Donc, dimanche, à l’occasion de la fête de Hanouccah, nous avons eu droit à un nouvel épisode d’Assassin’s Creed à Sydney : sauf que c’était « pour de vrai », comme disent les enfants. Quinze morts. Déjà presqu’oubliés, parce qu’on commence à être habitués : ça fait 25 ans, plus même, que ça dure, avec des épisodes variés d’Assassin’s creed dans les endroits les plus variés de la terre, « pour de vrai » : des assassinats en pagaille, comme dans le jeu vidéo – à la bombe, au couteau, à la kalachnikov, au camion bélier, à l’avion suicide, et on n’a sans doute pas encore tout vu. Comme le précisent les contrats d’édition pour ne pas insulter l’avenir, les assassinats du futur se commettront « par tout moyen, connu ou inconnu ».
Quinze morts, cette fois-ci. Des Juifs. Le palestiniste qu’on croise inévitablement dans les manifs, mais pas seulement : au coin de la rue, dans un dîner, et même dans les recoins les plus reculés de nos propres familles, ce palestiniste-là sortira inévitablement de sa poche la balance digitale de sa prétendue justice : quinze Juifs morts par balle, qu’est-ce que ça pèse à côté des 60 000 gazaouis morts bombardés (et s’il ne le dit pas explicitement, respectant par extraordinaire un délai de « décence » pour les condoléances, il le pensera in petto) ? Si on essaie de lui expliquer que ce sont des morts de « qualité » différente qui ne peuvent pas être pesés par la même balance, car les uns sont délibérément visés tandis que les autres étaient accidentellement frappés alors que la milice chargée de leur protection aurait pu et dû les mettre à l’abri dans ses tunnels lorsqu’ils étaient encore vivants, il refusera de comprendre. Et encore plus si on lui explique que l’enjeu n’est pas le même : justement à cause du 7 octobre, on sait maintenant ce que serait le sort des Israéliens juifs si Israël perdait une guerre… À éviter quoi qu’il en coûte. Et ce n’est pas un « quoi qu’il en coûte » pour rire, comme c’est déjà arrivé. C’est « pour de vrai ».
Revenons d’ailleurs à l’Assassin’s creed, autrement dit au « credo de l’Assassin », un des jeux vidéo les plus vendus au monde, et qui donc n’est pas pour de vrai, lui. De quoi s’agit-il ? Du « Vieux de la Montagne », premier chef de la secte des Assassins née au XIe siècle, des musulmans chiites, plus précisément ismaéliens, les « Hasasyin » en arabe, basés en Iran. Camés au haschich, ils exécutaient leurs assassinats que le Vieux leur ordonnait de commettre sans craindre d’y laisser leur vie.
Le jeu balade le joueur à travers les âges et les continents avec comme fil conducteur l’ADN de ce Vieux de la Montagne dont Guillaume de Tyr disait en 1180 : « Ils ont un prince qu’ils appellent Vieil de la Montagne, auquel ils obéissent plus qu’à Dieu. » C’est intéressant ? Oui, mais ce qui est encore plus intéressant, c’est quand on creuse. On peut alors suivre, hélas, le fil de la soumission déjà à l’œuvre, à bas bruit et de façon omniprésente, dans nos contrées.
Quel est l’enjeu ? L’enjeu, c’est l’origine du mot « assassin ». Et à quoi faut-il se soumettre ? À l’effacement de cette origine. Depuis un millénaire en effet, il était acquis que le mot « assassin » en français et son équivalent italien « assassino » venaient de cette secte ismaélite d’Hachachins qui commettait des meurtres sur commande sous l’empire du haschich. Le grand Larousse encyclopédique de 1960 ne voyait d’ailleurs aucune difficulté à écrire qu’assassin venait de l’arabe hachachachi, fumeur de haschich, ni que le nom de la secte venait de ce que ses membres « chargés par leur chef d’une mission spéciale, étaient enivrés au haschich, ce qui les rendait dociles, prêts à se sacrifier. » Vous voyez tout de suite que ça la fout mal, compte tenu de tous ces épisodes d’Assassin’s creed pour de vrai. D’ailleurs, ça la fout mal tout court. Et donc, rétropédalage urgent. Wikipédia, bien sûr, n’est pas en reste. Euréka ! On a trouvé une autre étymologie possible d’assassin : « L’origine du mot « assassins » a longtemps été réputée puiser son origine dans la forme plurielle du mot arabe Hashashiyyin (…). Mais une autre origine arabe du mot est possible autour du terme-racine « Assas », Asl, Usûl, c’est-à-dire « base, source, principes, fondements » voire « gardiens » de la foi islamique. Utilisant le suffixe « ins » pour marquer le pluriel – comme dans bédouins par exemple, les Assassins ismaélites seraient tout simplement les « vrais croyants ». Et on vous passe les circonlocutions de chatGPT : « Une tradition populaire affirme que le nom viendrait de l’usage du haschich » par les membres de la secte. Les historiens modernes sont très prudents sur ce point. » Ils ont raison : on n’est jamais trop prudent… Une dernière petite soumission pour la route. Rimbaud conclue sa matinée d’ivresse par son fameux « Voici venu le temps des Assassins ». En regard, une explication de texte pour lycéen paresseux. L’ivresse serait l’ivresse provoquée par la poésie. « Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours », avait écrit Rimbaud. Commentaire : « Comme les fanatiques drogués au haschich de la secte persane des Haschischins (XIe siècle), nom qui a passé longtemps pour avoir donné en français le mot « assassins ». Le tour est joué. Dormez bien braves gens. Sachez que désormais, Assassin, comme le père et le fils de la plage de Bondi, ça veut dire « vrai croyant ». C’est tout à fait rassurant…
© Julien Brünn
Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël
Dernier ouvrage paru :
L’origine démocratique des génocides. Peuples génocidaires, élites suicidaires. L’harmattan. 2024
