Europe-puissance ou Europe-vassale ? Par Francis Moritz

L’Ukraine comme test décisif de la souveraineté stratégique européenne

Une guerre qui force le choix

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, répète que l’Europe doit se préparer à une guerre de haute intensité. Plusieurs dirigeants européens tiennent désormais le même discours. L’Union européenne vient d’annoncer une nouvelle aide massive à l’Ukraine par un prêt de plus de 100 milliards d’euros adossé aux budgets des participants sans intérêts, qui ne sera remboursé que si la Russie ne paie pas les dommages qu’elle aura causé, tandis que la dette française atteint 117,4 % du PIB, soit près de 3 500 milliards d’euros, hors budgets exceptionnels liés aux crises. Le coût des intérêts continue, lui aussi, de grimper. Avec ce qui précède, la France devrait donc voir ses engagements croitre encore et sa dette d’autant.

La guerre en Ukraine agit comme un révélateur brutal : l’Europe ne peut plus différer la question de sa souveraineté stratégique. Derrière les discours sur la solidarité et les valeurs, un dilemme fondamental s’impose désormais sans fard :

L’Europe veut-elle devenir une puissance stratégique à part entière, ou accepter durablement un statut de dépendance sécuritaire ?

La séquence, absolument unique de l’intervention américaine, au Venezuela, marque, on ne peut plus clairement, un changement de paradigmes. D.Trump l’avait fait savoir « il faut être fort pour être craint » cet acte marque sans doute la fin des politiques feutrées de la diplomatie teintée de morale, qui laissera sa place à celle des intérêts supérieurs des états. On l’appellera désormais le syndrome de Caracas.

Le droit plutôt que la Morale ou les droits de l’homme ?  Petit rappel : Lord Palmerston déclarait, « les états n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ».

Ce choix, longtemps évité, n’est plus théorique. Il structure chaque négociation sur l’Ukraine, chaque débat sur les garanties de sécurité, chaque interaction avec Washington.

L’Europe vassale : sécurité déléguée, décision contrainte

La dépendance comme confort stratégique

Depuis 1945, l’Europe occidentale a bâti sa prospérité sur une équation simple :

sécurité américaine, reconstruction économique, pacification interne.

Cette délégation a produit des bénéfices considérables : stabilité stratégique, désarmement politique, concentration sur l’État-providence. Mais elle a aussi installé une culture de dépendance où la protection est perçue comme acquise, sans contrepartie stratégique majeure.

L’Ukraine, symptôme d’une souveraineté incomplète

L’annexion de la Crimée en 2014 aurait dû constituer une première alerte décisive. Elle fut absorbée sans conséquence structurelle. La guerre actuelle met cette réalité à nu : l’Europe finance, forme, équipe — mais n’arbitre pas.

Les décisions structurantes (lignes rouges, négociations, tempo diplomatique) restent largement définies à Washington. Les garanties de sécurité proposées à Kiev illustrent ce déséquilibre : sans engagement américain explicite, elles manquent de crédibilité stratégique.

L’Europe peut promettre une présence. Elle ne garantit pas la dissuasion ultime.la France propose aux membres de la coalition des volontaires d’entrer en discussions directes avec Moscou, sans consulter la Maison Blanche. Ce qui en dit long sur les lourdes incertitudes qui pèsent sur la situation actuelle. La Russie maintient ses exigences, notamment voire l’Ukraine se retirer du Dombas, conservé le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia.

Ce que l’Ukraine demande réellement en matière de garanties de sécurité

Contrairement à une idée répandue, Kiev ne formule plus des demandes vagues. Depuis 2023, les exigences ukrainiennes sont claires, structurées et publiques.

Elles reposent sur quatre piliers :

  1. Un engagement d’assistance militaire contraignant

Kiev réclame des mécanismes automatiques d’aide en cas d’agression future, avec des délais courts, inspirés de la logique de l’article 5 de l’OTAN — sans forcément en porter le nom.

  1. Une dissuasion conventionnelle crédible

Cela inclut des livraisons garanties à long terme (défense aérienne, missiles, aviation, munitions), ainsi qu’une intégration de l’Ukraine dans les chaînes industrielles de défense occidentales.

  1. Une couverture politico-stratégique claire

Participation occidentale à la planification militaire, partage de renseignement institutionnalisé, signal explicite que toute nouvelle attaque russe aurait un coût immédiat et majeur.

  1. Une trajectoire d’adhésion irréversible à l’OTAN

Pas nécessairement immédiate, mais verrouillée politiquement, excluant tout statut de neutralité imposée ou de zone tampon.

Ces demandes ont été portées par la présidence ukrainienne lors des sommets de Vilnius, Washington et Bruxelles.

Ce qui est offert : des garanties politiques, pas une dissuasion

Le cadre du G7 : un filet de sécurité minimal

En juillet 2023, le G7 a adopté une déclaration de garanties de sécurité reposant sur des engagements bilatéraux non juridiquement contraignants. Assistance militaire, coopération industrielle, consultations en cas de crise : le cadre est sérieux, mais il exclut toute obligation automatique d’intervention.

Il s’agit d’un filet politique, pas d’un bouclier stratégique.

Les accords bilatéraux européens : sérieux, mais limités

Entre 2024 et 2025, l’Ukraine a signé des accords de sécurité avec le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et plusieurs pays nordiques.

Tous prévoient coopération militaire pluriannuelle, formation, aide financière et clauses de consultation rapide. Mais aucun n’impose juridiquement une intervention militaire en cas d’agression.

La garantie repose sur la volonté politique du moment — non sur une obligation automatique.

L’OTAN : promesse stratégique, flou opérationnel

Les sommets de Vilnius et de Washington ont confirmé que l’Ukraine rejoindra l’OTAN, sans calendrier ni mécanisme transitoire équivalent à l’article 5. Résultat : Moscou ne voit pas de ligne rouge clair, Kiev ne bénéficie pas d’un bouclier crédible, et l’Europe demeure dans une zone grise stratégique.

Pourquoi ces garanties révèlent une Europe vassale

Un constat s’impose : aucune garantie crédible n’existe sans l’engagement américain explicite.

L’Europe :

  • Finance,
  • Arme,
  • Soutient,

mais ne dissuade pas seule.

Elle ne dispose ni d’un parapluie nucléaire autonome, ni d’un mécanisme de défense collective indépendant, ni d’un commandement stratégique unifié capable d’imposer un coût dissuasif à Moscou.

Dans ces conditions, les garanties européennes rassurent Kiev politiquement, mais ne modifient pas le calcul stratégique du Kremlin.

L’Europe puissance : assumer le coût du réel

La souveraineté ne se proclame pas, elle se finance — et elle se risque.

Une Europe puissance impliquerait :

  • un effort militaire massif et durable,
  • une base industrielle de défense intégrée,
  • une capacité de commandement crédible,
  • et l’acceptation politique du risque, y compris celui de l’affrontement.

Or ces exigences se heurtent aux réalités européennes : budgets contraints, cultures pacifistes, divergences nationales, peuples rarement consultés sur les conséquences ultimes de ces choix.

Le facteur américain : protecteur, arbitre ou tuteur ?

Donald Trump agit moins comme une rupture que comme un révélateur. Son impatience met fin à l’illusion d’un engagement américain inconditionnel. Le message implicite est clair :

« Si l’Europe veut peser, qu’elle en assume le prix. Sinon, elle suivra. »

Washington a considérablement réduit son aide à Kiev. Elle vient d’approuver une aide de 800 millions de dollars pour les 2 ans à venir.

L’espace du confort stratégique européen s’est refermé.

Le risque du statu quo : ni puissance, ni protégée

Le scénario le plus dangereux n’est ni l’Europe vassale assumée, ni l’Europe puissance pleinement constituée, mais l’entre-deux :

  • discours d’autonomie,
  • dépendance réelle,
  • responsabilités sans moyens.

Dans cette zone grise, l’Europe perd en crédibilité, s’expose aux représailles et devient un terrain de projection stratégique pour les autres puissances.

L’Ukraine comme miroir européen

L’Ukraine ne demande pas seulement des armes ou des fonds. Elle pose une question simple et brutale :

Qui garantira réellement notre sécurité demain ?

Si la réponse est exclusivement américaine, l’Europe accepte son rôle de vassal stratégique.

Si la réponse est européenne — ou euro-américaine équilibrée — alors elle franchit un seuil historique.

Conclusion : choisir, enfin

L’Ukraine impose à l’Europe un choix qu’elle a trop longtemps repoussé.

On ne peut pas être à la fois puissance morale, nain militaire et arbitre géopolitique.

Soit l’Europe accepte la dépendance, avec ses contraintes.

Soit elle assume la puissance, avec ses coûts, ses risques et ses responsabilités.

L’histoire ne laisse plus l’option de l’ambiguïté.

Être protégée ou protéger. Suivre ou décider.

L’Ukraine n’est pas seulement un champ de bataille. Elle est le référendum stratégique par défaut de l’Europe.

Soyons lucides et prenons garde au résultat, alors que la France, au nom de l’UE,  se propose de réengager « le dialogue » avec Moscou, après l’avoir voué aux gémonies,  sera-ce avec les États Unis ou contre le projet de pax Americana ?

© Francis Moritz

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