
Enquête – Quand l’argent public alimente le crime organisé
Introduction – Le grand détournement d’attention
Depuis des années, le débat public israélien s’est figé autour d’une accusation devenue automatique :
les haredim prendraient les budgets de l’État, pèseraient excessivement sur les finances publiques et vivraient aux dépens du contribuable.
Cette narration s’est imposée comme une évidence médiatique.
Elle est simple.
Elle est émotionnelle.
Elle est efficace.
Mais elle détourne l’attention d’une réalité budgétaire autrement plus massive.
👉 Les plus importantes enveloppes budgétaires sectorielles ciblées votées par l’État d’Israël au cours de la dernière décennie ont été destinées à la société arabe, à travers des plans gouvernementaux pluriannuels cumulant des dizaines de milliards de shekels.
Là où les financements haredim prennent la forme d’allocations annuelles visibles et identifiables, les budgets alloués à la société arabe ont été intégrés dans de vastes programmes structurels multisectoriels, beaucoup moins débattus publiquement — mais sans commune mesure en volume absolu.
C’est dans ce cadre que cette enquête prend tout son sens.
Car au-delà des montants, une question s’impose :
qu’est devenu cet argent ?
Quand le crime change d’échelle
Il fut un temps où les organisations criminelles vivaient de petits rackets locaux.
Ce temps est révolu.
Selon le reportage, ces organisations sont devenues de véritables empires criminels :
- armes illégales,
- milices recrutées,
- véhicules blindés,
- importations massives de drogues.
Un tel changement d’échelle suppose une chose :
👉 des flux financiers considérables, réguliers et protégés.
Les premiers signaux d’alerte
Dès les premières années de mise en œuvre des plans budgétaires, des anomalies apparaissent.
Des centaines de millions de shekels destinés à l’éducation et aux collectivités locales deviennent impossibles à tracer précisément.
Des fonds disparaissent.
Les prix des appels d’offres explosent.
Très tôt, des alertes internes établissent un constat clair :
👉 les municipalités arabes sont infiltrées par des organisations criminelles, notamment via les marchés publics.
L’État paie plus cher.
Le crime organisé encaisse.
Quand l’État sait
À partir de 2020, ces informations ne relèvent plus de soupçons isolés.
Elles sont documentées.
Des rapports administratifs signalent que :
- les appels d’offres municipaux sont captés,
- les entreprises adjudicataires sont liées au crime organisé,
- et l’argent public alimente indirectement des activités criminelles.
Ces informations sont connues avant l’élargissement massif des budgets.
2021 : la décision politique malgré les avertissements
L’année 2021 constitue un tournant central dans le récit du reportage.
Avec la formation du nouveau gouvernement, Naftali Bennett devient Premier ministre.
Dans ce cadre, il préside personnellement la commission spéciale chargée de la société arabe, organe par lequel transitent :
- les décisions budgétaires,
- les arbitrages politiques,
- et les mécanismes d’exécution.
Selon le texte source, les alertes sont connues à ce stade :
- l’infiltration criminelle des appels d’offres est documentée,
- la disparition de fonds est établie,
- les risques sécuritaires sont identifiés.
Malgré cela, le gouvernement décide :
👉 de tripler les enveloppes budgétaires,
👉 de passer d’environ 10 milliards à près de 30 milliards de shekels,
👉 sans mise en place préalable de mécanismes de contrôle réellement opérationnels.
Le reportage pose alors une question centrale :
comment expliquer que, sachant que l’argent public alimente déjà des organisations criminelles, l’exécutif choisisse d’augmenter massivement les montants transférés ?
La décision 550 : l’aveu écrit
La décision gouvernementale 550 est un document clé.
Elle reconnaît noir sur blanc que :
- l’argent des appels d’offres municipaux,
- dans les localités arabes,
- aboutit entre les mains d’organisations criminelles.
Cette reconnaissance n’entraîne pas un gel des fonds.
Elle précède au contraire leur amplification.
L’architecte administratif du système
Au cœur du dispositif se trouve un acteur central :
Hassan Twaferi.
Nommé à la tête de l’Autorité pour le développement économique des minorités, il concentre un pouvoir exceptionnel :
- validation finale des flux financiers,
- autorité dépassant celle des directeurs généraux,
- contrôle opérationnel des mécanismes d’allocation.
Selon les témoignages cités :
- les ministères perdent progressivement la main,
- les élus ne disposent plus des données complètes,
- le contrôle politique disparaît.
Le système parallèle
Officiellement, les fonds publics doivent transiter par Merkava, le système comptable central de l’État.
Dans la pratique, une architecture parallèle est mise en place :
- contournement de Merkava,
- suppression du mécanisme de double signature,
- absence de traçabilité complète,
- impossibilité pour les ministères de vérifier l’usage réel des fonds.
👉 L’argent circule sans contrôle effectif.
Pressions et menaces
Lorsque des responsables politiques tentent d’imposer des mécanismes de contrôle, la réaction est immédiate.
Dans les couloirs de la Knesset :
- pressions politiques,
- intimidations verbales,
- menaces à peine voilées.
Des avertissements sont formulés :
👉 le blocage des fonds entraînerait des troubles, voire des émeutes.
Le message est clair :
contrôler, c’est provoquer.
Le rôle du Shin Bet et la logique du “calme”
Des échanges ont lieu avec des représentants du Shin Bet.
La logique exposée est brutale :
- moins il y a de contrôle,
- plus l’argent peut être utilisé librement,
- y compris pour acheter des relais et maintenir un calme temporaire.
Un ancien responsable résume :
On achète le calme aujourd’hui,
et on paie le chaos demain.
May Golan : demander des comptes devient une faute politique
Dans la phase la plus récente du dossier, une figure cristallise les attaques :
May Golan.
Chargée de l’égalité civile, elle est accusée publiquement de :
- bloquer les budgets,
- discriminer la société arabe,
- porter atteinte à l’égalité.
Selon le reportage, la réalité est différente.
Elle ne demande pas l’arrêt des fonds.
Elle demande :
- des données,
- des chiffres,
- un contrôle,
- une traçabilité.
C’est précisément cette exigence qui déclenche la tempête.
Les premières victimes : les citoyens arabes
Une question traverse tout le texte :
Combien de citoyens arabes ont été assassinés cette année ?
Cette question rappelle une évidence trop souvent occultée :
👉 les premières victimes du détournement de l’argent public sont les citoyens arabes eux-mêmes, livrés à une criminalité renforcée par les fonds censés les protéger.
Quand l’égalité devient un instrument
Dans ce dossier, le mot égalité change de nature.
Il ne signifie plus :
- égalité devant la loi,
- égalité devant le contrôle,
- égalité devant la transparence.
Il devient un outil politique, utilisé pour :
- disqualifier toute demande de supervision,
- assimiler contrôle et discrimination,
- sanctuariser des flux financiers hors de tout regard.
Conclusion – Le vrai scandale
Pendant que l’opinion publique se concentre sur les budgets des haredim,
les plus grandes enveloppes sectorielles ciblées de l’État ont circulé ailleurs.
Et une partie de cet argent, destiné à réduire les inégalités,
a contribué à renforcer le crime organisé,
au détriment :
- des citoyens arabes,
- de l’autorité de l’État,
- et de la cohésion sociale.
Le scandale n’est pas idéologique.
Il est politique, administratif et sécuritaire.
👉 La question centrale n’est plus combien a été donné,
mais qui savait — et qui a continué malgré tout.
Article basée sur le reportage diffusé par Chaîne 14 (ערוץ 14),
série « תקאדום – כך זרמו כספי המסים לארגוני הפשיעה בחברה הערבית »,
épisode 1, diffusé le 31 décembre 2025.
© David Germon
