Terres rares, Mon amour. Par Yves Mamou

TERRES RARES, MON AMOUR

La souveraineté des États-Unis sera minérale. Et elle passe par le Groenland.

Donald Trump-le-vilain semble « obsédé » par la colonisation du Groenland, lit-on ici et . « Obsédé », c’est-à-dire un peu dingue. Mais ce n’est pas le Groenland en soi qui rend dingue le principal occupant de la Maison Blanche, ce sont les « terres rares » que le territoire recèle.

Toute l’actualité américaine depuis un an :

– Le lien entre le soutien militaire à Kiev et l’exploitation de terres rares en Ukraine,

– Les taxes douanières sur les produits fabriqués en Chine,

– puis l’abaissement de ces barrières douanières.

– puis la conclusion d’un accord sur les terres rares avec la Chine,

– puis la menace de nouvelles barrières douanières si la Chine n’exportait pas ses aimants[1] en terres rares,

— mais aussi le kidnapping du mafieux Maduro au Venezuela,

— sans oublier les petites phrases sur l’annexion du Canada.

– ou sur l’invasion Groenland…

… tous ces gestes fébriles, brusques, impolis qui ont dérangé les napperons de la diplomatie internationale – et fait passer le président américain pour un échappé de l’asile – sont les étapes d’une reconquête d’indépendance nationale. Laquelle passe par une relocalisation sur le sol américain de segments industriels enfuis en Chine ou au Mexique ou au Canada, mais aussi et surtout par la sécurisation de l’approvisionnement des États-Unis en terres rares.

Indépendance nationale = souveraineté minérale

Le scandium, l’yttrium, le lanthane, le cérium, le praséodyme… appartiennent à ce groupe de métaux très particuliers que l’on appelle les « terres rares ». En réalité, ces minéraux ne sont pas rares, mais leur dispersion sur la croute terrestre les rend difficiles à exploiter.

Après enquête des ministères de l’Industrie et de la Défense des États-Unis, il est apparu que 35 de ces minéraux étaient indispensables à la fabrication des avions, des ordinateurs, des téléphones portables, des systèmes de production et de transport d’électricité, ainsi que des appareils électroniques de pointe – guidage de missiles ou intelligence artificielle.

Ô surprise ! Les terres rares sont un monopole chinois

De fait, les terres rares sont un quasi-monopole chinois. Sur 35 minéraux critiques, les États-Unis en importent 31, tout ou partie, de Chine. Et ils dépendent à 100 % de la Chine pour 14 d’entre eux.

« Les États-Unis importent actuellement 80 % de leurs terres rares directement de Chine, le reste provenant indirectement de Chine via d’autres pays », explique la Maison Blanche.

Que ces minéraux viennent à manquer, et des pans entiers de l’industrie occidentale tombent en panne. Les recherches sur l’intelligence artificielle s’effondrent. Les hôpitaux ne fonctionnent plus, les transports électriques non plus. Ce sont des armées qui ne peuvent plus défendre leur territoire.

Cette dépendance des États-Unis vis-à-vis de la Chine n’est pas la conséquence d’un hasard géologique. Il n’y a pas en Chine de gisements uniques au monde de terres rares. Le monopole chinois sur les terres rares a été construit. « Dans les années 1980, les États-Unis produisaient davantage de ces éléments que tout autre pays au monde, mais la Chine a eu recours à des pratiques économiques agressives pour inonder stratégiquement le marché mondial des terres rares et évincer ses concurrents. Depuis qu’elle a acquis cet avantage, la Chine exploite sa position sur le marché des terres rares en contraignant les industries qui en dépendent à implanter leurs installations, leur propriété intellectuelle et leurs technologies sur son territoire. Par exemple, de nombreuses entreprises ont été contraintes d’accroître leurs capacités de production en Chine après la suspension, en 2010, des exportations de terres rares transformées vers le Japon, menaçant ainsi les secteurs industriel et de défense de ce pays et perturbant les cours mondiaux des terres rares », explique la Maison Blanche.

Le durcissement aux États-Unis et en Europe des lois de protection de l’environnement ont largement contribué à renforcer le monopole chinois sur les terres rares. Aujourd’hui, l’ordre donné par Donald Trump de rechercher des gisements minéraux sur le sol américain pourrait changer la donne.

Direction terres rares toute !!

L’idée que le guidage des missiles ou la production de véhicules électriques dépende de minéraux produits uniquement en Chine a hystérisé Donald Trump. Et cela dès son premier mandat.

  • · Le 20 décembre 2017, le président a signé le décret exécutif 13817, intitulé « Une stratégie fédérale pour garantir des approvisionnements sûrs et fiables en minéraux critiques ». Différentes aides et mesures ont été mises en place pour réduire la dépendance envers la Chine.
  • En juillet 2019, Trump a signé cinq directives présidentielles relatives aux terres rares, en vertu de la loi sur la production de défense. « Ces directives visaient à développer les capacités américaines de séparation et de traitement des terres rares lourdes et légères, ainsi que la production d’aimants NdFeB (néodyme-fer), d’aimants samarium-cobalt et de métaux et alliages de terres rares. La loi prévoit également l’acquisition de ressources ou de technologies critiques pour restaurer la base industrielle nationale essentielle à la défense du pays ».
  • · Le 30 septembre 2020, Donald Trump a pris un autre décret « relatif à la lutte contre la menace que représente la dépendance aux minéraux critiques provenant d’adversaires étrangers pour la chaîne d’approvisionnement nationale ».
  • Le 20 mars 2025un décret a ordonné la recherche et la mise en exploitation de mines de terres rares aux États-Unis.
  • En juillet 2025, le Pentagone a investi 400 millions de dollars dans la mine de Mountain Pass en Californie, la seule mine de terres rares opérationnelle aux États-Unis.Abonné

Mais produire des décrets va plus vite que produire des terres rares

La nécessité d’aller vite explique pourquoi le Groenland est entré dans la ligne de mire de Washington. Achat du Groenland ? Ou prise de contrôle ?. Peu importe, cette ile inhospitalière recèle, selon une étude de 2023, « 25 matières premières critiques ».

L’opération anti-Maduro au Vénézuéla a été présentée comme une opération anti-drogue, mais il pourrait s’agit aussi d’une forme de colonisation liée à la présence de terres rares. « Si les États-Unis parviennent à accéder aux terres rares du Venezuela, ils disposeront potentiellement d’un avantage certain dans la guerre tarifaire », écrit Axios.

Question de survie

Donald Trump est sans doute « obsédé », mais par l’autonomie stratégique des États-Unis. Le pouvoir américain a pris soudain conscience que ce qui faisait sa puissance face à l’Union soviétique – les divisions militaires et le PIB – ne jouait pas face à la Chine. Confier à un adversaire les filières industrielles qui sont au fondement de la souveraineté n’aboutit qu’à un résultat : la dépendance.

Les terres rares sont en apparence un sujet technique ou géologique. Mais, en réalité, elles sont le cœur invisible de la puissance contemporaine. Sans elles, il n’y a pas d’indépendance nationale, ni de supériorité militaire, ni d’autonomie technologique ou numérique.

Avant tout le monde, calmement, mais implacablement, la Chine a construit une chaîne d’approvisionnement minérale, puis l’a transformée en arme géopolitique. Les mines, les procédés de raffinage, les aimants, les usines et la propriété intellectuelle sont plus puissants que des tanks pour asservir l’adversaire. Ils produisent le même résultat… sans faire couler le sang.

L’idéologie libre-échangiste qui est au cœur du comportement des Européens touche ici ses limites. Elle ne fonctionne qu’à une condition : que tous les acteurs jouent le jeu du profit et du profit seulement. La Chine, elle, a joué un jeu politique. Sans rien dire, elle a conquis des positions industrielles et minérales qui menacent l’indépendance et la liberté des États occidentaux.

Les provocations de Trump sont indéniables, mais elles n’ont rien d’erratique : elles dessinent une carte brutale mais cohérente de la nouvelle souveraineté, l’indépendance minérale.

© Yves Mamou

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