Je n’ai appris l’existence de mes quatre frères qu’à l’âge de 35 ans

Un matin, il y a déjà quelques années, Charles Rojzman publia ces lignes, intitulées Texte Autobiographique.charles rojzman

L’ancien cimetière juif de Minsk-Mazowiecki, en Pologne, est recouvert par la neige. Je m’y rends en compagnie du maire de la ville qui veut me montrer l’emplacement où la plupart des juifs de la ville ont été tués et enterrés au moment même où je naissais en France. Là reposent dans la même fosse commune, dont on voit encore la longue trace sous la neige, mes grands-parents, mes oncles et tantes, mes cousins et mes quatre frères.

Je n’ai appris l’existence de ces frères qu’à l’âge de 35 ans, de la bouche du frère de ma mère, car mon père, lui, a toujours gardé le silence sur ces disparitions.

Après la mort de mes parents, j’ai retrouvé une photo jaunie de mes frères, si beaux dans leurs costumes de fête. 

Je sais maintenant que mon père était tourmenté par le remords de les avoir laissés en Pologne, lorsqu’il voulut immigrer en France, à la suite d’un pogrom commis par des voisins polonais en 1937 et qui coûta un œil arraché à son grand-père. La guerre survint, sans qu’il pût les faire venir.

Mon père était probablement tourmenté par la nostalgie de ces enfants disparus et j’imagine maintenant qu’il devait les chérir, eux qui parlaient sa langue, qui partageaient peut-être son travail quotidien de tailleur pauvre en Pologne.

Qui étaient-ils ? Comment s’appelaient-ils ? Bien plus tard, j’ai compris ce père que j’avais haï parce qu’il me reprochait sans cesse d’être ce que j’étais : un poète puant, un philosophe puant, comme il disait en yiddish, ne ressemblant pas à ces enfants morts probablement idéalisés car ils étaient disparus à jamais, idéalisés parce qu’ils étaient du même milieu que lui, parlaient sa langue à lui, partageaient sa culture , alors que moi, j’étais un petit français, qui allait à l’école communale, puis au lycée, qui lisait des livres que mon père analphabète ne pouvait pas lire. Comment pouvait-il ne pas me comparer à ses enfants disparus, si proches de lui, moi petit français de l’école communale et du lycée, friand de lecture et de culture française, rêveur impénitent de philosophie.

Mes cadavres familiaux à moi ne se cachent pas dans un placard, mais dans cette fosse commune où périrent les miens. J’ai vécu mon enfance, accompagné par le silence de mon père et les pleurs de ma mère quand elle allumait tous les vendredis soirs les bougies du Shabbat. 

Mon père m’a aimé sans nul doute mais l’amour qu’il devait porter à mes frères disparus l’a empêché de me communiquer l’amour qu’il éprouvait pour moi, son unique fils resté en vie. Comment entrer en lien et même en rivalité à des frères à jamais inconnaissables ? Comment en parler à un père qui garda toujours le silence et qui n’est plus de ce monde ? Je ne peux que me raccrocher à cette photo jaunie aujourd’hui en ma possession et imaginer ce que furent leur vie et leur mort.

Vous étiez là depuis toujours, Fantômes dans l’ombre de l’oubli, et vous vous interposiez entre mon père et moi. Mais cette rivalité-là ne pouvait être combattue, ni oubliée, ni réconciliée. Mon enfance fut un cauchemar, habitée par la terreur et l’angoisse, le cauchemar du silence, de l’oubli et de la négation. Votre présence obsédante sans qu’aucune parole n’existât blessa certainement à jamais l’enfant que je fus et l’adulte que je suis devenu.

La présence-absence de ces frères a pesé dans ma vie d’un poids dont j’ai été longtemps inconscient. Leurs fantômes étaient dans l’ombre et m’ont empêché de voir tous les témoignages d’amour de mon père, toute sa sollicitude masquée par la douleur qu’il n’a jamais su exprimer.

Une part de moi-même est restée perdu là-bas dans le cimetière juif de Minsk-Mazoviecki, couvert de neige.

Aujourd’hui, je pense à vous, mes frères, et je vous imagine plus âgés, ayant vécu une vie longue à côté de moi. Que serions-nous devenus ensemble ? Des frères ennemis ? Une famille solidaire ? Je ne le saurai jamais. Dans ce cimetière de Pologne, dans cet hiver lointain, vous resterez à jamais ces frères inconnus qui ont guidé ma vie sans que je le sache, sans que j’en aie vraiment conscience, vers là où elle va désormais : dénouer les secrets qui nous font mourir, éveiller les consciences pour qu’elles ne fuient pas l’enfance, réveiller enfin cette fraternité qui dort ou se tait, alors qu’elle est là depuis toujours, même si le silence, le déni et la haine parfois font disparaître ces gestes d’affection qui m’arrachent toujours des larmes quand j’en suis le témoin.

 

J’ai demandé à Charles si je pouvais partager son histoire avec les lecteurs de Tribune juive. Beaucoup ont dit avoir pleuré à le lire. L’un lui a dit avec justesse: Des douleurs et tabous à la conscience et au sens. Tout est là. Profondément merci. Un autre a parlé de ces trous béants et inimaginables, et de ce que Charles Rojzman avait réussi à en faire. Celui-là a parlé des Disparus de Daniel Mendelsohn.

Moi ? J’avais croisé Charles Rojzman au moment du procès de Georges Bensoussan. Je me souviens qu’il m’avait dit, évoquant l’appel du Parquet : “C’est terrible et tellement significatif de ce qui se passe et que j’avais annoncé en 1992 dans mon livre La peur, la haine et la démocratie[1].

Mea culpa : je ne savais alors rien de Charles Rojzman. Je ne savais pas ce qu’était l’ICR, l’Institut Charles Rojzman, l’organe de référence de la Thérapie Sociale en Europe et dans le monde. Ils sont 3, Nicole et Igor Rothenbühler et lui, Charles, à y développer en collaboration avec plusieurs équipes et divers partenaires des actions de formation, d’intervention, de recherche et de communication dans le monde entier, dans cet Institut composé d’un centre de promotion de la paix et de prévention des violences collectives , d’une école internationale de Thérapie Sociale et d’un centre de ressources et de compétences sur les violences et les conflits dans la vie quotidienne au sein duquel tout un chacun peut apprendre, expérimenter et pratiquer une manière innovante de vivre avec les autres.

L’Institut, créé en 2003, est le dépositaire officiel de la Thérapie Sociale TST, de sa pratique, de sa méthode et de sa vision : la transformation de la violence par le conflit pour le renforcement de la vie démocratique. Ses analyses, ses pratiques et les formations qu’il dispense repose sur 30 années d’expérience, dans des contextes divers et de nombreuses régions du monde, en matière de prévention des haines collectives et de réconciliation, de prévention des racismes, des extrémismes et des replis identitaires, de diversité, d’intégration et de cohésion sociale, de partenariat institutionnel et de mobilisation des acteurs sociaux, d’accompagnement individuel et collectif des personnes face à la violence au quotidien, de formation des leaders, des responsables et des intervenants à la relation en situation de tensions et de violence. Il réalise des formations et mène des projets de Thérapie Sociale en Suisse, en France, dans d’autres pays d’Europe, en Amérique du Nord, en Afrique et au Moyen-Orient.

[1] Editions Desclée de Brouwer, Collection Provocation, 1999.

Charles Rojzman est Essayiste et Fondateur d’une approche et d’une école de psychologie politique clinique, “la Thérapie sociale”, exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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1 Comment

  1. merci d’avoir publié ce témoignage si émouvant.
    Silence familial, à rapprocher d’une “Histoire familiale de la peur” et de tant de textes qui disent le “non dit” de ces familles touchées si durement qu’elles étaient incapables de parler.
    Témoignage poignant de la 2e génération qui a grandi dans l’omission et a eu tant de mal à se construire sans ses racines.

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