Tribune Juive

Lire pour former des esprits curieux, critiques, libres. Par Nataneli Lizee

Voici un classement de la liste des 20 livres qu’un lycéen doit avoir lus, selon une enquête du « Figaro » (réalisée auprès de 100 professeurs de français des meilleurs lycées de France ) : 

Balzac: « Illusions perdues », « Le Père Goriot » et « La peau de chagrin ».

Zola : « Au Bonheur des Dames » et « Germinal ».

Albert Camus: « L’étranger » et « La peste ».

Giono : « Un roi sans divertissement ».

Romain Gary: « La Vie devant soi ».

Primo Levi : « Si c’est un homme ».

Diderot: « Jacques le Fataliste ».

Céline : « Voyage au bout de la nuit ».

Orwell : « 1984 ».

Stendhal : « Le Rouge et le Noir ».

Voltaire: « Candide ».

Madame de La Fayette : « La Princesse de Clèves ».

Flaubert : « Madame Bovary ».

Laclos: « Les Liaisons dangereuses ».

Maupassant : « Bel Ami ».

Victor Hugo: « Les Misérables ».

Alors, qui a lu quoi ?

Je me permets une remarque : soit les professeurs de français vivent sur une autre planète, soit ils ont décidé de faire fi d’une partie essentielle du patrimoine littéraire. Franchement, certaines absences crèvent les yeux. À commencer par les auteurs étrangers et féminins …

Balzac (que j’adore) occupe une place de choix avec trois œuvres, ce qui en fait visiblement l’auteur-pilier de cette sélection. C’est un choix classique, presque attendu, et dans l’absolu, il n’y a rien à redire : La Comédie humaine offre un regard saisissant sur la société française du XIXe siècle. Et personnellement j’ai beaucoup d’intérêts pour le naturalisme et le romantisme. Mais… pourquoi Victor Hugo n’a-t-il pas droit à la même reconnaissance ? Même si je ne suis pas sa plus fervente admiratrice, il faut reconnaître que Notre-Dame de Paris et Les Misérables sont des chefs-d’œuvre monumentaux, tant sur le fond que sur la forme. Où sont passés les Boris Vian et les Alexandre Dumas ? Qu’est devenu Le Grand Meaulnes ? Qui ouvre encore Vipère au poing ou Poil de Carotte ? Ces voix autrefois familières résonnent à peine dans le silence des étagères poussiéreuses. Ils explorent pourtant la condition humaine, la justice, la misère, le pardon — des thèmes fondamentaux, toujours d’actualité. Alors ? Comment expliquer leur éviction, partielle ou totale, des programmes scolaires ou des lectures publiques ? Par quel étrange glissement a-t-on relégué ces plumes singulières aux marges de la mémoire collective ? Incompréhensible. 

L’absence de De Musset ou de Molière ou Corneille malheureusement, ne me surprend plus. Trop exigeants ? Trop subtils ? Trop éloignés de la syntaxe contemporaine pour nos élèves ? Il est vrai que la maîtrise du français s’est tant dégradée qu’on préfère les écarter plutôt que d’oser hisser les élèves à leur niveau. Une démission pédagogique, en somme.

Quant à Proust… il semble définitivement passé du rang de monument littéraire à celui de vestige muséal. Pourtant, Un amour de Swann avait longtemps été un compromis idéal : accessible, magnifique, et révélateur d’un style inimitable. Mais là encore, il a disparu. Effacé.

Mais ce qui m’attriste le plus, c’est l’exclusion presque totale de la littérature étrangère. Deux rescapés, et pas les moindres, mais choisis manifestement pour des raisons politiques ou symboliques. Primo Levi mérite évidemment d’être lu, profondément. Mais doit-il être l’unique voix étrangère retenue, au détriment de Kafka, de Tolstoï, de Dostoïevski ? Et 1984 d’Orwell, aussi pertinent soit-il, me semble un choix plus civique que littéraire. Ce ne sont pas les géants qui manquent, mais la volonté de leur faire une place.

Et puis, il y a les silences plus subtils, plus insidieux : ceux autour des poètes, des philosophes, des essayistes. Où sont-ils ? Et surtout : où sont les femmes ?

Où sont les sœurs Brontë, Jane Austen, George Eliot ? Où est Jane Eyre, où est Orgueil et Préjugés, où est Autant en emporte le vent, où est Bonjour tristesse ? Pourquoi les voix féminines sont-elles si peu audibles ? La littérature ne devrait-elle pas refléter la diversité des regards, des expériences, des sensibilités ?

Et pourtant, les grandes autrices ne manquent pas :

 Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien : première femme à l’Académie française, érudition magistrale, souffle universel.

Marguerite Duras – L’Amant, Hiroshima mon amour : mémoire intime, écriture fragmentaire, voix essentielle du XXe siècle.

George Sand – La Mare au diable, Indiana : liberté de ton, féminisme précoce, courage politique.

Françoise Sagan – Bonjour tristesse : ironie douce-amère sur la jeunesse, le désir, l’ennui bourgeois.

Virginia Woolf – Mrs Dalloway, Une chambre à soi : flux de conscience, modernité stylistique, féminisme intellectuel.

Louisa May Alcott – Les Quatre Filles du docteur March : roman d’apprentissage féminin, sororité, émancipation.

Anna Akhmatova – poétesse russe de la douleur intérieure et de la résistance sous le stalinisme.

Simone de Beauvoir – Le Deuxième Sexe, Les Mandarins : œuvre philosophique et romanesque, fondatrice du féminisme moderne.

Et que dire des absences criantes de poétesses comme Marina Tsvetaïeva, de voix contemporaines comme Annie Ernaux, Toni Morrison, Chimamanda Ngozi Adichie, ou encore des grandes figures philosophiques féminines du XXe siècle comme Hannah Arendt, Simone Weil, Elizabeth Anscombe ou Martha Nussbaum ?

Mais il y a pire encore. Car pendant qu’on fait taire ou qu’on oublie toutes ces voix, on propose sans sourciller la lecture de Louis-Ferdinand Céline à des élèves, comme si son génie littéraire pouvait se dissocier de sa biographie. Comme si ses pamphlets antisémites, son engagement ouvertement collaborationniste, son mépris de l’humanité, pouvaient être balayés d’un revers de main au nom du style. Il ne s’agit pas de censurer, mais d’éduquer avec conscience. Peut-on vraiment faire lire Voyage au bout de la nuit sans un mot sur Bagatelles pour un massacre ? Où est la rigueur éthique, pédagogique, dans ce silence complice ?

Ce vide dans les choix n’est pas neutre. Il traduit une vision étroite et désuète de la littérature. Une liste de vingt livres ne peut tout contenir, certes, mais elle pourrait au moins tendre vers un équilibre, une vision généreuse et exigeante, un miroir plus fidèle de la richesse humaine.

Ce qu’on nous propose, hélas, ressemble à un reflet pâli, appauvri, presque figé dans une nostalgie académique — sans souffle, sans audace, sans pluralité.

Finalement, cette sélection me laisse un goût amer. Elle trahit une conception de la littérature réduite, frileuse, désincarnée. On aurait pu rêver une liste ouverte, audacieuse, engagée dans la transmission d’un héritage vivant. On se retrouve avec une compilation sage, souvent consensuelle, parfois injustifiable. Une occasion manquée de former des esprits curieux, critiques, libres.

©️Nataneli Lizee

Nataneli Lizee est journaliste et correspondante de Presse

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