Tribune Juive

« Le Juif » de Marek Halter : quand l’antisémitisme fabrique ses propres Juifs

Il fallait oser l’écrire aussi clairement et Marek Halter l’a fait, signant, avec Le Juif, l’un de ses romans les plus politiques, livrant, sous les dehors d’un thriller d’espionnage, une méditation vertigineuse sur l’antisémitisme moderne, montrant ce que tant refusent encore de voir:  le Juif comme « désignation », mettant à nu un mécanisme vieux de deux mille ans et pourtant terriblement moderne — la fabrication du Juif par le regard des autres.

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Jean-David Dupuis n’est pas juif: il n’a ni religion, ni filiation, ni culture juive. Haut fonctionnaire au Quai d’Orsay, marié, père de famille, parfaitement intégré dans la République française, on l’appelle pourtant « le Juif » depuis l’enfance, la faute à une opération médicale, une rumeur d’école, un malentendu devenu vérité sociale.

D’emblée Marak Halter pose la clé du roman : « Les Juifs étaient façonnés par le regard des autres. Était-il, lui aussi, condamné à être celui que les autres voyaient ? »

Une phrase qui résume tout. Le Juif n’est pas seulement une identité : c’est une projection. Un écran sur lequel une société projette ses peurs, ses fantasmes, ses haines.

Voilà désignée la vérité la plus insupportable: l’antisémitisme ne dépend pas des Juifs, il dépend du besoin qu’a le monde d’un coupable.

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Quand la sacoche de Jean-David disparaît dans un train — avec à l’intérieur des dossiers diplomatiques ultrasensibles — il devient immédiatement une cible: la police, la DGSE, des réseaux obscurs, des services étrangers : tous convergent vers lui. Pas parce qu’il a fait quelque chose, mais parce qu’il incarne quelque chose. Et ce quelque chose porte un nom, formulé dans une scène clé par son ami Simon : « Les non-Juifs forgent l’histoire… et les Juifs sont l’histoire ».

Autrement dit : les Juifs sont ceux à qui l’on fait porter le poids du monde. Ils deviennent le symbole, le nœud, la condensation de toutes les angoisses.

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Sous couvert d’un thriller, Marek halter livre une parabole politique: si la France, l’Europe, le terrorisme islamiste, la Russie, le Moyen-Orient, les services secrets, l’opinion publique se mélangent, Reste au centre, toujours, obsédante, une figure : le Juif supposé, celui dont on croit qu’il « sait », qu’il « manipule », qu’il « détient ».

« Poser problème, finalement, c’était ne pas passer inaperçu. C’était exister ».

La terrible réussite de cette œuvre est de nous rappeler que ce mécanisme n’appartient pas au passé. Il se déploie aujourd’hui dans la géopolitique, le terrorisme, la paranoïa sécuritaire, les réseaux sociaux.

Le Juif , qui arrive à un moment historique précis, celui où les Juifs d’Europe sont à nouveau perçus comme un « problème », pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils symbolisent, rappelle une évidence : l’antisémitisme ne cherche pas des Juifs réels. Il fabrique les siens.

Et Jean-David Dupuis vit dès lors ce que vivent aujourd’hui tant de Juifs : être suspects par défaut. Porteurs d’une identité que d’autres leur ont imposée.

Le Juif n’est pas un roman du passé. C’est un roman de l’instant. Celui d’une Europe qui recommence à regarder les Juifs comme un problème, un symptôme, une énigme, un danger.

Si Jean-David Dupuis n’est pas juif, cela n’a plus d’importance. Et c’est précisément cela que Marek Halter nous dit, sans fard : quand une société cherche des Juifs, elle en trouve toujours.

Dans ce sens, Le Juif n’est pas seulement un roman. C’est un avertissement.

Gageons qu’un réalisateur avisé voudra demain acquérir les droits du « Juif »…

© Sarah Cattan

« Le Juif » de Marek Halter. Fayard. 2026

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