Fondée en 1898 pour défendre Alfred Dreyfus, la Ligue des Droits de l’Homme fut longtemps la boussole morale de la République.
C’est elle qui rappela à la France que la justice vaut mieux que la foule, et que le droit doit parfois protéger contre l’opinion.
Son président le plus emblématique, Victor Basch — philosophe, juif, républicain intransigeant —, incarna cet humanisme sans calcul.
En 1944, la Milice le massacra avec son épouse, en laissant sur son corps un écriteau : « Mort aux Juifs ».
Il était mort debout, fidèle à Dreyfus et à la République.
Cent vingt ans plus tard, que reste-t-il de ce courage ?
Autrefois, la Ligue des Droits de l’Homme portait haut la voix des consciences.
Aujourd’hui, elle donnerait plutôt le sentiment de parler à mi-voix, quand elle ne se tait pas tout à fait.
Au secours, Victor Basch !
Ta Ligue, jadis debout face à la foule haineuse, s’est faite prudente jusqu’à l’embarras.
L’université brûle, la Ligue toussote
L’antisémitisme ressurgit dans les amphis, parfois en plein jour.
Des étudiants juifs quittent certaines facultés, des professeurs se taisent ou font des listes.
Le ministère voulait en mesurer l’étendue : la LDH, avec plusieurs syndicats, a dit non.
Raisons invoquées : « questionnaire biaisé », « collecte de données sensibles ».
Résultat : on ne saura rien.
On ne dira rien.
Le silence méthodologique est devenu la nouvelle morale.
Quand le feu gagne la bibliothèque, la Ligue débat du diamètre du tuyau d’arrosage.
La fameuse allégorie du sage qui montre la lune et de l’idiot qui montre le doigt…
Mais notre association, montre-t-elle le doigt par inintelligence ?
On peut tout à fait en douter.
Des silences qui en disent long
Sur le racisme, la pauvreté, la police : déclarations, communiqués, indignations en rafale.
Mais sur l’antisémitisme des campus, des meetings, des réseaux militants ?
Rien, ou presque.
Des silences, des prudences, des phrases balancées à l’équilibre.
La LDH ne nie pas : elle temporise.
Elle parle bas quand le réel crie trop fort.
Et c’est précisément ce murmure qui glace : ce moment où la conscience préfère s’excuser d’exister.
Les amitiés qui pèsent
Elle signe avec des syndicats obsédés par le « racisme d’État », participe à des collectifs où la cause palestinienne occupe tout l’espace symbolique.
Rien d’illégal, rien de secret : simplement une fréquence idéologique commune, où certaines causes sont plus fréquentables que d’autres.
La LDH ne pactise pas : elle se socialise politiquement, et dans cette sociabilité, l’antisémitisme devient un sujet dérangeant, presque bourgeois.
L’universalisme en panne
Le plus grave n’est pas ce qu’elle dit, mais ce qu’elle ne dit plus.
Le courage de nommer a laissé place à l’art de contourner.
Le Droit de l’Homme s’écrit désormais au pluriel, à condition que l’homme concerné plaise aux cercles convenus.
C’est le tri moral de l’époque : défendre tout le monde, sauf ceux qui rappellent trop la République.
Au secours, Victor Basch
Basch fut assassiné pour avoir refusé le relativisme.
Aujourd’hui, son nom orne une Ligue qui, sans trahir, s’endort.
Il verrait sans doute des militants sincères, mais englués dans la peur de mal penser — ce qui est la version favorable.
Et il leur dirait sans doute :
« Vos silences sont polis, mais vos absences sont assourdissantes. »
Et, dans un souffle de dépit républicain, il ajouterait peut-être :
« J’ai cru défendre l’honneur de la justice ; je découvre qu’on défend désormais la prudence du langage. »
Version favorable…
© Paul Germon
Illustration: Timbre dessiné et gravé par Pierre Béquet en 1986
