Tribune Juive

Francis Szpiner : « La position du parquet général dans l’affaire Sarah Halimi est juste hallucinante »

Rassemblement contre l’antisémitisme à Paris, le 19 février 2019. (Laure Boyer / Hans Lucas)
Rassemblement contre l’antisémitisme à Paris, le 19 février 2019. (Laure Boyer / Hans Lucas)

Le meurtrier de la sexagénaire juive Sarah Halimi sera-t-il jugé ? Le parquet général s’y oppose. Il considère que l’accusé était irresponsable pénalement au moment des faits. Alors que la cour d’appel de Paris rendra le 19 décembre sa décision sur la tenue d’un éventuel procès, Francis Szpiner, l’avocat des enfants de Sarah Halimi, dénonce la position du ministère public dans une interview à « l’Obs ».

Quel est l’enjeu de la décision que doit rendre la cour d’appel de Paris le 19 décembre ?

Le 4 avril 2017, Kobili Traoré a tué Sarah Halimi. Il a reconnu les faits. Il n’y a aucun doute sur sa culpabilité. Mais, en France, on ne juge pas les fous. Toute la question est donc de savoir si monsieur Traoré au moment où il a massacré à coups de poing et de pied Sarah Halimi, puis quand il l’a défenestrée du troisième étage, était ou non responsable de ses actes. Son comportement a-t-il été simplement altéré par une prise massive de cannabis ou a-t-il été complètement aboli ? Si tel était le cas, alors monsieur Traoré échapperait à un procès.

Pour se prononcer, les magistrats ont entendu plusieurs experts. Le premier, le professeur Daniel Zagury, a examiné cinq fois Kobili Traoré. Il a estimé qu’il avait été atteint d’une bouffée délirante aiguë au moment du passage à l’acte. En conséquence, le psychiatre considère que le comportement du meurtrier a été altéré. Pour autant, il rejette l’idée d’une abolition. Pourquoi ? Parce que, toujours selon Daniel Zagury, monsieur Traoré a volontairement consommé des substances toxiques. Il en connaissait les risques et les effets. Début 2017, il a même changé de fournisseur pour obtenir une résine de cannabis davantage concentrée. Or la prise volontaire d’un produit illicite entraîne votre responsabilité pénale.

Mais d’autres experts ne partagent pas la même opinion ?

C’est exact. Un deuxième collège d’experts, enfin si on peut les qualifier véritablement d’experts (puisqu’ils avaient d’abord diagnostiqué à tort Traoré comme schizophrène…), avance un argument qui me laisse pantois. A les entendre, la consommation de haschisch en France se serait tellement banalisée, que Traoré ignorait que sa consommation puisse le mettre dans un tel état. Sa responsabilité pénale ne peut donc être retenue. Enfin, un troisième collège d’experts, sans vraiment se justifier, partage aussi l’idée que le comportement de Traoré a été aboli.

C’est également l’avis du parquet général. Cette position vous surprend-elle ?

Elle est juste hallucinante. Le parquet général, au lieu de constater la divergence entre experts et de renvoyer le débat devant le juge naturel – c’est-à-dire la cour d’assises –, soutient, lui aussi, qu’il y a eu une abolition complète du comportement.

Si la cour suit ces réquisitions, quelles en seront les conséquences ?

Monsieur Traoré ne sera jamais jugé. Il sera interné, mais pendant combien de temps ? Probablement durant une très courte période. Daniel Zagury l’a bien expliqué devant la cour d’appel : « Si je le reçois dans mon service, a-t-il dit aux magistrats, je l’autoriserais à sortir très vite. En effet, aujourd’hui, c’est un individu parfaitement normal. Il ne suit pas de soin, il n’est pas malade, il ne prend pas de médicament, il n’est atteint d’aucune pathologie mentale. »

Le meurtrier de Sarah Halimi peut donc se retrouver en liberté dans quelques mois ?

Absolument ! Et cette affaire risque de faire jurisprudence. Il suffira dorénavant d’invoquer l’ignorance des effets de la consommation d’une drogue illicite pour se voir déclarer irresponsable. Alors que lorsque vous absorbez de l’alcool et que vous commettez un délit ou un crime, dans la plupart des cas, les juges considèrent cela comme une circonstance aggravante. Si on avance dans cette voie, il y aura une profonde rupture en droit pénal, et en matière d’ordre public. Et puis, je ne peux m’empêcher de me poser une question : si monsieur Traoré, au lieu de massacrer madame Halimi sur son balcon en criant « Allah Akbar », avait pris une voiture puis avait foncé délibérément sur un groupe d’enfants, et en avait tué deux ou trois, est-ce que les mêmes magistrats demanderaient qu’on ne le renvoie pas devant la cour d’assises ?

Pourquoi cette interrogation ? Est-ce que le caractère sensible de cette affaire et notamment la question de l’antisémitisme ont pu jouer un rôle ?

Ecoutez, je ne veux pas faire de procès d’intention à madame l’avocat général, elle a droit comme tout le monde à la présomption d’innocence. Cela dit – même si, à ses yeux, le comportement de Traoré a été aboli –, elle n’en considère pas moins que le meurtre a bien été commis avec la circonstance aggravante de l’antisémitisme.

Est-il possible d’avoir une bouffée délirante aiguë et de commettre un acte antisémite ?

Bien sûr ! D’ailleurs le récit que fait Traoré de son crime montre qu’il a conscience de la religion de Sarah Halimi, qu’il connaissait auparavant. Lorsqu’il crie « Allah Akbar, j’ai tué le démon ! », il s’agit bien d’une référence au caractère démoniaque que certains islamistes prêtent à la religion juive. Il n’y a pas de discussion pour moi.

Est-ce que l’on sait comment est né l’antisémitisme de Traoré ?

C’est une question sur laquelle il est peu disert. Ce que l’on sait, c’est que même s’il était trafiquant et consommateur de haschich, il fréquentait ces derniers temps une mosquée. Nous sommes donc face à une forme d’antisémitisme répandue dans certains quartiers, où le juif c’est celui qui a de la thune, le sioniste qu’il faut abattre. Depuis l’affaire Ilan Halimi, jusqu’aux frères Kouachi, on constate la même évolution et le même climat qui s’aggravent d’année en année avec une forme de déni. Et ce déni est d’autant plus lourd que cet antisémitisme se répand au sein d’une population victime elle-même de discrimination et de racisme. Cela gêne considérablement une frange de la gauche et de l’extrême gauche. Si au lieu d’avoir été tuée par monsieur Traoré au cri d’« Allah Akbar », Sarah Halimi avait été assassinée par un skinhead au cri d’« Heil Hitler », l’émotion aurait sans doute été beaucoup plus grande. La vérité, c’est que, pour beaucoup de gens, quand l’antisémitisme est le fait de l’extrême droite, il est légitime de le combattre. Mais quand l’antisémitisme est le fait de personnes issues de l’immigration et bien, à ce moment-là, un silence gêné entoure l’affaire. Voilà la réalité. Aujourd’hui, la dénonciation de l’antisémitisme est devenue malheureusement l’affaire des juifs, et uniquement d’eux, alors que ce combat devrait être celui de toute la République, de tout le pays.

Source: L’Obs. Matthieu Aron. 12 décembre 2019

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