« La haine en toutes lettres », de Yana Grinshpun. Une histoire de l’antisémitisme contemporain

Par Georges-Elia Sarfati

La haine en toutes lettres [1], de Yana Grinshpun, nous offre une somme intellectuelle et historique des plus dignes de considération. Par sa systématicité, sa grande lisibilité et sa précision, l’ouvrage de cette linguiste de grand talent, met au service de l’instruction du lecteur un panorama quasiment exhaustif des différentes strates ainsi que des différents âges – déjà ! – d’une nouvelle version de l’antisémitisme traditionnel, saisi à son point de mue, avec l’essor de l’antisionisme radical, dont l’auteure restitue, analyse et décortique la diversité géoculturelle et géopolitique.

Il est manifeste, dès les premières pages de l’essai, que sa composition a été inspirée à l’auteure par le choc du 7 octobre, dont les effets diffus – psychiques autant que politiques et idéologiques – ont irradié à l’échelle planétaire, faisant ainsi définitivement tomber les masques- le premier étant l’accoutrement de la judéophobie en pseudo-critique de ‘’la politique israélienne’’. Déchirant irréparablement le voile des sophismes et paralogismes dont une propagande impénitente a gavé l’opinion, Yana Grinshpun expose, dans un panorama magistral, les tenants et aboutissants d’une logique génocidaire, dont l’essor accompagne, depuis ses origines, la renaissance de la souveraineté juive, sur la terre d’Israël.

Onze chapitres forment l’armature de ce livre significatif. Dès le premier, la direction est donnée : il s’agit de traiter de la haine judéocide par le biais de ses points de condensation les plus constants, conditions préalables du passage à l’acte. Dans le sillage de Viktor Klemperer[2], Yana Grinshpun fait saillir les faits au point de vue de leur consistance verbale, elle qui a déjà témoigné de son acuité dans une précédente étude consacrée aux rouages du façonnement politique et de la manipulation de l’opinion[3].

Tout au long d’une démonstration rédigée avec un esprit de géométrie sans concession, ayant défini le socle sensible du nouvel antisémitisme[4]– les discours-, Y. Grinshpun explore chacun de ses mobiles, de ses contextes et de ses expressions, pour en ressaisir les continuités inexorables : dès le début du XXè siècle, le renouvellement de l’antisémitisme au contact des totalitarismes , qui sauront l’ériger en mobile focal de leurs entreprises d’asservissement (le national-socialisme, le communisme soviétique), suivie de l’entrée en collision, exploitée à souhait, de l’antisémitisme exterminateur avec les premiers surgeons de la prétendue « cause palestinienne » (la contiguïté de l’esprit du Jihad et celui de la collaboration active du Mufti de Jérusalem, avec le projet hitlérien de la « solution finale de la question juive »), les déplacements de l’archive nazie sous le couvert du négationnisme et autres révisionnismes, l’essor de l’islamo-gauchisme, bientôt décliné en islamo-progressisme puis en islamo-wokisme, l’épanouissement du « palestinisme » – point de convergence de toutes les luttes sectorielles, sous l’égide du drapeau du califat (sic), le gauchissement – c’est le cas de le dire- du droit international, ses incessantes instrumentalisations qui ruinent le crédit des prétendues « Institutions internationales », les constantes d’une diplomatie européenne amorale – définition de la diplomatie ?-, avec celle de la France en position lige, la banalisation de l’antisionisme enfin, devenant la substance même de la doxa politique (médis publiques, au service d’une désinformation érigée au rang de paradigme de référence de débats aux postulats faussés), le militantisme acéphale d’une partie de l’intelligentsia juive prétendument progressiste (où sont les Spinoza, les Freud, les Kafka, les Marcuse, les Jankélévitch…), qui s’est fait une spécialité de la diffamation de l’Etat d’Israël, en ajoutant ses contributions recherchées à la criminalisation du sionisme. Où sont les acteurs de controverses intègres ?   

Pour quiconque serait habitué à subir les retombées quotidiennes de cette propagande, sans disposer ni du recul psychologique, ni de la connaissance historique, pour l’interpréter sans y céder, La haine en toutes lettres représente, avec l’honnêteté intellectuelle – que prévient souvent l’ignorance- la meilleure antidote contre ce qui s’est largement imposée comme la dernière doxa totalitaire de l’époque moderne ait produite.

Naguère, après avoir été pionnier dans l’analyse des filiations qui relient l’antisionisme à l’antisémitisme[5], l’historien Léon Poliakov, explorateur de l’histoire de l’antisémitisme, avait espéré donner une suite à son opus magnum[6]. Nous savons que le projet qui vit le jour, bien que sérieusement conçu, ne fut pas de la même ampleur[7].

Cet élan historiographique est désormais mené à son point d’aboutissement, avec une méthode de recherche entièrement originale, puisque les développements de l’antisionisme y sont appréhendés, non pas seulement sous le rapport des seuls circonstances historiques, mais – plus encore – par le biais d’une analyse soutenue des « évidences du langage ».

C’est avec cette originalité sans égale, que l’immense recherche de Yana Grinshpun apporte, avec la distance et l’information nécessaires, un remarquable prolongement de l’œuvre du grand historien. L’importance de cet ouvrage est à la hauteur du défi que constituait le traitement de ce pan constitutif du nouveau déclin de l’Occident, non pour le déplorer, mais pour nous alerter grâce à un bel esprit de vigilance. Pour nous, ce livre témoigne de la puissance de l’analyse critique, lorsqu’elle sait prendre l’histoire aux mots, puisqu’il a la vertu d’exhiber la peau du préjugé, ce qui est l’une des meilleures façons de résoudre la nouvelle question antisémite.

© Georges-Elia Sarfati


Notes

[1] La haine en toutes lettres. Le nouvel antisémitisme, de Staline à Chomsky, jusqu’au 7 octobre, FYP Editions, 2025.

[2] LTI. La langue du IIIè Reich, trad. Fr. E. Guillot, Paris, Pocket, Agora, [2001], 2026.

[3] La fabrique des discours propagandistes contemporains : Comment et pourquoi ça marche ?, Paris, L’Harmattan, Col. « Quête du sens », 2023.

[4] Lequel n’a de nouveau que le nom, puisque son fonds est souterrainement invariable.

[5] L. Poliakov, De l’antisionisme à l’antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1969.

[6] L. Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Paris, Le Seuil, Col. « Points/Histoire », 1991, 2 Vol.

[7] L. Poliakov (dir.), Histoire de l’antisémitisme (1945-1993), Paris, Éditions du Seuil, 1994

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