue. Le récit doit tenir.
Puis, le rapport de force change.
Ce qui se disait à voix basse devient objet de procédure. L’unité Lahav 433, chargée des enquêtes les plus sensibles, entre en scène. Braverman est convoqué et interrogé « sous avertissement ». Ce statut est précis : il signifie que les enquêteurs le soupçonnent d’une infraction pénale, notamment d’entrave à une enquête. Avant même son audition, la police perquisitionne son domicile. On cherche des documents. Des messages. Des preuves matérielles.
Feldstein est entendu à son tour. Une confrontation a lieu, ou se prépare. Deux versions s’opposent frontalement. L’une affirme qu’une enquête pouvait être stoppée. L’autre dément. Désormais, ce ne sont plus des communicants qui arbitrent la crise. Ce sont des enquêteurs.
À ce stade, il n’y a pas de verdict. Pas encore.
Mais une frontière est franchie.
Le cœur du pouvoir exécutif, habitué à surveiller les enquêtes, devient objet d’enquête. Ce renversement est rare. Il est toujours inconfortable. Il oblige à regarder non pas un homme, mais un système. Non pas une erreur, mais une manière de gouverner quand la survie politique devient prioritaire.
Cette affaire raconte un moment. Celui où un État démocratique doit décider si ses mécanismes de contrôle sont là pour protéger l’intérêt général, ou pour protéger ceux qui gouvernent quand le sol commence à trembler.
Le reste appartient désormais au temps judiciaire. Mais le décor, lui, est déjà en place.
© David Castel
Ex-avocat, hébréophone & parémiographe. Écrit entre deux cafés, trois procès et mille aphorismes.
