« L’Éternel est un Dieu jaloux et vengeur, l’Éternel est vengeur et plein de fureur ; l’Éternel se venge de ses adversaires, il garde rancune à ses ennemis. »*
L’article de Charles Rojzman, « Les Juifs contre eux-mêmes : morale, haine de soi et effacement », m’a poussé à synthétiser ci-après une partie de ce que je crois être juste.
Tout peut être très beau dans les abstractions intellectuelles, pures, parfaites. On s’y attache, on finit par aimer cet intellectualisme, par s’y noyer, et peu à peu la trivialité disparaît : tout devient lisse, propre, rassurant. Mais la réalité est triviale, et elle doit être regardée pour ce qu’elle est. Se défendre peut être trivial, violent, sale. La pensée juive, la morale juive portent cela en elles. La Torah est pleine de choses triviales : le corps, le sang, les conflits, les disputes, les lois sur les blessures, sur la dette, sur la faute, sur la vengeance contenue. Tout est collé au réel, au sordide comme au beau, au dur comme au merveilleux, parfois digne d’un conte, mais jamais le monde matériel n’est nié, jamais on ne fait comme s’il n’existait pas.
Se défendre peut faire surgir des mots qui blessent, des coups, des insultes, des gestes irréversibles. Il y a des gens, y compris des juifs, qui semblent avoir lu un autre livre, comme s’ils n’avaient pas saisi la dureté anthropologique de ce texte, le fait qu’il regarde la vie pour ce qu’elle est, avec sa violence, sa peur, sa misère, sa nécessité de trancher.
En Occident, beaucoup ne comprennent pas que parfois les poings sont plus forts que les mots, que les armes sont plus fortes que les livres. Ils se placent au-dessus de tout cela dans un nirvana abstrait qui finit par ne plus rien avoir de juif, mais ressemble à une fantaisie morale, à un scénario de science-fiction. Ils semblent être dans la fin de l’histoire qui n’existe pas, pendant que certains, eux, continuent l’histoire, dont celle de la haine des Juifs.
Moi qui ai une bonne expérience de la rue, quand j’écoute ces discours, j’ai envie de dire : venez passer quelques semaines dehors. Là où les belles paroles sont prises pour ce qu’elles sont, des paroles, et où celui qui les profère peut passer pour un clown. Parce que seuls des coups, des gifles, parfois, règlent un problème, et que la médiation ne sert qu’à éviter que ça n’aille trop loin, pas à empêcher la confrontation physique.
Quand on assiste à des bastons de rue censées régler un conflit, on voit quelque chose d’effrayant : le calme intérieur, le petit nirvana bien propre, s’effondre. Et même pour séparer, il faut cogner, taper, se salir les mains.
Quand on veut vraiment régler un problème sur le terrain, il arrive que ça passe par le langage des poings.
Pendant ce temps-là, certains parlent sans cesse, écrivent, expliquent, analysent. C’est joli. Ça fait des livres, des articles, des conférences. Mais sur le terrain, rien ne change. Parfois, ça empire.
Certains de ces blablateurs veulent bloquer cette réalité : il ne faut pas perdre la raison. Sous-entendu qu’eux seraient la raison, et que ceux qui décident d’en finir physiquement seraient dans la folie, la haine, le mal. Ils en arrivent même par soutenir des politiques qui ne règlent strictement rien et qui empêche que les problèmes soient réglés.
Un ami disait que face à l’antisémitisme et la haine d’Israël, tout a déjà été dit, et que parfois seuls des coups peuvent encore répondre. Et il n’y a rien dans la Torah qui affirme le contraire. Il y a une violence extrême dans ce livre, au point d’avoir nourri des récits de guerre et d’action.
Et si la violence déborde, c’est Dieu qui rappelle à l’ordre, comme à David à qui il dit qu’il a répandu trop de sang. Mais le fait est qu’il l’a fait. Parce qu’il n’y a pas de nirvana : il y a des actes et des conséquences, internes, morales, spirituelles, mais réelles.
La violence est parfois nécessaire pour régler des problèmes. Je n’ai jamais vu, sur un champ de bataille, un intellectuel donner une conférence pour abattre l’ennemi, ni lire un livre pour arrêter une charge.
Pourtant, ces intellectuels finissent par se poser en bien, en bon, en modèle. Pendant que, sur le terrain, ceux qui veulent vous détruire s’arment, s’organisent, se perfectionnent. Pendant que toi, tu écris derrière ton bureau, eux préparent leurs attaques.
Il faut se méfier de l’intellectualisme, parce qu’il peut devenir un refuge confortable. On y est au chaud. On finit par jouir de sa propre pensée, par mépriser les autres. Et pendant ce temps, la haine des juifs grandit, les attaques deviennent plus violentes, plus efficaces, parce que l’ennemi, lui, s’est adapté.
Mon maître en poésie est Archiloque. Je n’en ai pas de plus grand. Archiloque n’était pas seulement un poète : c’était un soldat. Un homme du VIIe siècle avant notre ère, né à Paros, engagé dans les guerres de colonisation vers Thasos, une île disputée pour ses terres et ses mines, où les Grecs se sont heurtés aux Thraces. Des combats de frontière, des raids, des embuscades, du corps à corps : pas des guerres propres, mais des affrontements pour survivre et tenir un territoire. Plus tard encore, des luttes contre d’autres cités grecques de la région, jusqu’à sa mort, selon la tradition, dans un combat contre des Naxiens.
Dans ses fragments il ne cache rien. Il parle de peur, de rage, de désir, d’insulte, de vengeance. Il ne sublime pas.
C’est pour ça qu’il est grand : parce qu’il écrit depuis le corps qui a combattu, depuis la boue, le sang, la fatigue. Et cette expérience met quelque chose de dur à l’intérieur. Pas de beau. Pas de propre.
C’est cela que je vois aussi dans la Torah, dans la pensée juive : une morale qui ne flotte pas au-dessus du monde, mais qui se frotte à ce qu’il est. Qui sait que parfois il faut frapper, parfois il faut tuer, parfois il faut encaisser, et ensuite répondre de ses actes. Sans se raconter d’histoires. Sans se réfugier dans un nirvana de mots qui peuvent endormir.
*Nahum 1,2
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— Nahum est un prophète du VIIᵉ siècle avant notre ère. On ne sait presque rien de lui, sinon qu’il vient d’Elqosh, un lieu mal identifié, et que son oracle est entièrement tourné vers une seule cible : Ninive, la capitale de l’empire assyrien. L’Assyrie, à cette époque, est la grande puissance du Proche-Orient. Elle a détruit le royaume d’Israël au nord en -722, déporté des populations entières, écrasé des peuples par une politique de terreur méthodique. Les sources assyriennes elles-mêmes se vantent de massacres, d’empalements, de villes rasées. Pour Juda, le petit royaume au sud, l’Assyrie est l’ennemi absolu, l’oppresseur.
Nahum parle probablement entre -663, date de la chute de Thèbes en Égypte (qu’il évoque), et -612, date de la chute réelle de Ninive. Son texte annonce précisément cette destruction. Ce n’est pas un appel à la conversion, ni un discours moral général. C’est un chant de guerre prophétique, une proclamation de vengeance : Dieu va abattre Ninive. Le nom même de Nahum signifie « consolation » — non pas une consolation douce, mais la consolation terrible de voir l’ennemi écrasé.
Tout le livre est traversé par cette idée : la justice passe ici par la violence. Nahum décrit Dieu comme un guerrier, jaloux, furieux, lent à la colère mais implacable quand elle éclate. Il peint la chute de Ninive avec des images très concrètes : chars qui s’entrechoquent, épées qui brillent, cadavres entassés, villes mises à nu, pillage, feu. Il n’y a aucune spiritualisation. C’est la guerre, brute, assumée.
Et en même temps, pour Juda, Nahum est porteur d’espérance : l’oppresseur ne sera pas éternel. Le réel, même dans sa brutalité, n’est pas abandonné. Dieu ne se tient pas dans un au-delà abstrait : il intervient dans l’histoire, dans le sang et la poussière.
C’est pour cela que Nahum est si dérangeant pour une lecture moderne. Il ne parle ni de paix universelle ni de pardon. Il ne cherche pas à dépasser la violence par des mots. Il constate un monde de rapports de force et affirme que, parfois, la justice ne vient que par l’effondrement physique de celui qui détruit. Nahum ne nie pas la violence : il l’assume comme un fait du réel.
Nahum rappelle que la Bible hébraïque ne construit pas un nirvana moral. Elle parle depuis un monde où des empires écrasent des peuples, où survivre suppose parfois que l’ennemi tombe. Sa « consolation », ce n’est pas la pureté, c’est la fin de la domination. Une consolation rude, triviale, historique, à l’image du réel.
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— La Torah ne construit pas un concept du Mal comme réalité absolue, autonome, quasi sacrée à l’envers. Elle parle d’un monde dur, violent, dangereux, où le mal est ce que font les hommes, ce qui détruit, ce qui dévie, et auquel il faut répondre dans le réel, par des actes, des lois, des limites, parfois par la force. Pas de nirvana, pas de combat abstrait contre « le Mal », mais une confrontation avec ce que la vie a de plus brutal et de plus trivial.
Dans la pensée juive biblique, il n’y a pas d’un côté « le Bien » comme un camp, une essence, un empire moral, et de l’autre « le Mal » comme un autre empire, opposé, structuré, quasi métaphysique. Pas de duel cosmique à la manière du manichéisme ou de certaines lectures chrétiennes.
Il y a un seul monde, un seul Dieu, un seul réel. Et dans ce réel, il y a des actes, des chemins, des choix qui font vivre ou qui détruisent.
Le bien (tov) n’est pas une forteresse morale : c’est ce qui est juste, ajusté, vivant, fécond, ici et maintenant.
Le mal (ra‘) n’est pas un royaume autonome : c’est ce qui abîme, tord, détruit, fait dévier.
Quand la Torah dit : « Je mets devant toi la vie et le bien, la mort et le mal », elle ne décrit pas deux empires, mais deux directions possibles dans la vie.
Même Israël n’est jamais présenté comme « le Bien » en soi.
Il peut faire le ra‘ autant que les autres. Les prophètes ne cessent de le dire. L’élection n’est pas une garantie morale, c’est une responsabilité.
Et l’ennemi, même quand il est désigné — l’Égypte, Amalek, l’Assyrie, Babylone — n’est jamais « le Mal absolu ». C’est un adversaire historique, politique, militaire, parfois monstrueux, mais inscrit dans l’histoire. Quand il tombe, le monde ne devient pas pur pour autant.
Il n’y a donc pas un camp du Bien pur, face à un camp du Mal absolu.
Il y a des hommes capables du pire comme du meilleur, des peuples pris dans des rapports de force, un réel dur, et une exigence de choisir, encore et encore, ce qui va dans le sens de la vie.
Même Dieu n’est pas posé comme le champion abstrait du Bien contre le Mal, mais comme Celui qui juge, qui tranche, qui pose des limites, et qui agit dans l’histoire, parfois par la violence, parfois par la retenue.
C’est pour ça que la pensée juive est profondément anti-dualiste.
Il n’y a pas de partage propre entre lumière pure et ténèbres absolues. La lumière traverse le monde tel qu’il est. Le combat n’est pas cosmique, il est dans le réel, dans les situations, dans les décisions, dans les actes.
Pas de grand empire du Mal à combattre par des discours sublimes, mais une lutte concrète, triviale, souvent sale, pour que la vie tienne face à ce qui veut la détruire.
© Nicolas Carras
