Serge Klarsfeld et la ville de Perpignan. TJ choisit de republier ce texte et propose de réfléchir à la problématique

Il y a quelques semaines, Beate et Serge Klarsfeld acceptaient de recevoir la médaille de la ville de Perpignan que leur remettait Louis Aliot, maire de la ville et l’une des personnalités clé du Rassemblement national, par ailleurs actuellement en lice pour la présidence du parti. Cette remise de décoration a suscité la consternation, sinon la colère, d’une partie de la gauche française. Témoin la tribune qu’ont fait paraître dans Libération du 17 octobre 2022, les historiens Denis Peschanski et Renée Poznanski. Leur rhétorique mérite d’être observée de près parce qu’elle dit le décalage entre la réalité du pays et la perception qu’en a cette bourgeoisie culturelle érigée en arbitre moral de la vie politique et sociale du pays. 

Les deux auteurs écrivent du Rassemblement national : « l’extrême droite reste l’extrême droite, les militants sont les mêmes, les points d’ancrage idéologique n’ont guère changé». Comment des historiens peuvent-ils tenir pour nul et non avenu le travail du temps sur cinquante ans d’histoire ? A fortiori quand la direction de ce parti commémore désormais la Shoah, se joint aux cérémonies officielles, ne prononce plus une seule parole suspecte sur ce sujet en prenant le risque de déstabiliser le noyau antisémite qui persiste probablement en son cœur ? 

Comment prétendre qu’en un demi-siècle « les militants sont les mêmes » et « l’idéologie n’a pas changé » quand depuis les années 1970, tout dans la société française a été bouleversé ? Sauf précisément ce discours d’intellectuels fossilisés. A fortiori quand dans cette méchante tribune enrobée de flatteries, les deux signataires évoquent un parti «dont toutes les composantes continuent de prôner la préférence nationale », « dont de nombreux membres ne cessent de dénoncer le prétendu « grand remplacement » », un « parti populiste (…), un parti qui est tout sauf normal dans notre démocratie ». 

Pour des historiens censés penser la durée, est ici frappante la confusion entre un Front National fondé en 1972 à partir d’une extrême droite française qui rassemblait les reliquats de Vichy, de la Collaboration et de l’Algérie française (type OAS), et le Rassemblement national de 2022 tel qu’il regroupe aujourd’hui sur son nom des millions d’électeurs et des milliers de militants dont une grande partie vient de la gauche et du Parti communiste français en particulier.   

 Tout simplement parce que la gauche institutionnelle, à commencer par le PS, a abandonné les classes populaires pour s’investir dès 1984 dans un antiracisme dévoyé parce qu’instrumentalisé par le parti socialiste et l’Elysée (SOS Racisme), puis dans la militance sociétale en faveur du mariage gay, de la PMA voire de l’écriture inclusive pour les plus attardés. Leur discours figure au premier chef comme l’habillage bourgeois d’une répulsion pour ces « déplorables » dont parlait Hillary Clinton aux États-Unis, ceux-là même qui, aujourd’hui, ont le sentiment que leur nation, leur culture et leur mode de vie leur échappent, que ce qu’ils entendent par la « préférence nationale », présentée par le martèlement médiatique comme l’antichambre du racisme et le prélude au retour des « heures sombres de notre histoire », c’est d’abord la défense de leur identité et de leur mode d’être dans lequel, comme tout être vivant, ils veulent persévérer

La nation n’est pas un mot obscène.  Quant au « grand remplacement », cette formulation maladroite et polémique, au-delà de la vision complotiste qu’elle recèle, désigne dans l’esprit de millions de Français une réalité démographique vécue au jour le jour dans les moyennes et les grandes métropoles, voire dans les petites villes et désormais même dans certains espaces ruraux. Un « parti populiste », disent-ils, en cherchant à dessein, en apparentant ce mot à celui de fascisme, à le frapper d’un opprobre irrémédiable. Sans qu’il leur vienne à l’idée que parmi les fourriers de cette « transition démographique » progresse aussi, chaque jour, un totalitarisme islamiste qui fait régresser les valeurs sur lesquelles sont fondées nos vies : liberté de pensée, liberté de croyance ( et d’apostasie  qui est condamnée à mort en islam) liberté de se vêtir, mixité et savoir libéré des dogmes religieux, en un mot les valeurs des Lumières  et ce qui a fait en deux siècles la démocratie occidentale. C’est là que se love aujourd’hui, dans l’islamisme, le vrai péril liberticide. Pas un mot pourtant pour l’évoquer. 

Et pour cause. Le logiciel de ces gens s’est arrêté au régime de Vichy. Ils reprochent à Serge Klarsfeld,  plus fin politique qu’eux pourtant, de faire de l’attitude à l’endroit de la Shoah le critère premier de la respectabilité politique. Or, c’est précisément ce qu’ils font, eux, avec la période 1934–1945, ces années d’une guerre civile larvée qui a ébranlé le pays. 80 ans plus tard, ils semblent avoir été absorbés tout entier par leur objet d’étude. 

Plus encore, il semble qu’ils n’aient rien compris aux mutations de la société française depuis une cinquantaine d’années, et aux raisons pour lesquelles la gauche a perdu la bataille politique avec le « tournant mitterrandien » de 1983–1984. Jadis, dans leur jeunesse, ces sectateurs de la bourgeoisie de gauche ont frayé du côté du communisme et/ou gauchisme avant de se ranger raisonnablement au côté d’un Parti socialiste pourvoyeur de postes. Et personne d’ailleurs ne leur demanda de rendre des comptes sur leurs années de jeunesse passées à soutenir les multiples versions de la tyrannie communiste, soviétique chinoise ou cubaine. 

C’est qu’après tant d’erreurs tragiques où ils ne se croient même pas tenus à un devoir de réserve, leurs voix s’époumonnent encore dans ce désert intellectuel dont Libération figure la dernière butte-témoin. Comme au bon vieux temps, les voici qui multiplient les leçons de morale et décernent les prix de vertu et les anathèmes. Les voici qui stigmatisent les mal-pensants et les déviants. Fin XIXe siècle, ils auraient évoqué l’intempérance et la « vie dissolue » des classes populaires ( la « Saint Lundi »). Aujourd’hui, ils évoquent le vote populiste de la « France moisie » des Deschiens de Canal +. 

 Si « l’extrême droite », comme ils le répètent mécaniquement, atteint de tels niveaux en Suède, en Italie et en France, c’est qu’ils lui ont ouvert un boulevard à force de répéter les mêmes mantras depuis quarante ans, comme si le pays n’avait pas été fondamentalement transformé comme le montrent d’innombrables d’études, à commencer par celles de Jérôme Fourquet. Et tant d’analyses  (Christophe Guilluy, Jean-Pierre Le Goff ) et de réflexions (Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa, d’autres encore).

Sur le plan politique et moral, cette bourgeoisie culturelle « progressiste » campe le même rôle que la bourgeoisie versaillaise des années 1870 occupée à stigmatiser la République naissante et à endiguer le vote des « gueux ». Aujourd’hui, elle met en garde contre les « populistes », ces nouveaux gueux de la France des oubliés qui se prennent à voter si déraisonnablement. Multipliant les jugements de valeur,  c’est le même type d’ordre moral qu’elle défend. « C’est triste et c’est grave », écrit le duo de « consciences morales » du geste des époux Klarsfeld, « un geste qui nous choque profondément et nous attriste. » C’est moins ce ton compassé qui nous choque que le déni social qu’il met à jour, la cécité politique de ceux dont, au vu de la fonction, on attendait une lucidité exemplaire. Au contraire, ce qui se donne à voir ici, c’est une pensée engourdie et ensommeillée, oubliée quelque part sur une voie de garage des années 1980. 

© Pierre-Antoine Ferrières, 29 octobre 2022

Pierre-Antoine Ferrières est Professeur agrégé d’histoire


Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

10 Comments

  1. Relu :
    “Intellectuels fossilisés” qui prétendent dénoncer l’antisémitisme et l’extrême droite en publiant une tribune dans un tabloïd raciste et antisémite proche des mouvements néo fascistes (PIR…)…

    “De gauche” sans doute pas (par définition la gauche soutient les milieux populaires, sinon ce n’est plus la gauche et eux sont plutôt à classer dans la droite versaillaise) et “intellectuels”…encore moins ! Des océans d’imbeccillité.

  2. La “gauche”, ça ? Jaurès, Blum et Moulin doivent se retourner dans leurs tombes !
    Libeeation est bien plus proche de Je suis partout que de Combat.

  3. Ces cocos juifs qui veulent nous donner des leçons, ces complices de Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Che, Chavez, Madouro, Lula et j’en passe, je les vomis et je les relègue à la poubelle de l’histoire.

  4. J ai eu l occasion de discuter avec Mme Klarsfeld,qui m a largement renseigne sur les camps de Pologne ou furent deportes deux de mes grands oncles protestants.Elle a ete extremement aimable et m a fait profiter de son erudition remarquable sur la deuxieme guerre mondiale.Vos propos me semblent donc deplaces.

  5. @Lamponeon Je crois que le commentaire de Calimero ne vise pas Mme Klarsfeld mais les deux pseudo “””historiens””” ayant écrit la tribune de L’aberration.

  6. Il y a quelques mois, la municipalité de Perpignan a voulu rendre hommage à Walter Benjamin. Je ne me souviens plus sous quelle forme (nom d’une bibliothèque peut-être ?). On avait entendu alors les mêmes réactions avec les mêmes auteurs que récemment avec les Klarsfeld. Personnellement, je trouve que c’est une bonne chose que tous les Perpignanais puissent savoir qui est Benjamin, et peut-être le lire…

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*