NILS THORNANDER POUR TRIBUNE JUIVE

Nils Thornander. « Le vivre-ensemble est mort lorsque nous avons constaté qu’il n’y avait plus de pleurer-ensemble »

Peintre-plasticien-compositeur-vidéaste franco-suédois, Nils Thornander égrenait depuis plusieurs années sur son compte Facebook des aphorismes qu’il offrait abondamment à un nombre d’admirateurs toujours croissant. Avec virtuosité, il faisait état de sa pensée et passait ses mots au tamis afin d’ajuster la pluralité de ses réflexions en une phrase ciselée.

Il piquait au vif les enjeux contemporains et les combats à livrer en résonance avec les vibrations du monde, unité et division, résistance et aliénation, justice et faille. J’extrais d’une conversation privée, ce qu’il m’écrivait  « Je ne manifeste que pour madame Halimi. Jamais pour moi. »

Il se plaisait à dire qu’il n’était pas juif et le rappelait jouant d’une inégalable aisance dans la pratique du second degré. En témoigne ce post facebookien de mai 2022 au sujet de René Hadjadi « « Il s’appelait René Hadjadj, il avait 88 ans, il vivait à Lyon. Il a été défenestré par son voisin, comme madame Halimi. Il était juif comme elle. Sa mort n’est qu’un fait divers sans aucune signification. C’est certainement rassurant mais je ne suis pas juif ».

Ce circuit court de la tragédie humaine, il le portait dans son travail d’artiste. De notre collaboration depuis 2009, Nils Thornander et moi-même avons fourni bon nombre de matières à penser : installations, performances, livres, vidéos, Sound Design, album Electro-Pop, concert au Palais de Tokyo. Parce que nous aimions rire, je lui demandais fréquemment s’il ne craignait rien pour lui-même dans l’association de son nom suédois au mien hébraïque pour former notre signature artistique THORNANDER-SIMANTOV. Il me disait avec esprit« Le bon signe, c’est toi ».

Si nous pouvions rire de tout, nous pouvions pleurer de tout. Au JÜDISCHES MUSEUM de Berlin, je me souviens combien il avait été bouleversé – pas perturbé, pas atteint – mais frappé dans sa chair.

Nils Thornander fut de ces êtres-là.

Son hypra sensibilité articulait nos œuvres. Pour REFECTOIRE, installation programmée à Nuit Blanche en 2010 au Musée Carnavalet, nous avions à cœur de restituer l’ensemble de nos émotions émaillées à la fois dans notre parcours commun mais aussi filtrées par nos voix intimes. Nous souhaitions baisser le niveau sonore de nos hurlements identitaristes, dont l’usage exclusif et excluant paralyse si gravement la pensée, et suggère à l’individu de mieux saisir le réel dans sa croissante complexité et son silence terrifiant. Nos bols bretons aux identités multiples composaient un banquet idéal pour convives JEWISH, SWEDISH, SUPERSTAR, DREAMER et autres.

Toile de fond à sa peinture, la mécanique de sa pensée trouvait place ces dernières années dans sa série de tableaux FLAGS FOR FUTURE IDENTITIES. Ses drapeaux d’une nouvelle ère traduisaient pour celles et ceux qui savaient les lire la manifestation simultanée d’une conscience universelle et la démesure des crises contemporaines. Vibrante, texturée, pigmentée, argumentée, édifiante sont autant de qualificatifs pour exprimer son œuvre picturale mais aussi l’immense considération qu’il vouait au genre humain.

Nils n’aimait pas que l’on prononce le mot philosémite à son sujet. Il était humaniste. Il l’inscrivait partout où il en avait la possibilité avec une élégance de langage reconnaissable, unique, traversée de colère retenue, de tristesse consumée et d’une implacable lucidité. Nils Thornander, le compositeur, vouait un amour pour la musique Klezmer. Inspiré par elle, il a composé un SIMAN TOV, MAZEL TOV, jusqu’à aujourd’hui jamais entendue que je partage maintenant avec vous.

Nils Thornander nous a quittés une belle journée de juin cette année.

Il y a un an, il avait publié ceci au sujet de CHRISTIAN BOLTANSKI : « Boltanski est mort. J’ai été très impressionné par son œuvre si poétique et portant la tragédie existentielle à incandescence. J’avais reçu, avec Mildred Simantov, la commande d’une pièce sonore se confrontant à sa sublime Réserve du Musée des Enfants au Musée d’Art Moderne. Je me souviens l’avoir croisé à Venise et lui avoir annoncé la mort d’Opalka.

Je suis très triste ».

Ecrit par Mildred SIMANTOV, Paris, 10 juillet 2022, sur l’invitation de Sarah Cattan.

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5 Comments

  1. En tant que commentateur de l’actualité et de la vie publique, qu’il suivait attentivement, Nils était de ces hommes qui laissent entrevoir, à travers des propos apparemment badins, une pensée fulgurante, novatrice, à cent lieues des idées convenues. Longtemps après leur disparition, ce sont de tels hommes que l’on regrette en se demandant: “Ah, si Nils était là, qu’aurait-il dit ?”

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