
Le livre de Richard Darmon est indispensable pour ceux qui veulent comprendre les tenants et aboutissants de l’attaque jihadiste contre Israël du 7 octobre 2023 par les terroristes du Hamas, Hezbollah et Houthis. En treize chapitres bien cadrés, l’auteur, connaisseur chevronné de l’histoire tourmentée de la restauration de l’Etat d’Israël, expose l’intrication des nombreuses et complexes thématiques qui menèrent au supplice satanique du 7 octobre. Israélien lui-même, Darmon dénonce les erreurs, la méconnaissance, les illusions, les failles des divers organes et partis politiques israéliens qui permirent la perpétration des atrocités commises par les bandes du Hamas sur sol israélien.
Chaque chapitre explore un thème particulier et nous rend accessible la complexité de chaque situation. Le Prologue et le premier chapitre constatent les erreurs, l’occultation des dangers et les illusions de la société israélienne, terrain qui favorisa le déclenchement génocidaire de la razzia palestinienne. Cet événement est défini dans un vocabulaire propre au jihadisme, c’est-à-dire forgé dans des concepts issus de la réalité civilisationnelle islamique. Ce procédé tranche avec l’application de notions occidentales sur des stratégies guerrières islamiques qui en dénaturent le sens. A ma connaissance le concept du dar al-harb n’a pas d’équivalent dans les doctrines de guerres occidentales car les harbis sont dépourvus de droits naturels.
L’auteur parle « du déni absolu de tout droit d’Israël à exister » et du déni de son existence historique-même, notion qui est, par ailleurs, conforme au dogme jihadiste du dar al-harb et qui ne vise pas Israël exclusivement, mais s’applique à l’ensemble des peuples non soumis à la charia. Darmon évoque « le bain illusionniste » de la société israélienne subitement confrontée à la razzia génocidaire éveillant chez les victimes des traumatismes transgénérationnels.
Le chapitre suivant rapporte les comportements héroïques des victimes agressées allant jusqu’à l’autosacrifice pour sauver d’autres vies. Le récit très vivant enchaîne les descriptions du théâtre de la guerre, les réactions des élites militaires, du gouvernement et des partis politiques. Il évoque les fractionnements de la société israélienne, notamment la vieille hostilité méprisante de certaines élites achkénazes envers les Israéliens originaires des pays musulmans. Eut-elle des incidences sur l’incompréhension des réalités islamiques ? Quelle était la nature des dangers ? Qui étaient les amis ? Que représentait dans le contexte jihadiste l’idéologie gauchiste portée par la gauche internationale et ses adhérents en Israël ? Au regard des réalités du 7 octobre et de ses métastases consécutives, le discours gauchiste apparaissait comme une tapisserie abstraite alignant des mots privés de cohérence et de sens. Fallait-il lire les événements dans l’optique de la gauche occidentale, ou les déchiffrer avec les instruments de la gangue civilisationnelle qui les avait formatés ?
Au chapitre 4, l’auteur aborde le problème de la réforme judiciaire, qui n’est du reste pas propre à Israël puisqu’il est prégnant dans les pays de l’Union européenne et aux Etats-Unis. L’auteur l’examine dans son contexte historique et politique israélien particulier. Problème, estime-t-il, qui sera résolu par la solidarité des soldats affrontant côte-à-côte la mort. Ce sont les réservistes de Tsahal qui remodèleront le « consensus sociétal israélien ». Les extraits des déclarations du général Dan Goldfus, l’un des héros de cette guerre, sont particulièrement émouvants. « Rien ne sera comme avant le 7 octobre … » écrit l’auteur. Car « Il devient clair et pour beaucoup souhaitable, qu’on s’achemine dans le pays vers un grand aggiornamento social, politique et stratégique » (p. 53) qui éliminera « la gangue hermétique des idéologies sclérosées et des vieux partis politiques à la langue de bois ». Ce chapitre examine les problèmes éthiques d’une armée de métier obéissant aux normes internationales alors qu’elle est confrontée à des bandes armées formatées par un système théologique jihadiste méprisant les lois humaines, surtout si elles proviennent de mécréants. Un décalage perceptif qui devrait intéresser l’Occident pour comprendre le terrorisme, « la résistance » en langage jihadiste, qui désintègre ses institutions.
Aux chapitres huit et neuf, l’auteur énumère les lourdes tâches des prochains gouvernements d’Israël dont la lecture passionnera tous les amis de l’Etat hébreu. Retenons parmi celles-ci la détermination de son positionnement géostratégique indépendant et la perspicacité envers les vrais et les faux amis dont les exigences lui infligent de véritables menaces existentielles comme l’indique l’auteur en citant de nombreux exemples récents. La désionisation des Israéliens consécutive aux Accords d’Oslo exige désormais de resouder la nation israélienne face aux politiques d’annihilation et l’abandon de ses supposés alliés. Car la réalité expose avec une évidence irrécusable la collusion des gouvernements occidentaux – non des peuples – avec les mouvements jihadistes militant pour l’extermination d’Israël. Ce mouvement s’exprime dans le système médiatique favorable aux ennemis d’Israël, dans leur financement colossal renouvelé chaque année, l’appui dans les instances internationales et dans le langage politique fictif du déni et de l’inversion de la culpabilité. Darmon rappelle ici les fondements juridiques qui établissent la légalité de l’Etat juif dans la Palestine mandataire par des traités internationaux depuis 1922.
Au fil des chapitres le lecteur perçoit les diverses problématiques de division de la société israélienne mais aussi les thèmes de rassemblement, d’union et de solidarité de ce petit peuple au destin exceptionnel, retranché sur son minuscule territoire que des empires transcontinentaux grands moralisateurs, bien que constitués tous par des guerres, des rapines et des génocides, n’ont de cesse de lui arracher. Derrière lui les fosses de l’histoire, devant lui l’accomplissement de sa mission. Et précisément le dernier chapitre s’ouvre sur une note optimiste. Il nous parle d’une rencontre à Dubaï entre une délégation de Juifs israéliens et de la diaspora, menée par le rabbin Ouri Cherki avec des membres du gouvernement et d’éminentes personnalités théologiques musulmanes. Les participants débattent des racines du problème israélo-arabe et de la contestation islamique de la légitimité d’un Etat juif souverain dans sa patrie ancestrale. Je ne retiendrai ici que cette affirmation d’une personnalité musulmane : tout ce contexte de division entre Dar al-Islam et Dar-al Harb n’a aucune base dans le Coran mais est une pure invention des islamistes durant ces cent dernières années (p.170).
Cette déclaration est certainement la plus importante du siècle. Il est en effet incontestable que cette notion qui détermine l’ensemble des comportements des musulmans avec l’ensemble des non-musulmans – et non seulement des Juifs – est inexistante dans le Coran. Elle fut conçue par des jurisconsultes fondateurs des quatre écoles de droit sunnite entre les huitième et onzième siècles, bien après la mort du Prophète. Combattu par l’expansion coloniale occidentale au XIXe siècle, ce concept, qui n’est autre que la théorie du jihad, enflamma les mouvements musulmans qui luttaient aux Indes et dans les pays arabes contre la colonisation. Les islamistes actuels qui promeuvent la purification de toute influence européenne et le jihad planétaire en sont les héritiers. Laissons le lecteur découvrir les propos stupéfiants de ces éminences musulmanes qui projettent un avenir radieux. Souhaitons que la déclaration par le patriarcat latin de Jérusalem condamnant la fausse doctrine du « sionisme chrétien » ne vienne pas raviver les incendies de la haine.
Ce petit livre sans redondance, facilement lu, fécond dans sa profondeur et ses considérations, qui invite à réfléchir sur Israël, néglige un sujet : la diaspora. Cette diaspora qui porte en elle toutes les divisions des Israéliens, n’a-t-elle rien à se reprocher dans l’étanchéité du mur de haine internationale qui emprisonne l’Etat d’Israël ? Dans sa solitude lorsque, mis au pilori dans les instances internationales, il est condamné par l’ensemble de ses ennemis selon les critères du jihad, ou lorsque la haine des barbares soulève les rues et les universités d’Europe et des Etats-Unis. Rien de neuf… Pas même l’usurpation de l’identité juive et historique par la faction arabe se revendiquant palestinienne. La diaspora a-t-elle été à la hauteur des enjeux de l’avenir ? Les a-t-elle compris ? Cependant elle est présente dans cet abandon où se rejoint et s’unit tout le peuple d’Israël, dans ses larmes et ses deuils, ses victoires et ses joies, unique et inspiré devant l’Histoire, affrontant son destin, ceint et purifié par l’Esprit.
© Bat Ye’or
La seconde guerre d’Indépendance d’Israël. 7 octobre 2023. Effroi et résilience. Richard Darmon, Les Provinciales. Octobre 2024.
Richard Darmon
Richard Darmon est expert en géopolitique et journaliste international en Israël. Après avoir commencé sa carrière en France pour les quotidiens Le Monde et Libération, il est devenu en Israël depuis les années quatre-vingt, chroniqueur à la radio nationale Kol Israël, puis fondateur et rédacteur en chef de l’édition française du Jerusalem Post. Il a collaboré également à Valeurs actuelles et Tribune Juive.
Observateur très bien placé des réalités moyen-orientales, il est un analyste écouté de la situation au Moyen-Orient et des évolutions de la société israélienne ; spécialiste du décryptage des représentations médiatiques, il a donné des conférences dans toute l’Europe sur les conflits du Moyen-Orient et les grands défis du monde juif. Après avoir particulièrement étudié « les dilemmes éthiques de l’armée israélienne dans les conflits asymétriques en zones urbaines à Gaza », il est très bien placé pour raconter la Seconde guerre d’indépendance d’Israël et analyser ses enjeux intérieurs et internationaux avec finesse, exactitude et flamme.
Bat Ye’or
Bat Ye’or, essayiste britannique d’origine égyptienne, s’est spécialisée dans des études sur la notion de dhimmi, introduisant notamment dans ses ouvrages le néologisme de « dhimmitude », inventé pour exprimer le concept de dhimma.
Ses thèses académiques sur l’islamisation de l’Europe connurent un écho dans l’extrême droite, et furent utilisées pour décrire la « théorie du complot Eurabia », expliqué dans « Autobiographie politique. De la découverte du dhimmi à Eurabia ». Les Provinciales, 2017.
Dernier ouvrage paru: « Le dernier khamsin des Juifs d’Égypte », Les Provinciales, 2019.
— Sarah Cattan (@SarahCattan) April 4, 2025