Le judaïsme survit parce qu’il raconte. Pas parce qu’il proclame. Pas parce qu’il théorise. Parce qu’il tisse.
Né en 1873 à Kovno, dans une famille où la Torah circule comme le sang, il appartient à une lignée qui remonte jusqu’au frère du Gaon de Vilna. La fidélité n’est pas un décor. Elle est une exigence. La Bible par cœur à sept ans. Le Talmud à quatorze. Une mémoire qui ne stocke pas, qui ordonne.
Puis l’Allemagne. Les universités. La méthode historique. Le regard critique. Le frottement avec la modernité. En 1899, l’Amérique. Pas l’exil. Le chantier.
Il enseigne le Talmud pendant plus de cinquante ans. Deux générations de rabbins. Une influence presque totale sur le judaïsme conservative. On dira de lui qu’il incarne l’amour de la Torah. Pas une image. Un fait. Mais Ginzberg n’est pas un savant hors sol. Il vit dans le siècle. Il comprend que l’histoire accélère. Que quelque chose se joue.
À la fin du XIXᵉ siècle, l’Europe se met à fouiller ses origines. Les empires se fissurent. Les peuples cherchent des récits. On exhume les mythes, on collecte les légendes, on assemble des passés capables de fonder des avenirs. Les Allemands ont les frères Grimm. Les Finlandais rassemblent le Kalevala. Partout, la même intuition : une nation ne tient pas seulement par des frontières, mais par une histoire racontée.
Le judaïsme arrive tard dans ce moment-là. Trop tard, disent certains. En réalité, autrement. Peuple dispersé, mémoire éclatée, textes disséminés entre langues, continents et siècles. Pas de folklore oral vivant à collecter. À la place, un océan de textes. Midrashim, Talmud, apocryphes, traductions, commentaires, contre-commentaires. Une richesse vertigineuse. Et un danger : la dispersion.
Ginzberg comprend que l’ennemi n’est pas l’oubli. L’ennemi, c’est l’éparpillement.
Alors il fait un geste unique. Legends of the Jews. (Les légendes des Juifs, Paru chez Cerf, Collection Patrimoines Judaisme, ISBN-13 9782204079785)
Il ne commente pas la Bible. Il la raconte. De la création du monde à la fin des Chroniques. Il assemble. Il tresse. Il transforme des traditions parfois contradictoires en une narration continue, fluide, presque romanesque. Les lettres de l’alphabet qui réclament de fonder le monde. Les anges qui se rebellent avant l’homme. Hénoch transfiguré en feu vivant.
Ce n’est pas du folklore décoratif. C’est une architecture. Chaque paragraphe est un montage savant, une couture invisible entre des sources écrites en hébreu, araméen, grec, arabe. Avigdor Shinan l’a dit sans détour : ce livre n’existait pas avant Ginzberg. Il n’existe qu’à cet endroit précis.
Et c’est là que le parallèle devient décisif.
Chez les autres peuples, le mythe accompagne le territoire.
Chez les Juifs, le mythe remplace le territoire.
Quand les frères Grimm fixent les contes allemands, l’Allemagne est déjà en train de se penser comme espace. Quand Lönnrot assemble le Kalevala, la Finlande cherche une langue, une unité, un sol. Le récit vient consolider une géographie.
Le judaïsme, lui, n’a pas ce luxe. Il arrive à l’âge des nations sans frontières, sans centre, sans continuité politique. Il arrive dispersé. Pressé par l’histoire. Sommé de se définir vite, fort, lisiblement.
Ginzberg comprend que la survie ne passe pas seulement par la loi, ni même par la foi, mais par la capacité à produire un récit commun, transmissible, habitable. *Legends of the Jews* transforme une bibliothèque éclatée en mémoire collective. Il donne à un peuple sans sol continu une terre narrative.
Ce n’est pas un hasard si cette œuvre naît à la charnière du sionisme moderne. Avant l’État, avant la souveraineté, avant l’armée, il faut une conscience. Une continuité. Un fil. Le texte précède la frontière. Le récit précède la carte.
Ginzberg n’est pas un idéologue politique. Il n’écrit pas de manifeste. Mais son intuition est profondément nationale, au sens le plus exigeant du terme. Un peuple ne tient que s’il sait se raconter sans se trahir. C’est aussi pour cela qu’il parle de « judaïsme historique ». Pas un judaïsme figé. Pas un judaïsme vidé. Un judaïsme conscient de sa chaîne, capable d’arbitrer entre fidélité et responsabilité.
Ses décisions halakhiques suivent cette logique. Pendant la Prohibition, face au scandale du vin rituel, à la contrebande, à l’humiliation publique, il autorise le jus de raisin. Non par facilité. Par responsabilité. Mieux vaut adapter que profaner. Mieux vaut préserver la dignité collective que sacrifier l’esprit à la lettre.
En 1943, il regarde l’après-guerre. Il voit juste. Deux centres resteront : l’Amérique et la Palestine. L’Europe deviendra instable, ambiguë, dangereuse pour une vie juive confiante. Il ne prophétise pas. Il lit les forces en présence.
Ginzberg meurt en 1953. Il laisse des élèves, des responsa, des milliers de pages. Mais surtout, il laisse une preuve.
A l’heure des réseaux, des slogans, des récits concurrents, la leçon demeure intacte. La bataille ne se joue pas seulement sur le terrain, ni même dans les chancelleries. Elle se joue dans la capacité à tenir une histoire longue, cohérente, assumée.
Les faits seuls ne suffisent jamais s’ils ne sont pas portés par un récit. Et les récits faibles cèdent toujours face aux récits agressifs.
Ginzberg l’avait compris avant l’État, avant les guerres, avant la saturation médiatique. Un peuple peut être dispersé, attaqué, déplacé, contesté. S’il tient son récit, il tient encore. Et tant qu’il sait raconter d’où il vient, personne ne peut décider à sa place où il a le droit d’être.
© David Castel
Ex-avocat, hébréophone & parémiographe. Écrit entre deux cafés, trois procès et mille aphorismes.

Superbe article sur l’importance de la mémoire et du récit, On pourrait ajouter que ce qui est vrai pour une nation, l’est aussi pour une famille. C’est le récit de son histoire qui soude les membres d’une famille comme d’un pays.
Oui
Mais chez cerf (traduction par madame sedj- rajna )les 6 tomes du livre sont épuisés.
Très difficile d’en trouver d’occasion et toujours à des prix dingues.
Je n’en ai que 3 .