Dina Messica a lu “L’homme qui peignait les âmes” de Metin Arditi

Le dernier roman de Metin Arditi nous conte l’histoire d’un “homme qui peignait les âmes”. Il était une fois Avner, un jeune juif résident de terre sainte dans une cité d’Acre, qui voit se succéder les règnes de dynasties arabes sous les lointains grondements des menaçantes croisades.
Le jeune homme vit au sein d’une famille de la mer, une famille de pêcheurs juifs.

Au cours d’une de ses livraisons à un monastère grec orthodoxe, le jeune Avner se lie d’amitié avec un des frères, le frère Thomas.

Ici se situe le point de départ du récit. L’histoire d’un lien, un lien avec des hommes et la rencontre avec un lieu.

L’homme, le frère Thomas est cette figure universelle du “simple” épargné du tourment de la complexité et de la perfidie d’un esprit retors. Cet être-là, évoquant dans son essence les personnages chéris par Agnon, est tout entier au monde, et à son ami Avner auquel il réserve à chaque visite l’hospitalité d’un frère, d’une âme sœur.

La rencontre, aussi, avec un lieu, un refuge fait de douceur, de senteurs, de fleurs et papillons qui chantent la vie. Loin de la menace, la tristesse, l’isolement que confère une judéité qu’il vit comme exclusive et excluante.
Et puis, surtout, l’éclosion d’une intériorité artistique dans sa découverte d’icônes à l’intérieur du monastère. Ces icônes, dont le secret de son esprit n’adhère pas au caractère sacré prôné par les frères, deviendront pour lui autant l’expression d’un idéal esthétique, que celle d’une symbolique, de visages ordinaires qui célèbrent la vie, loin, trop loin de l’esprit ascétique et mortificatoire des canons religieux de l’époque.

La narration se situe au carrefour des réflexions spirituelles, historiques et psychanalytiques.

Voilà un jeune homme, un jeune juif issu d’une famille de pêcheurs (… un esprit imprégné sourira d’une pensée furtive quant à la vocation familiale) qui aspire à embrasser le monde dans tout ce qu’il contient et donne à voir. Cette sensibilité trouve difficilement sa place dans un jardin familial où la figure du père paraît davantage patriarcale que paternelle et où son rapport au judaïsme se fond et se confond avec sa construction au père. Ce père nourricier mais cet ascendant autoritaire. Cette figure autant crainte que respectée finira par le chasser du foyer familial pour trahison aux siens.

Commencera alors l’itinérance d’une vie. L’exigeant apprentissage de l’artisan, de l’iconographe, la naissance de l’artiste qui transfigure la réalité et célèbre la vie, puis celle de l’homme qui douloureusement apprend l’humilité, et l’effacement, pour laisser place à l’autre et parvenir à lui-même.

Dans sa construction, de sages et lucides hommes de foi lui apprennent à apprendre. Lui qui jeune déjà était doté d’une volonté propre, de claires aspirations, et d’ardentes inspirations, manquait de l’expérience et de la confrontation à la condition humaine.

L’exalté, le talentueux se heurte à la jalousie menaçante de ses pairs, de lointaines voix semblent résonner dans le récit et avertir “Ne sois pas trop excellent, apprends à perdre pour gagner …”

Malgré les précautions, le jaillissement trop fort de ses dons et une expression artistique trop audacieuse auront raison de lui. L’invocation de blasphème signera son exclusion et la destruction de ses œuvres.

L’autre compagnon de route s’incarne dans un commerçant arabe, Mansour, un pécheur repenti, un père qui a perdu son fils, un homme qui sait et qui prendra Avner sous sa protection.
Un ami ou une figure paternelle de substitution qui appelle à nos mémoires de lecteur d’”une histoire d’amour et de ténèbres” ce visage du marchand arabe qui prend dans ses bras vigoureux le jeune Amos Oz, perdu dans le souk de Jérusalem, et perdu au sein d’une famille aussi restreinte que traumatisée et dysfonctionnelle.

Avner est ce juif universel, ayant abondamment nourri la littérature, écartelé entre aspirations intimes et culpabilité, hantise juive de la trahison aux siens, son peuple, ses parents, ses aimées.

L’homme, Avner, Petit Anastase, se réalise dans cette délicate synthèse d’un idéal de beauté antique associée aux sagesses des grands monothéismes dont il rejette cependant les dogmes.

S’effacer devant l’autre, briser son orgueil, montrer à travers la sensibilité de l’œuvre artistique ce qui en chacun relève de la transcendance divine pour redonner à tous dignité et espoir, fut la vocation de notre jeune héros.
C’est à se demander si en d’autres temps, d’autres lieux, le jeune Avner, eût pu revêtir les formes premières d’un jeune hassid mais c’est là une question à laquelle seul l’auteur de ce très émouvant récit serait en mesure de répondre…

© Dina Messica

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