Depuis quelques jours, une douleur sourde nous habite tous.
L’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, survenu dans la nuit du Nouvel An, a emporté tant de vies jeunes, pleines de promesses, et laissé derrière lui des familles brisées, des blessés graves, une communauté en état de choc.
Je ne voudrais pas, prédicateur, avoir à monter en chaire – cathédrale ou humble église – pour « parler », et encore moins pour « expliquer » le désastre survenu au bar Le Constellation à Crans-Montana (hélas mal nommé, quand on songe à l’étymologie de « désastre »).
Ce drame, survenu quelques jours à peine après la naissance du Dieu chrétien, a emporté de nombreux jeunes pleins de vie, innocents, laissant derrière eux des parents plongés dans une souffrance sans fin. Incompréhensible, révoltant – peut-être plus encore pour un croyant que pour un non-croyant.
Du grain à moudre pour les théologiens les plus subtils, parfois les plus ingénieux ou les plus vains, comme pour les philosophes. Je ne peux m’empêcher de penser au « poème » – poétiquement très médiocre, d’ailleurs – que Voltaire consacra au désastre de Lisbonne, qui fit des dizaines de milliers de morts autour de la Toussaint. Stupeur légitime des philosophes des Lumières, même les plus éloignés de toute théodicée : on croit au Progrès, on se berce d’optimisme, et l’on finit par oublier les coups aveugles du destin. Hasard ? Nécessité ?
Providence ? Châtiment divin ? Voltaire pose toutes les questions embarrassantes et moque, non sans raison, l’optimisme leibnizien.
Le monde est rempli de souffrance et d’horreur ; cet événement en Suisse nous touche symboliquement, mais il ne fait que traduire une réalité générale qui nous heurte sans cesse. Qui est coupable ? De quoi ? Pourquoi ? Dieu existe-t-il ? S’il existe, est-il responsable ? Dépassé par les événements ? La création est-elle imparfaite ? Y a-t-il quelque chose à comprendre, hormis les questions de sécurité incendie ?
Nous sommes face à un anti-miracle, dans un temps où les miracles semblent rares, même si on les guette. Anti-miracle : un fait têtu où la nature aveugle paraît vouloir prouver avec éclat que Dieu…
Que répondre à une mère qui demande : « Pourquoi mon fils de seize ans ? » Que répondre qui soit décent ?
La vie éternelle ? Sans doute… mais j’hésiterais à l’avancer, car je n’en sais rien. Et n’avait-il pas d’abord le droit de vivre cette vie-ci, d’en goûter les joies particulières ? Ni la Nature ni la science ne fournissent d’explication. Insuffisance de la physique. Nous voici happés par des interrogations inévitablement philosophiques, métaphysiques, existentielles, religieuses.
L’ironie veut que, si le questionnement est pleinement justifié, toute réponse dogmatique paraisse indécente et dérisoire.
Il faut ouvrir la possibilité d’une réponse métaphysique sans prétendre offrir une solution. Il faut donner de l’espérance sans y ajouter l’insolence ou la naïveté des certitudes théologiques.
On ne sait pas. On ne comprend pas. Tout ce qui console est bon, certes. Mais un Dieu peut-il encore consoler ?
On nous dit que les souffrances sont finies et que la félicité, elle, est éternelle. Mais qui peut juger qu’une souffrance, même finie, soit rachetable ? Une vie de torture psychologique pour avoir perdu son adolescent dans un accident « stupide » ? Les philosophes optimistes comme Leibniz sont-ils si ridicules ? La caricature qu’en fait Voltaire le laisserait penser.
Comment croire que les souffrances individuelles concourent au progrès général ? Qu’avec assez de recul, le malheur trouve un sens qui nous échappe mais qui s’explique ? Quand et comment consoler les proches des victimes, les blessés, les brûlés, les amputés, les amoindris ? Que peut la société ? Que peuvent les proches ? Que peuvent la philosophie, la poésie, la science, les religions ?
Que peut Jésus, né il y a une semaine à peine ?
Que doit dire le curé de campagne suisse à ses ouailles ? Faut-il d’ailleurs parler, ou simplement se taire et agir ?
Je sais que mes questions sont naïves : la souffrance absurde frappe partout, chaque jour. Mais il faut continuer à se les poser, sans jamais faire croire qu’on détient un savoir. On peut avoir une foi et la communiquer par sa ferveur ; la vérité, c’est que personne ne sait.
Voltaire s’en prend à l’optimisme béat, mais pas à l’espérance. Il sait parfaitement que l’homme ne peut vivre sans espoir, et que cet espoir ne saurait être purement immanent.
Contre tous ceux – de Spinoza à Nietzsche, Deleuze ou Clément Rosset – qui estiment que le réel est suffisant, nous sommes obligés de clamer qu’il ne l’est pas ; ou alors d’admettre, avec Camus et d’autres, qu’il est absurde et inhumain.
Le « ça va s’arranger » du matérialiste optimiste est peut-être aussi révoltant que le « la vie continue ». Cette dernière phrase m’a toujours été insupportable, je ne sais trop pourquoi. Obscène. Non, parfois la vie s’arrête.
Espérer sans rien attendre est impossible, tout comme renoncer à espérer. Valéry, mon ami, disait : « Comment vivre sans le secours de ce qui n’existe pas ? »
J’ai relu plusieurs fois un passage admirable et puissant de Paul (Romains 8, 20-27) :
« Car la création a été soumise à la vanité, non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec l’espérance qu’elle aussi sera libérée de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Nous savons en effet que la création tout entière gémit et souffre les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce jour. Bien plus, nous-mêmes qui avons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement en attendant l’adoption, la rédemption de notre corps. Car c’est en espérance que nous avons été sauvés. Or, voir ce qu’on espère n’est plus espérer : qui espère ce qu’il voit ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance. De même aussi l’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables. Et celui qui scrute les cœurs sait quelle est l’intention de l’Esprit, car c’est selon Dieu qu’il intercède pour les saints. »
Voilà, peut-être, ce que je lirais si j’étais curé de campagne. Et je résumerais ainsi :
Le monde est blessé, mais pas abandonné ; la souffrance est réelle, mais pas absurde ; le salut est commencé, mais pas achevé ;
et l’espérance n’est pas une illusion, mais la forme même de la fidélité dans un monde inachevé.
Amen.
© Antoine Desjardins

cet événement m a bouleversée
j imagine ces enfants pris par les flammes
ces mères cherchant leur enfant
et inconscients ceux qui continuent à filmer
plutôt que d apporter leur aide
quelle tristesse
Des jeunes gens , des adolescents brûlés vifs, à Crans-Montana,dans un petit bar, qui fêtaient la nouvelle année…c’est tellement horrible que l’on ne sait quoi dire , alors, des prières.
Merci de ce rappel du puissant texte de St Paul qui nous soutient dans les ténèbres.
Que chacun porte la propre « croix » de son destin vers sa destinée, qui est de vivre en Dieu, Principe suprême, hors de Lui : rien. Et c’est au travers des multiples tribulations d’une existence humaine terrestre, propres à chacun, des plus réjouissantes aux plus tragiques, comprises, acceptées et intégrées dans la Paix,que cet accomplissement peut surgir.
Relisez les évangiles… toutes les réponses à ces questions y sont présentes.