Intervention de Daniel SIBONY, lors du colloque « SOUS LE SIGNE DE SION » – MAKOM – « Identité Humaine / Identité Juive », organisée par Schibboleth, qui s’est tenu au Centre Menahem Begin à Jérusalem le 29 octobre 2025. Visionnez la totalité du colloque sur la playlist suivante: • Colloque « SOUS LE SIGNE DE SION » – MAKO…

« … parce que chacun a envie de cultiver sa singularité, et c’est normal, ça s’appelle se replier dans sa sphère narcissique… »
Il opère selon moi un glissement problématique vers une psychiatrisation implicite du sujet. Vouloir cultiver sa singularité n’a rien d’un narcissisme, et encore moins d’une psychopathologie : cultiver suppose au contraire un rapport réel à soi, du temps, une confrontation à ce qui résiste et échappe, là où le narcissisme fonctionne précisément comme un évitement de la singularité. Le narcissique ne se connaît pas : il invente un moi imaginaire, maîtrisable et aimable, qui recouvre le sujet réel, sa faille, son désir, et finit par aimer cette fiction plutôt que sa propre singularité vécue, qui demeure cachée. Assimiler le besoin de cultiver sa singularité à un repli narcissique revient donc à confondre travail sur soi et enfermement imaginaire, tout en important hors de son cadre clinique un terme psychiatrique, psychanalytique, lourd, utilisé ici comme catégorie morale pouvant être comprise comme disqualifiante.
Dans le contexte d’une réflexion sur le peuple juif, ce choix lexical est d’autant plus étrange et maladroit, il me semble, qu’il fait peser sur l’affirmation d’une singularité historique, culturelle et existentielle une suspicion pathologique infondée, là où il aurait fallu parler de différenciation, de rapport à l’altérité ou de construction symbolique, sans rabattre une dynamique humaine et collective sur le registre du soupçon clinique.*
*Note — La singularité relève ici de processus non pathologiques : différenciation, rapport à l’altérité et construction symbolique. La différenciation désigne la capacité de se distinguer sans se couper, d’exister comme sujet ou comme collectif sans se dissoudre dans l’indifférencié, et d’affirmer une forme propre sans que cette affirmation soit pathologisée ; dans le cas du peuple juif, cette singularité est historique et symbolique, non défensive. Le rapport à l’altérité renvoie à une construction de soi dans la relation, dans une tension constante avec l’autre, souvent hostile, jamais dans l’autosuffisance imaginaire que produit le narcissisme, lequel abolit l’altérité. La construction symbolique rappelle enfin que l’identité n’est ni une image ni un trait psychologique, mais un ensemble de récits, de lois, de langues et de transmissions relevant du registre anthropologique et culturel, non psychiatrique. Importer le soupçon clinique dans cette analyse revient à pathologiser abusivement une dynamique humaine et collective normale, en substituant le diagnostic à la description, le soupçon à la compréhension, et la psychiatrisation à la pensée.
La singularité réelle se construit dans la relation, accepte la dépendance symbolique, se transforme au contact de l’autre.
Le narcissisme, lui se fige, se ferme, se protège contre toute altération.
Le peuple juif en diaspora a développé une singularité solide, stable, voire résistante, souvent perçue comme figée ou fermée du dehors — précisément pour survivre dans un environnement souvent hostile. Cette résistance n’est pas synonyme de fermeture narcissique au sens clinique ou psychanalytique, mais plutôt d’un processus de préservation identitaire.