Tribune Juive

Comme un clochard sublime, un véritable aristocrate, un personnage de Cossery: mon ami Jacques Serrano est mort le 28 décembre à Marseille, à 72 ans, seul

Mon ami Jacques Serrano est mort le 28 décembre à Marseille, à 72 ans, seul.

Le même jour que Brigitte Bardot. Je reconnais bien là son esprit malicieux et son élégance!

C’était un prince.

Depuis plusieurs années il avait des problèmes de santé très graves qui auraient tué n’importe qui, mais lui survivait à tout, à tel point que j’avais fini par le croire immortel. Il n’en parlait pas et ne se plaignait pas, donnant l’illusion que même après une opération à cœur ouvert de plus de huit heures, puis d’un cancer qui lui avait valu de se faire enlever un morceau de 2 kg , tout était normal.

Totalement indifférent au confort matériel, il vivait dans une modeste HLM à Marseille, au milieu d’un fatras invraisemblable et de meubles décatis. Modeste mais avec vue sur la Cité radieuse de Le Corbusier et la Méditerranée, scintillante et sublime. Le vrai luxe marseillais. Je n’oublierai pas ces longues soirées sur son balcon, à discuter de tout et de rien autour d’une pizza et d’une bouteille de rosé. Il avait toujours des idées, des projets, et c’était toujours original, inédit, surprenant. Il me prenait pour un intellectuel et me soumettait ces dernières élucubrations, qui finiraient toujours par déboucher sur une réalisation crédible et passionnante , souvent à ma grande surprise, tant les arcanes de sa pensée et sa méthode me semblaient, dans leur première mouture, totalement irrationnelles et vouées à l’échec.

Mais moi je suis juste un intello, un prof, et lui c’était un créateur, et, dans le genre, un génie.

Il a fait 1000 trucs dans sa vie: compositeur de musique contemporaine, lauréat de la Villa Médicis hors les murs, en résidence à New York il a fréquenté Andy Wharol et la bande de la Factory. Il n’en parlait jamais et ne se vantait pas, vivait au jour le jour sans aucune sécurité matérielle ni vanité sociale, comme un clochard sublime, un véritable aristocrate, un vrai personnage de Cossery, méprisant l’argent et le confort, tout en étant le champion du monde des subventions pour monter ses projets. L’argent obtenu était toujours au service de ses événements, tous plus originaux les uns que les autres, avec son association « Place publique », en particulier de sa « Semaine de la Pop philosophie », qui, depuis des années avait fait venir à Marseille pratiquement tout ce que la France et au delà compte d’intellectuels, chercheurs, philosophes, sociologues, scientifiques. La liste des gens auxquels il a offert l’occasion d’une conférence sur des sujets aussi divers que la mode, les séries, la magie, la bêtise, l’art etc etc est impressionnante. Il avait même eu la gentillesse de m’offrir une conférence sur « Football et philosophie », que j’ai tenue au bar « La Caravelle » sur le vieux port. Il a fédéré un nombre incroyable d’intervenants et d’institutions, multipliant les lieux d’intervention, non seulement La Criée ou le Mucem, mais aussi des bars, boîtes de nuit, cinémas et même supermarchés. Il ne s’arrêtait jamais sur ce qu’il avait fait, ne le faisait pas fructifier comme une rente, perdant ainsi beaucoup d’énergie et n’accumulant aucun capital symbolique et narcissique, parce qu’il était toujours projeté dans une nouvelle idée, un nouveau thème, un nouveau projet. Et, quoique n’étant pas un intellectuel de profession lui-même, il avait un flair et un génie incroyable pour détecter les intellectuels qui pourraient illustrer et traiter l’une de ses idées bizarres et géniales, et un talent inégalé pour les convaincre de venir à Marseille, même si parfois c’était pour cette engeance juste l’occasion de venir passer une semaine au bord de la mer aux frais de la princesse, avec leurs amantes clandestines.

Aujourd’hui qu’il est mort, je ne vois aucun hommage ni reconnaissance du ventre de tous ces intellos et de toutes ces institutions qu’il a fait travailler et mis en valeur, ni de tous les partenaires dans la presse et l’audiovisuel avec lesquels il a travaillé (Le Monde, L’Obs, Télérama, France-Culture etc etc, il les avait tous).

Juste un article dans La Provence.

Quand on pense à tout ce qu’il a réalisé dans sa vie et au nombre de gens avec lesquels il a travaillé et à tous ceux auxquels il a offert l’occasion de s’exprimer, ce silence est terrifiant.

Nous ne sommes décidément que poussière et nul ne nous regrettera.

Sylvano del Monte

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