Tribune Juive

Combattre l’antisémitisme moderne: Marc Alpozzo a lu « Critique de la déraison antisémite »

Combattre l’antisémitisme moderne

« De la sorte, l’antisémitisme paraît être à la fois un goût subjectif, qui entre en composition avec d’autres goûts pour former la personne, et un phénomène impersonnel et social qui peut s’exprimer par des chiffres et des moyennes, qui est conditionné par des constantes économiques, historiques et politiques. Je ne dis pas que ces deux conceptions soient nécessairement contradictoires. Je dis qu’elles sont dangereuses et fausses. (…) L’antisémitisme ne rentre pas dans la catégorie de pensées que protège le Droit de libre opinion. D’ailleurs, c’est bien autre choses qu’une pensée. C’est d’abord une passion. »

Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, Paris, 1954, p.7-8 dans la collection « Folio Essais » (Paris, 1985) : cité par Daniel Salvatore Schiffer.

Un manifeste essentiel

Alors que Boualem Sansal (auquel ce livre est dédié), intellectuel algérien d’exception, vient d’être libéré des geôles de la dictature algéroise après un an de détention arbitraire – un an qui a vu l’antisémitisme se muer en arme géopolitique –, Critique de la déraison antisémite (Éditions Intervalles, 2025), dirigé par Daniel Salvatore Schiffer, résonne comme un manifeste nécessaire – voire essentiel ! Dédié à Sansal, qui devait y contribuer avant son arrestation, cet ouvrage choral réunit une trentaine d’intellectuels de premier plan, lucides et courageux, pour autopsier une haine qui, depuis le 7 octobre 2023, a explosé en Europe : tags sur les murs des synagogues, agressions verbales dans les universités, le tout accompagné d’une complaisance intellectuelle qui feint de « contextualiser » le pogrom du Hamas. Schiffer, philosophe et biographe d’Oscar Wilde et de Lord Byron et exégète de Levinas, orchestre ici un contre-chœur à la « déraison » – ce dysfonctionnement mental qui, nourri de rumeurs et de ressentiments, recycle les vieux démons sous les habits neufs du progressisme. Comme si cela pouvait être une excuse. Daniel Salvatore Schiffer écrit alors dans son introduction, (Critique de la déraison antisémite (CDA) p. 17) :

« Non, en effet, rien, absolument rien, aucune cause ni aucun objectif, ni même l’interminable conflit israélo-palestinien, ne peut justifier pareilles horreurs ! Face à de semblables atrocités, affolante et inique, répétition de l’Histoire, le choc, sinon la déflagration, fut immense, au sein de la société civile israélienne comme de la communauté juive, dont sa diaspora à travers le monde, en son ensemble ! »

L’antisémitisme : une pathologie contemporaine

Loin d’être un simple collage d’opinions, ce recueil au contraire s’inscrit dans la lignée d’Hannah Arendt et Primo Levi : Daniel Salvatore Schiffer se prête à l’exercice de la dissection de l’antisémitisme non comme une relique archaïque, mais comme une pathologie contemporaine, protéiforme et irrationnelle, tout en montrant comment à « la lumière de semblable réflexion, […] apparaît dans toute sa tragique splendeur, et contre tout obscurantisme, l’impérieuse leçon politico-philosophique de Hannah Arendt dans « Origines du totalitarisme » : le totalitarisme islamiste serait l’exact opposé, pour le pire de l’inhumanité depuis l’épouvantable, démoniaque avènement du nazisme, de l’universalisme juif ; et l’antisémitisme lui-même de n’être alors, comme elle le profère sans ambages dans le deuxième volet, intitulé « Sur l’antisémitisme » précisément, de cette même somme, qu’une « insulte au bon sens ». » (CDA, p. 40)

L’antisémitisme : un calcul toxique

Or, la thèse unificatrice est celle-ci : cette « déraison » échappe à la rationalité : elle n’est ni purement raciale (comme chez les néonazis), ni seulement religieuse (antijudaïsme chrétien ou islamiste), mais un cocktail toxique d’ignorance, de calculs cyniques et de confusions morales. Contaminé par l’antisionisme radical, l’anticolonialisme dévoyé et un antiracisme qui inverse les victimes, il prospère chez les élites comme dans les marges.

De quoi parle ce livre ?

Structuré en chapitres thématiques – le pogrom génocidaire du 7 octobre, le nouvel antisémitisme, pour Israël, et une solution à deux États –, l’ouvrage refuse le silence complice. Schiffer, dans son introduction magistrale, pose les bases de cet ouvrage : « Oui, notre cœur, meurtri à jamais, saigne encore et toujours, à l’instar de celui de Theodor W. Adorno lorsqu’il déclarait que nulle parole poétique n’était possible après Auschwitz, à la seule mais effroyable pensée que 101 de nos frères et sœurs, Juifs et peut-être même non Juifs pour certains d’entre eux, hurlent encore en silence, après une cruelle année de détention, d’angoisse noire et de mort lente, dans les tunnels de Gaza. » (CDA, p. 40). Car, oui l’antisémitisme n’est jamais une « réaction légitime », mais toujours une passion mortifère qui se nourrit de tous les vents mauvais. Pour s’en faire l’écho, le philosophe convie à sa table des penseurs de tous bords, des intellectuels de première catégorie, preuve que la raison transcende les clivages. Le cœur battant du livre réside ainsi dans cette diversité : de l’ancien Premier ministre Manuel Valls aux philosophes et écrivains, aux artistes, aux journalistes de terrain, trente voix convergent pour démonter les mécanismes de la haine. Prenons Michel Onfray, philosophe hédoniste souvent taxé de droite, qui ouvre un front inattendu : « Il y eut les Assyro-babyloniens, puis les Gréco-romains, puis les Judéochrétiens dont nous, l’Europe, procédons et avec nous, le reste de la planète qui bénéficie de ce que ce noyau dur de l’Occident a inventé. Israël est le navire amiral de l’armada occidentale. Tous ceux qui haïssent l’Occident, et ils sont nombreux en France, à commencer par les islamo-gauchistes, leur bras armé, attaquent ce navire amiral. Si ce bâtiment devait couler, le reste de l’Occident sombrerait. Sa guerre est donc bel et bien la nôtre, d’autant que les ennemis d’Israël ont déjà des sicaires en terre d’Europe, en terre de France. » (CDA, p. 200). Sa plume, ironique et érudite, rappelle que la laïcité française, si elle libère, n’efface pas les ombres théologiques cependant.

Luc Ferry, philosophe des Lumières appliquées et ex-ministre de l’Éducation, aborde quant à lui les nouveaux visages de l’antisémitisme : « Dans mon enfance encore, dans les années 1950/1960, l’antisémitisme était un tabou absolu. Dire simplement de quelqu’un qu’il était « juif » passait déjà pour une transgression, sinon pour un anathème. Confondant judaïsme et judaïté, on parlait encore à mots couverts des « israélites » – vocabulaire inapproprié pour les Juifs non croyants, mais qui avait le mérite d’éviter la radioactive notion de race au profit de l’appartenance religieuse. Dans le monde d’aujourd’hui, hélas, la haine des juifs a retrouvé droit de cité de sorte que quatre visages de l’antisémitisme – et non pas trois, comme on le croit trop souvent – se partagent désormais, bien qu’à des degrés divers, le paysage de la haine. Les voici rapidement présentés en allant du plus ancien au plus récent. » (CDA, p. 123). Ferry dénonce une faillite morale des « pouvoirs publics » qui, par peur du « communautarisme », évitent le sujet. Son analyse, nourrie de Kant, montre comment l’antisémitisme devient un « virus cognitif » qui mine la République elle-même.

Michel Dray, historien et universitaire, signe un chapitre essentiel sur l’antisémitisme, une maladie idéologiquement transmissible. Il y excelle à montrer comment la haine juive transcende les camps : « L’antisémitisme, et c’est là toute la difficulté, a sans cesse besoin d’être théorisé pour asseoir son discours ; autrement dit il n’y a pas un antisémitisme qu’il suffirait d’isoler pour assainir la société, mais des antisémitismes d’autant plus insidieux et pervers que les combattre, implique ipso facto agir sur l’ensemble de la société. De même, on ne peut pas étudier et combattre de la même manière l’antisémitisme en Occident et l’antisémitisme d’Orient. Car si, dans les deux cas le peuple juif est objet de rejet, leur histoire est différente. » (CDA, p. 111).

Pascal Bruckner, philosophe et romancier, en rajoute une couche en accusant cet antisémitisme d’être possible par antiracisme. Le paradoxe absolu ! « Depuis les années 1930, écrit-il, la gauche dégaine l’artillerie antifasciste à l’endroit de tout adversaire qui la menace. L’on peut nourrir une allergie radicale à l’égard du RN, de son incompétence économique, de son allégeance à Moscou et par voie d’inconséquence à l’Iran et au Hamas, de son lourd passif extrémiste, mais traiter Marine Le Pen et Jordan Bardella de « racistes » n’a d’autre pertinence que polémique et conjuratoire. En tout cas pour l’instant, même si l’on peut craindre un retour du refoulé et le poids des origines qui pèse sur ce parti, rappelé par la mort récente de Jean-Marie le Pen. Entre-temps s’est produit un étrange renversement : l’antisémitisme, passion de la droite nationale, est passé dans le camp de la gauche décoloniale. » (CDA, p. 84).

En fustigeant les « idiots utiles » du progressisme – intellectuels qui, sous couvert d’antiracisme, recyclent les Protocoles des Sages de Sion en critiquant « le lobby sioniste », il montre que cette déraison est un snobisme mortel : haïr les Juifs pour se sentir vertueux. Voilà la triste réalité ! Écrire donc, contre des figures militantes comme Judith Butler ou des militants BDS. Bruckner, avec son style flamboyant, lie cela à une sorte de « convergence des extrêmes » : extrême droite et gauche « rouge-verte-brune », qui se rejoignent dans le rejet d’Israël comme « Mal absolu occidental ». Son appel final ? « Le Palestinien, cette idée pure est le faux nez de l’islam radical. » (CDA, p. 87).

Bien sûr, d’autres voix enrichissent ce concert : Pierre-André Taguieff sur les racines complotistes, Manuel Valls sur la laïcité en péril, Céline Pina sur les dénis de l’Occident, ou Hagay Sobol, médecin oncogénéticien et spécialiste du Moyen-Orient et des questions du terrorisme, montrant que, des juifs, « ce sont les antisémites qui en parlent le mieux » : comparant cette haine rampante à une sorte de « cancer de l’esprit », il écrit à propos de l’antisémitisme : « Plus que « maladie », c’est le symptôme d’une affection universelle, celle d’un besoin de désigner un responsable quand tout va mal. C’est un vil moyen d’unification autour d’un coupable. Quand, il n’y a pas de juif, soit il tire les ficelles de loin, soit on lui trouve un substitut, les sorcières, parées de certains de leurs attributs (le Sabbat ou le chapeau pointu). Et la liste des boucs-émissaires de substitution est longue, à travers l’histoire. » (CDA, p. 142).

Réussir l’impossible

Alors, on pourra certes reprocher à cet ouvrage un certain élitisme : trop de plumes parisiennes, peu de sociologues des classes populaires musulmanes porteuses de cette déraison quotidienne. Et si le ton choral dilue parfois la thèse en fragments, ces limites palissent vite face à la cohérence globale. Schiffer a réussi l’impossible : un livre qui n’accuse pas seulement, mais propose une éthique, de l’éducation, et beaucoup de vigilance.

En refermant ces pages, on entend l’écho de Levi : Si cela est arrivé, alors cela peut arriver encore ! Critique de la déraison antisémite n’est pas donc un épilogue, mais un prologue à la résistance. À l’ère des algorithmes complotistes et des passions tristes, il nous somme : raisonnez, ou périssez. Daniel Salvatore Schiffer et ses complices (dont je suis !) nous tendent la torche. À nous désormais de la porter.

© Marc Alpozzo

Daniel Salvatore Schiffer (dir.), Critique de la déraison antisémite : Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix, Paris, Éditions Intervalles, 2025, 320 p.

Contributeurs : Marc Alpozzo, Stéphane Barsacq, Rachel Binhas, Pascal Bruckner, Sarah Cattan, Hassen Chalghoumi, Sophie Chauveau, Elie Chouraqui, Alexandre Del Valle, Michel Dray, Luc Ferry, Renée Fregosi, Karin Hann, Lisa Hirsig, Nathalie Krikorian, Bérénice Levet, Philippe Mocellin, Michel Onfray, Victoria Pariente-Cohen, Céline Pina, Daniella Pinkstein, Gérard Rabinovitch, Robert Redeker, Hagay Sobol, Jacques Sojcher, Jean Szlamowicz, Pierre-André Taguieff, Manuel Valls, Alain Vircondelet, et Daniel Salvatore Schiffer (introduction).

(Ouvrage dédié à Boualem Sansal)

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