Tribune Juive

Allemagne, Bundeswehr et Islam. Par Francis Moritz

Comment la Bundeswehr intègre-t-elle l’Islam dans ses rangs

L’aumônerie musulmane, est un débat ancien qui entre enfin dans une phase concrète. Ce sujet est d’autant plus crucial que l’objectif maintes fois proclamé par les autorités, est de faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe. Soit dit en passant, on ne peut ignorer que l’Allemagne est encore le premier pays en Europe ( Otan) où sont stockées des ogives nucléaires et les avions qui peuvent les transporter.

La Bundeswehr fait face à une série de défis : recrutement, fidélisation des effectifs, encadrement, mais aussi intégration croissante de soldats issus de diverses religions. Depuis près de vingt ans, une question revient régulièrement : faut-il instaurer une aumônerie musulmane au sein de l’armée allemande?

2020 : un besoin évident mais ignoré

En 2020, la lieutenante N…., vétérante d’Afghanistan, dénonçait déjà l’absence de soutien religieux pour les musulmans en uniforme. Malgré plusieurs milliers de soldats concernés, aucune structure ne leur était dédiée, alors que les chrétiens et les juifs disposaient déjà d’aumôniers., Le blocage ne venait pas d’un manque de volonté individuelle, mais de l’absence d’un interlocuteur religieux central pour l’islam — un problème partagé par d’autres pays européens. La France est confrontée depuis longtemps au même problème, sans l’avoir résolu à date. :
« La situation est comparable partout en Europe », souligne-t-on. Si ce n’est que l’Allemagne a déjà créé et développé la formation d’Imans allemands. Ce n’est pas encore le cas en France.

Une décision attendue : Berlin crée enfin un service d’aumônerie musulmane

L’Allemagne a décidé de franchir le pas.
« Avec 3 000 soldats musulmans dans nos effectifs, il est important de reconnaître cette diversité et de créer un service d’accompagnement spirituel dédié », explique le colonel Thorsten Weber, responsable de l’aumônerie au ministère de la Défense.
Le nombre exact n’est pas connu, car les soldats ne déclarent pas leur religion, mais l’ordre de grandeur suffit à justifier une réforme.

Ce projet répond à plus de vingt ans de demandes formulées par des associations musulmanes, et par deux anciens commissaires parlementaires aux forces armées, Eva Högl et Hans-Peter Bartels.

Une armée déjà structurée pour d’autres confessions

La Bundeswehr dispose déjà de :

L’absence d’un service équivalent pour les musulmans devenait difficile à défendre, notamment à mesure que les effectifs se diversifient et que la Bundeswehr a un besoin impératif de recruter. Et qu’elle a entamer un processus de recrutement actif.

Un projet pilote limité à l’Allemagne

La nouvelle aumônerie musulmane débutera début 2026 sous forme de projet pilote.
Les aumôniers seront recrutés via appel d’offres public et travailleront sous contrat de service.
Prestations à la demande, facturation horaire, et un point crucial :

aucun imam ne sera envoyé à l’étranger au début.

Cette limitation restera en vigueur tant que le cadre juridique ne permettra pas un déploiement international.

Le nombre d’imams nécessaires n’est pas encore déterminé.
La structure restera provisoire, non institutionnalisée — contrairement aux aumôneries chrétiennes et juives.

Le nœud du problème : l’absence d’un interlocuteur musulman unique

Pour le colonel Weber, le principal obstacle est simple :
« En Allemagne, nous sommes confrontés à la difficulté de ne pas avoir de représentant unique de la communauté religieuse musulmane. » Quand on connaît les démêlés de la France en la matière, on en apprécie d’autant la difficulté.

Sans instance centralisée, il est impossible de signer un traité d’État, document indispensable pour instituer officiellement une aumônerie donnant accès aux casernes et permettant un déploiement à l’étranger.

C’est ce type de traité qui régit l’aumônerie protestante, catholique et juive.

Des juristes contestent cette exigence

Pour l’avocat Plesker, le juridique ne doit pas tout bloquer :
« Un service d’aumônerie militaire permanent peut fonctionner sur une base contractuelle. Un traité d’État n’est pas indispensable. C’est surtout une question de volonté politique et de financement. »

Il avertit toutefois :
« Sans financement adéquat, tout restera au stade de projets pilotes. »

L’Europe comme référence : d’autres armées ont déjà fait le choix

Plusieurs pays européens ont ouvert la voie.

Royaume-Uni : un modèle avancé

Les forces armées britanniques disposent d’une aumônerie militaire musulmane depuis des années — et même de référents pour les hindous.

Pays-Bas, Belgique et France : des structures consolidées

La France fait figure de pionnière : une aumônerie musulmane officielle existe depuis 2005, même si les premiers imams militaires avaient été mis en fonction bien avant.
Héritière de son histoire militaire en Afrique du Nord, elle a dû répondre très tôt aux besoins des soldats musulmans.

Plesker résume ce pragmatisme :
« La France, pourtant très attachée à la laïcité, a su institutionnaliser une aumônerie musulmane au fil des décennies. Cela ne s’est pas fait sans difficultés, mais cela a été possible. »

Un enjeu opérationnel pour l’armée allemande

Cette réforme n’est pas seulement symbolique :
Ce qu’on ajoute en Allemagne « Nous ne devons pas ignorer les 3 000 à 5 000 musulmans en uniforme prêts à donner leur vie pour leur pays. »  Au fil des année l’Allemagne a accueilli une importe immigration Turque.

Dans un contexte de menaces accrues, chaque soldat compte.
Le manque d’accompagnement religieux peut nuire :

La Bundeswehr ne peut plus se permettre une telle lacune.

Une approche progressive : la méthode allemande

La mise en place suivra plusieurs étapes :

  1. Phase expérimentale en Allemagne,
  2. Évaluation des besoins et ajustement du nombre d’imams,
  3. Étude d’un déploiement international lorsque le cadre juridique le permettra,
  4. Recherche d’une solution légale transitoire pour permettre aux aumôniers d’accéder aux installations militaires à l’étranger.

Certaines armées envisagent déjà des services multiconfessionnels englobant musulmans, chrétiens, juifs et autres traditions religieuses — une option qui pourrait, à terme, inspirer l’Allemagne.

Conclusion : une réforme nécessaire mais sous tension

L’Allemagne se décide enfin à rattraper un retard que ses voisins ont comblé depuis longtemps.
Elle avance toutefois avec prudence, freinée par un cadre juridique complexe et par l’absence d’un interlocuteur unique dans la communauté musulmane.

Entre reconnaissance des diversités internes, besoins opérationnels, contraintes légales et manque de financement, la future aumônerie musulmane sera un test crucial : celui de la capacité de la Bundeswehr à évoluer, à s’ouvrir et à garantir un traitement équitable à tous ses soldats.

Ainsi va notre monde,

© Francis Moritz

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