
Les Iraniens ne se soulèvent pas pour des ajustements économiques, mais pour briser une dictature. En réduisant cette insurrection à une crise sociale, la France se tait, déforme et abdique. Ce silence n’est pas diplomatique : il est moralement fautif.
Les Iraniens ne se soulèvent pas pour vivre mieux, mais pour vivre libres. Face à cela, face à cette révolte populaire, le silence du gouvernement français n’est pas neutre, c’est même davantage que le choix de ne pas froisser un régime tyrannique : c’est une abdication morale.
Alors que dans la plupart des villes iraniennes, des femmes et des hommes manifestent contre une dictature qui nie la liberté de conscience, d’expression, d’aimer, de s’habiller et de vivre, qu’ils manifestent contre un régime qui répond aux cris du peuple par la matraque, les arrestations massives et arbitraires, les violences sexuelles en prison, la fusillade, les procès expéditifs et les exécutions, Paris se tait. Et une démocratie qui se tait devant la tyrannie perd son âme.
L’Iran n’a pas besoin de compassion silencieuse ! Il a besoin de voix claires, fermes. Où sont-elles, ces voix, au sommet de l’État français ? Que dira l’Histoire de ce silence complice ? Le mutisme de l’Élysée est profondément dérangeant. Et plus troublant encore le discours de ceux qui, en France et ailleurs, réduisent la mobilisation iranienne à une revendication économique, alors que le peuple se soulève contre un système de domination totale. Comme si parler seulement de « la vie chère » permettait d’éviter l’essentiel : la condamnation explicite, définitive, du caractère tyrannique de la République islamique d’Iran. Car on a beau tortiller, la vérité la voilà : en Iran, la hausse des prix, le chômage, l’effondrement du pouvoir d’achat, la crise environnementale, sont les conséquences directes d’un régime mafieux incapable, fondé sur la corruption, la prédation et la répression. Les slogans scandés dans les rues ne réclament pas seulement des ajustements budgétaires, mais surtout la chute du Guide Suprême, la disparation du pouvoir des mollahs enturbannés et celle des Gardiens de la Révolution. Les Iraniens ne demandent pas une réforme du régime, mais la fin de la théocratie, sa chute et sa disparition dans les oubliettes de l’Histoire. Ils expriment une lassitude profonde, une rupture presque anthropologique avec un système qui les étouffe et régente jusqu’aux corps, jusqu’aux vêtements, jusqu’aux pensées. Des manifestations contre la vie chère ? Non. C’est une insurrection contre un système totalitaire, archaïque, à l’encontre de l’Histoire. Ne pas l’entendre ou feindre de ne pas le comprendre ce n’est pas seulement dépolitiser un mouvement populaire profondément politisé et révolutionnaire, c’est fermer les yeux et blanchir un pouvoir qui tire à balles réelles sur son propre peuple, assassine les opposants et pend les poètes. Se taire sur les crimes d’un régime islamiste dont la violence est pourtant structurelle est une faute morale. Et politique : comment prétendre défendre les droits sociaux et économiques en fermant les yeux sur l’écrasement systématiques des droits fondamentaux ? Réduire la colère du peuple iranien à une variable comptable n’est pas seulement une erreur d ’analyse, c’est une falsification politique de l’Histoire. En refusant de nommer la République islamique d’Iran pour ce qu’elle est -une dictature religieuse- on rend la révolte inaudible. On la dépolitise et on la condamne. On l’efface.
Mais ce glissement lexical de la tyrannie à l’économie est bien commode : il permet à quelques commentateurs de parler pour ne rien dire et sans condamner. Experts de plateaux, journalistes, chercheurs ou universitaires, aux analyses subtiles et aux délicates retenues, se gardent bien de désigner les bourreaux, leurs trouvent même des circonstances atténuantes et font oublier la seule chose qui compte réellement : la République islamique d’Iran n’est rien d’autre qu’un régime sanguinaire. Cette stratégie de l’évitement, cette minimisation, est une lâcheté intellectuelle qui permet à ces spécialistes de tenir une posture morale sans jamais affronter la réalité d’un régime islamiste dont la violence n’est pas accidentelle, mais structurelle. En parlant des prix, on ne parle pas des prisons. En condamnant l’inflation, on ne regarde pas les pendus balancer sous les potences.
Car l’histoire récente de l’Iran n’est qu’une succession de soulèvements et de massacres. La Révolution islamique, bien sûr. Puis, dans les années 80, l’élimination méthodique, acharnée des opposants politiques, y compris les marxistes qui avaient, aux côtés des mollahs, participé au renversement du Shah. Un véritable crime de masse longtemps nié. En 1999, les manifestations étudiantes sont violemment réprimées. En 2009, le Mouvement vert est noyé dans le sang et étouffé par la violence des milices bassidjis. En 2017, 2018, 2019 les balles répondent une fois encore aux manifestants. Et en 2022, la mort de la jeune Mahsa Amini et le slogan « Femme, vie, liberté », montre au monde un peuple qui n’a plus rien n’a perdre. Mais le monde regarde ailleurs et le régime brise la contestation par la torture, la pendaison, les arrestations, les meurtres, la peur. Comme aujourd’hui : c’est à chaque fois la même mécanique bien huilée de la terreur.
Les slogans scandés dans les rues iraniennes aujourd’hui sont sans ambiguïté. On crie « Mort à Khamenei », « Ni Gaza, ni Hezbollah, je meurs pour l’Iran » et on réclame de plus en plus le retour de Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah d’Iran. Non pas pour réinstaurer une monarchie dont lui-même ne semble pas vouloir, mais pour rassembler autour de son nom et organiser la transition vers une démocratie laïque. Très peu de journaux français en parlent, de ces slogans. Presque jamais la télévision publique qui oublie aussi de mentionner la confiscation des richesses par le régime, sa corruption endémique, la militarisation de l’économie au profit des Gardiens de la révolution, et le financement des proxys terroristes libanais ou palestiniens. Pourquoi cette disproportion spectaculaire entre l’ampleur de la répression, la nature sanguinaire du régime et la faiblesse de la couverture médiatique ? Ce silence, à force de répétition, devient une position, un parti pris. Il n’est pas neutre : refuser de dire que les Iraniens se soulèvent pour ne plus obéir à la peur, c’est choisir de ne pas l’entendre et d’isoler un peuple qui se bat à mains nues contre un pouvoir armé. C’est faillir à l’information et à la morale.
Et quand le silence ne suffit pas, on ment. Il y a peu, l’association Norouz, qui regroupe des Français et des Franco-Iraniens de toutes les tendance politiques opposés au régime de Téhéran a condamné la traduction faite par un journal de ces slogans. Ainsi, « c’est le dernier combat, Pahlavi va revenir… Vive le Roi », est devenu « Iranien, crie et réclame tes droits ». Des vidéos où on entend distinctement la foule crier « Mort à Khamenei », ne sont tout simplement pas traduites… Mensonges. Manipulation ?
Une chose encore, pour en terminer avec le silence de la France : une démocratie qui n’éclaire pas la lutte des autres pour la liberté se trahit et finit par oublier ses propres idéaux.
© Jean-Marie Montali
