Tribune Juive

« Les déferlantes » Roman de Claudie Gallay. Par Michèle Chabelski

 

Un pinceau de calligraphiste chinois d’une main, l’autre main posée peut être sur la joue, Claude Gallay dessine un roman, une sorte de film en lettres, les souvenirs dansant sur l’écume déchaînée d’une mémoire impitoyable. Elle effleure à petites touches précises et précieuses le récit d’une douleur en creux, venue se diluer dans le vent aigre de la Hague, près de Cherbourg.

 Le vent de cette âpre Normandie , aux couleurs protéiformes des gris passant du perle à l’anthracite pour atteindre ces ténèbres qui signent là-bas des orages d’apocalypse, le vent est un des personnages incontournables de ce roman qui ne se lit pas, mais se regarde et s’infuse comme un goutte à goutte doux- amer dans les veines.

Des orages,  la narratrice en a apportés avec elle, depuis Avignon où les morsures d’un deuil amoureux prématuré lui ont arraché la peau du cœur et du ventre.

  Direction la Hague, où ce professeur de biochimie accepte un contrat d’ornithologue , courant la lande et la plage à la découverte d’une faune d’oiseaux maritimes qu’elle dessine et répertorie scrupuleusement en attendant le miracle qui va riveter les souvenirs douloureux au fond de sa mémoire. 

  Mais la Hague n’est pas une île déserte.

C’est un lieu rempli de personnages baroques, cabossés , rongés de l’intérieur , dont le destin est presque toujours lié à la mer. 

   Cette mer est un personnage essentiel de ce roman,  un cimetière marin qui a avalé de nombreuses vies et laissé des plaies ouvertes sur bien des rescapés.

 Et les blessures encore sanguinolentes des deux héros se chantent un canon muet, silences et banalités couvrant la déchirure si érodante.

   Car les personnages de ce roman sont humains. 

Profondément humains.

 Ils vivent, travaillent, vont au bistrot, marchent beaucoup, se cherchent, se perdent, s’aiment , se détestent, forant leur passé en quête d’indices d’un mystère qui ne dévoile rien…

 Ce roman est construit comme un puzzle de mille pièces de vies taiseuses, où les non- dits hurlent plus fort que les mots, de destins qui se croisent sans vraiment s’accrocher , engrossés de questions sans réponse et le désir embrase parfois la peau dans ce vent acide qui glapit, qui gémit, puis qui se calme, dans cette pluie plus prégnante que le soleil qui tente de faibles percées dans l’attente d’un été enfin antalgique…

  Le désir qui chaloupe sur la mémoire dans le souvenir d’un amour carbonisé dessine à chaque rencontre des deux protagonistes une émotion qui ne dit pas son nom, danse imprécise où la mort domine parfois la vie. 

  Éros et Thanatos à l’œuvre.

   Et le village, théâtre de haines et de rancunes, épaisses, pérennes, transmises, érigent un mur d’aigreurs confites qui tissent entre ses habitants des liens qui barricadent leur chance d’être heureux.

   C’est un roman écrit au petit point , une broderie aérienne qui déroule devant nous un quotidien souvent mystérieux , qui tisse à petites phrases brèves , comme un pointilliste sur sa toile , une grande histoire, un chaînon humain qui nous rend spectateur invisible de ce roman aux allures de scénario dont on ne parvient pas à s’arracher.

Faire du beau avec de la misère , de la passion avec du vide, de la littérature avec du quotidien et 

du désir , encore du désir, c’est la virtuosité de cette écriture ou cohabitent à chaque page l’infiniment petit et l’infiniment grand. 

Des miettes de biscuits, une omelette cuisinée à la va -vite, un filet de pêche déchiré, une bille d’agate égarée, un café, un escalier branlant et poussiéreux, un verre de vin, aperçus sur un lambeau de vie, brandons encore brasillant sur l’éphémère, le roman devient rapidement une drogue addictive d’où il est difficile de s’extraire.

   La mouche est fine. Très fine. 

C’est en fait une araignée tissant sa toile avec délicatesse et opiniâtreté, elle a mis une drogue dure dans ses mots, ses images sont hypnotiques, ancrées dans un réel qui aspire l’ordre habituel de nos croyances et de nos certitudes.

Œuvre romantique aux effluves légères de suspense, les petits pointillés piquent parfois la linéarité du sujet…

 On sent planer un mystère…

 C’est un voyage au centre de la mer, une épopée presque immobile, immersive , ne lisez pas ce roman,  si vous aimez la belle ouvrage , vous êtes cuit.

   Ce livre a reçu de très nombreux prix et son succès ne se dément pas depuis sa parution en 2008.

Il s’agit d’une grande œuvre de la littérature française contemporaine.

Je le recommande chaudement, de lectrice lambda je suis devenue insatiable junkie, en ces temps de glacière européenne, on peut ajouter à l’alcoolisme issu des grogs et du vin chaud la toxicomanie et la dépendance induites par le roman Claudie Gallay.

© Michèle Chabelski

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