Tribune Juive

Michel Jefroykin: Mon retour au Kibboutz Hanita. Impressions. Constatations

Floraison dans la forêt de Hanita
Photographie: Archives photo du KKL-JNF

Mercredi 2 juillet : 23 heures j’arrive devant le portique jaune de sécurité, couleur de tous les kibboutz.

Une chose me frappe. Ce n’est plus une simple barrière, une porte d’entrée mais un portique d’entrée de l’armée.

Le numéro de téléphone pour l’ouvrir a été modifié pour plus de sécurité. C’est nuit noire.

La route qui mène chez moi est cabossée.

J’ai connu il y a 45 ans quand j’étais volontaire un kibboutz de la grande époque socialiste.

J’ai connu il y a 12 ans un kibboutz qui s’est privatisé quelque temps avant mon Alya.

Voici celui qui sera de l’après 7/10/2023 que je vais découvrir petit à petit.

Jeudi 3 juillet : ce matin je promène ma chienne. Je découvre l’étendue des dégâts des routes.

Moult pelleteuses et engins regoudronnent l’ensemble des routes du kibboutz. Beaucoup de retards sur les travaux.

Seuls les trottoirs ont été refaits depuis le 31 mars, date à laquelle nous avons été autorisés à revenir, afin que nous ne nous « cassions pas la gueule », et en particulier les personnes âgées.  

A compter du 1er avril, les habitants du nord ont cessé de recevoir l’aide de l’État qui correspondait par adulte à 6000 shekels(1500 euros) par mois pour ceux qui n’étaient pas logés à l’hôtel. Soit 50 euros par jour pour se nourrir/loger etc.

Là ou j’habite c’est la Haahava : l’extension moderne du kibboutz. Toutes les maisons sont dotées d’une chambre forte, le « mamad ». Ce n’est pas le cas du kibboutz historique. L’État prend en charge la construction de ce dernier selon une liste prioritaire des personnes concernées. Si elles sont proches d’un « miklat », abri anti bombes collectif,  elles ne sont pas prioritaires. Ces constructions essaiment le kibboutz.

Vendredi 4 juillet. J’entreprend toujours avec ma chienne un tour au centre du kibboutz.

Pas d’animation dans les rues. Tous ne sont pas encore revenus. Leurs arrivées vont s’étendre jusqu’au 1er septembre, jour de la rentrée scolaire. Pourtant on m’assure que 70% des kibboutzniks sont revenus. 

Certains ne reviennent pas. Depuis les 20 mois de guerre passées, ils ont refait leur vie ailleurs. Particulièrement ceux qui n’ont plus leurs enfants à charge ou bien ceux qui ont des enfants en bas âge et qui ne veulent pas leur faire revivre le risque, l’angoisse des Azakot (sirènes : tous aux abris). Ou tout simplement ceux qui ne désirent plus  retourner dans un kibboutz frontalier. On ne parle pas assez de la guerre avec le Hezbollah et ses conséquences, ce n’était pas un front, mais une guerre totale. 60 000 au moins des habitants le long de la frontière nord ont été déplacés. Je suis l’un d’entre eux, revenu chez moi au bout de 20 mois.  

Parmi eux, ceux qui étaient propriétaires d’un bar et d’un restaurant. Il y aurait de nouveaux propriétaires. Wait en see. Ils attendent également la rentrée pour reprendre éventuellement l’activité. Deux points de convivialité à l’arrêt.

Le réfectoire communautaire « Hadar ohel » a fermé ses portes.

Il serait repris par une femme du kibboutz pour trois déjeuners uniquement.

La clientèle provenait aussi de l’usine de lentilles de contact du kibboutz (employés de l’extérieur) qui a été transférée pierre par pierre, dès le 10 octobre, quinze kilomètres plus bas. Le kibboutz se trouve à 400 mètres d’altitude. Un troisième lieu de convivialité à l’arrêt.   

Se trouve au kibboutz un Musée National fort intéressant que je fais visiter en Français. Si cela se faisait – les trois déjeuners – cela nous permettrait d’offrir une visite du kibboutz – la frontière du kibboutz avec le Liban, mini conférence d’un kibboutznik, déjeuner – d’une journée pour des touristes.

Cette idée me trotte dans la tête depuis longtemps.  

Pour le moment, le musée est fermé. Toute l’année nous recevons des individuels et des groupes. 

La navette du kibboutz vers la ville la plus proche, Nahariya, est à l’arrêt. Problématique pour les personnes sans voiture et/ou âgées. Nous tâchons de trouver une bonne âme qui mettrait  à notre service sa voiture trois fois par semaine pour nous y conduire si besoin est, en attendant la re programmation du bus direct de la compagnie d’état qui a été annulé. Remplacé par un teuf-teuf qui s’arrête dans tous les kibboutz environnants. Au moins il existe. Il y a 9 allers-retours du dimanche au jeudi et 7 le vendredi. 

Les enfants sont comme à l’habitude pris en main durant la journée par les « metapelet » (nurses) et accompagnatrices.

Une très bonne nouvelle : à la place de la supérette d’antan vient d’ouvrir un supermarché qui rend moins indispensable de se rendre en ville. Pas pour moi car il n’y a pas d’épicerie fine. (Vous allez me dire: Quoi? Un bourgeois ou un esthète dans ce kibboutz !!)

Samedi 5 juillet. Je continue le repérage des lieux. 

Il existait un mini zoo. Les bêtes ont été sauvées. Il ne rouvrira pas. On parle de construire à sa place un nouveau quartier résidentiel afin d’accueillir de nouvelles familles à l’horizon 2030-35. Les nouvelles maisons ont pour but de rajeunir l’âge moyen du kibboutz afin de garantir sa pérennité. Les prétendants à l’achat d’une maison doivent être une famille avec des enfants dont l’âge des parents ne dépasse pas les 50 ans. Malgré sa situation, le coût de ces maisons a plus que doublé depuis l’année de mon achat en 2012. Le prix pour une maison de 100 mètres carrés avec un un jardin de trois cents mètres carrés, entre 1 600 000 et 2 000 000 de shekels soit  entre 410 et 510 000 euros. 

Autre bonne nouvelle. Un des piliers du kibboutz, notre menuisier, reste parmi nous. C’est un de mes meilleurs amis.

Il habite dans une village arabe à 15km du kibboutz, Kfar Yassif. Tenez-vous bien, il est d’une espèce rare,

il est arabe protestant et israélien !

La seconde usine a repris son activité à 100%.

Eureka ! La piscine est ouverte aux heures habituelles d’avant-guerre.

Le Beth Narkiss, maison médicalisée du kibboutz, fonctionne normalement. 

La poste aussi. Un nouveau miklat lui est attenant.

17h. Cet après-midi a lieu sur la pelouse centrale du kibboutz une fête pour les enfants.

Il n’y a pas foule, parents compris. Je rencontre cinq connaissances. Où sont les 70% ? 

Mes amis ukrainiens qui habitent à Nahariya sont venus me voir. Comme avant, nous nous sommes offert 

un « ala ech », un barbecue à l’israélienne. Résilience un peu plus chaque jour. 

Dimanche 6 juillet.

Je me rends à la frontière. La base militaire du kibboutz est vide. Depuis le 8 octobre 2023 au 31 mars 2025, le kibboutz dans son entièreté a été réquisitionné comme base militaire. D’où l’état des routes. Passages des tanks entre autres. Certains blocs de béton de défense n’ont pas encore été retirés du kibboutz. 

Seules trois maisons ont été touchées. Durant la guerre, des canalisations ont été détruites.

Des maisons ont été visitées par des rats qui se sont rassasiés de canapés, lits etc. Pour d’autres des cafards. 

Je me suis rendu cet après-midi à Nahariya. Elle est restée la même. Je retrouve tous les commerçants amis qui  comme moi ont presque deux ans de plus.

Bonne nouvelle. En mon absence, pour les seniors, a été votée une disposition : gratuité sur tous les transports.

Cerise on the cake : sur ma carte de transport – le Rav Kav – j’avais 40 shekels. Ils m’ont été remboursés.

Rak beIsrael.

Et ma maison dans tout ça. Au contraire d’autres qui ont été gravement endommagées par l’humidité, ce n’est pas mon cas. Seule l’étanchéité du toit a dû être refaite. Le jardin ressemblait à la savane, premier passage d’un  jardinier pour le débroussailler, il ressemble un peu au désert de Gobi. En septembre il aura retrouvé toute sa splendeur. Voir la Galilée de mon jardin, ce n’est pas voir les rames du métro parisien durant 16 mois.

Et demain ? Une question se pose :

Si la guerre reprenait, sommes-nous prêts à une nouvelle transhumance dont certains continuent à ne pas bien dormir. Cauchemars récurrents de ce qu’ils ont subi. Dépression, médicaments.

A mon avis les vatikim, ceux qui ont créé le kibboutz, ne partiront pas.C’est toute leur vie et ils sont très âgés.

Certains ont pleuré d’émotion quand ils ont retrouvé leur maison. Le kibboutz a été créé le 8 mai 1938.

Il est hors de question (peut-être) pour ceux qui n’ont pas eu d’autres solutions que d’être logés dans un hôtel du 7 octobre au 31 mars 2025, de revivre cette promiscuité, ce deracinement. De vivre à quatre dans deux chambres d’hôtel de 12 mètres carrés. De subir le bruit de cette foule désemparée. Un déracinement qui a conduit aux horreurs suivantes dont on ne parle pas encore officiellement : incestes, viols entre adultes/mineurs – entre jeunes, divorces et parfois suicides.

En ce qui me concerne et ma meilleure amie, nous ne partirons pas. Fini le déracinement. Nous avons un abri anti-bombes dans notre maison. Ce n’est pas de l’héroïsme. Nous avons fait le choix d’habiter ce kibboutz, conscients des risques. Mon Alya est une alya sioniste de gauche, pas celle de Netanya.

Au fur à mesure que je rencontrerai des membres, en particulier à la piscine, je leur poserai la question.  

Ne pensez pas que le paysage que je vous décris est en fait un kibboutz toujours en guerre.

Il est très agréable à vivre, minus ce que je viens de vous rapporter, et cela ira crescendo vers sa forme d’antan, j’espère. Avec des changements, bien entendu.

L’attitude qui était celle de membres habitant une ville plutôt qu’un kibboutz communautaire a quelque peu changé à première vue. J’en veux pour preuve mon voisin, qui ne m’a pas adressé la parole depuis mon arrivée, est spontanément venue voir ma femme, Aude Weill-Raynal, lui disant qu’elle n’hésite pas à le déranger pour quoi que ce soit. Dont acte.

Après quatre jours de réacclimatation, je suis à nouveau comme un poisson dans l’eau. Ma chienne Passiflora aussi.

Shavoua tov

Michel 

Hanita le 6 juillet 2025.

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