Puisque le Groenland est devenu un sujet d’actualité, ouvrons la boite des souvenirs et qu’y trouve-t-on ?
L’eugénisme est souvent présenté comme une aberration historique, définitivement enterrée sous les ruines du IIIᵉ Reich. Une erreur confortable. Car loin d’avoir disparu en 1945, l’eugénisme a survécu sous d’autres formes, dans d’autres langages, au cœur même de sociétés démocratiques qui se pensaient immunisées contre ce type de dérive.
Le cas du Groenland n’est pas un accident marginal. Il est un révélateur.
Une idée simple, une pente dangereuse
L’eugénisme repose sur une conviction aussi séduisante que redoutable : la société peut être améliorée en contrôlant la reproduction. Formulée à la fin du XIXᵉ siècle dans un langage pseudo-scientifique, cette idée s’impose rapidement comme une politique publique légitime dans plusieurs pays occidentaux. Tous pays de culture et de Morale, bien entendu.
Dès les années 1920, des lois autorisant la stérilisation sont adoptées aux États-Unis, au Canada, en Suède, mais aussi ailleurs en Europe. Les populations visées varient, mais la logique reste constante : personnes handicapées, malades mentaux, pauvres, femmes jugées « inaptes », minorités ethniques ou culturelles.
L’argumentaire est toujours le même : santé publique, protection sociale, rationalité économique. L’eugénisme se présente comme une politique raisonnable, presque bienveillante.
Après 1945 : la mutation, pas la disparition
La défaite du nazisme rend l’eugénisme moralement indéfendable dans sa forme explicite. Le mot devient imprononçable. Mais les pratiques, elles, ne disparaissent pas. Elles changent de décor et de vocabulaire.
Dans les territoires périphériques, coloniaux ou semi-autonomes, l’eugénisme se dissimule derrière des notions plus acceptables : planification familiale, modernisation, développement, émancipation féminine. Le contrôle biologique devient un outil discret de gestion politique.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la politique menée par le Danemark au Groenland.
Le Groenland : une politique sans aveu
Entre 1966 et 1975, des milliers de jeunes filles et de femmes inuites se voient poser des dispositifs intra-utérins, souvent :
- sans information claire,
- sans consentement réel,
- parfois alors qu’elles sont mineures.
Officiellement, il s’agit d’améliorer la santé reproductive et de lutter contre des grossesses précoces. En réalité, les objectifs sont nettement plus structurels :
- freiner la croissance démographique inuite,
- faciliter l’urbanisation rapide,
- réduire les coûts sociaux,
- accélérer l’intégration au modèle danois.
Le corps féminin devient une variable administrative. Une politique de population menée sans débat démocratique, sans reconnaissance explicite de sa nature coercitive.
Une violence technocratique
Ce type de politique ne repose pas sur la brutalité visible, mais sur une violence plus subtile :
- l’asymétrie du savoir médical,
- la dépendance institutionnelle,
- la confiance imposée dans l’autorité.
Les victimes ne sont pas enfermées, ni frappées. Elles sont administrées. La contrainte se cache dans la procédure, le formulaire, l’acte médical présenté comme banal. C’est précisément ce caractère feutré qui rend la violence durable et difficile à contester.
Des constantes, d’un pays à l’autre
Le Groenland n’est ni un cas isolé ni une exception scandinave. On retrouve des pratiques similaires :
- dans les communautés autochtones du Canada,
- chez les populations amérindiennes aux États-Unis,
- dans les politiques de stérilisation suédoises, officiellement abandonnées seulement dans les années 1970.
Ces politiques partagent trois caractéristiques majeures.
Premièrement, la dépolitisation.
Les décisions sont présentées comme techniques, médicales, neutres. La dimension idéologique est effacée.
Deuxièmement, la hiérarchisation implicite des vies.
Certaines naissances sont perçues comme un progrès, d’autres comme un problème à gérer.
Troisièmement, l’effacement du consentement.
Le consentement existe formellement, mais il est vidé de sa substance par l’ignorance, la pression ou l’absence d’alternative.
Reconnaissance tardive, responsabilité diluée
Il faut attendre les années 2020 pour que ces politiques soient officiellement interrogées. Des commissions d’enquête sont ouvertes, des excuses évoquées, parfois formulées. Mais la reconnaissance reste prudente, souvent juridique plutôt que morale.
Le vocabulaire utilisé parle de « dysfonctionnements », de « pratiques inappropriées », rarement de choix politiques délibérés. Cette prudence n’est pas anodine : reconnaître l’eugénisme, c’est admettre que des États démocratiques ont consciemment utilisé la biologie comme instrument de gouvernement. On n’avait pas attendu que cela devienne une pratique du nazisme, comme certains l’ont cru ou laissé croire.
Une tentation toujours présente
L’eugénisme appartient-il vraiment au passé ? Rien n’est moins sûr.
Dépistage prénatal généralisé, sélection embryonnaire, pression sociale sur la natalité « souhaitable », discours sur le coût des populations jugées « non productives » : les technologies ont changé, mais la logique demeure. La frontière entre choix individuel et norme collective reste fragile.
Le Groenland rappelle une vérité inconfortable : lorsqu’un État prétend agir pour le bien d’une population sans lui donner les moyens de consentir librement, il glisse vers le contrôle. Démocratie, quand on agit en ton nom, on se trompe parfois lourdement.
Conclusion
L’eugénisme n’est pas une anomalie historique.
C’est une tentation récurrente des sociétés modernes, lorsqu’elles confondent efficacité et légitimité, progrès et domination, expertise et autorité morale.
Le cas groenlandais oblige à regarder autrement les politiques dites rationnelles. Il montre que la violence d’État peut être silencieuse, administrative, presque invisible — et pourtant profondément destructrice.
Nommer ces pratiques pour ce qu’elles sont n’est pas un exercice de repentance.
C’est une condition minimale pour éviter qu’elles ne se répètent sous d’autres noms.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

passionnant cet article, quand on réduit l’humain à le voir uniquement au stade » animal « , tout est possible ! Le mécréant n’est pas « beni », donc à égorger…..