Aujourd’hui, toutes les Suzanne de la planète sont en deuil car Leonard Cohen est allé chanter Hallelujah avec les anges, parti aussi rejoindre sa muse, respectant ainsi la promesse qu’il lui fit de ne pas tarder.

Celui qu’on appelle l’homme de lettres du rock est mort. De ses chansons, Bob Dylan[1], notre dernier prix Nobel de littérature, avait dit qu’elles étaient toutes des prières, ce qui illustre justement son 14ème et dernier album, You Want It Darker, dont tous les titres sont autant de chants inspirés de la liturgie juive que de l’exégèse biblique.
I’m ready, my Lord, chante dans son dernier album le poète qui venait d’évoquer pour le New Yorker l’imminence de sa mort. Alors que toute la presse le salue tant pour son intelligence que son humilité, Le Journal de Montréal nous parle de cette poésie si particulière, à mi-chemin entre la zénitude d’un monastère bouddhiste et le glauque d’un bar qui ferme à trois heures du matin et Slate, évoquant la voix profonde, sépulcrale et crépusculaire de celui qu’on appelait le Patriarche, dit qu’elle était ourlée comme les franges d’un talith sur lequel se seraient posées les mains d’un Dieu aimant.
Vous souvenez-vous de So long Marianne, inspirée par sa muse, Marianne Ihlen ? Apprenant l’été dernier que son amante allait mourir, il lui avait écrit dans une lettre d’adieu : je pense que je te rejoindrai bientôt.
Voilà. Désormais nous n’entendrons plus en live les basses vibrations de la voix unique, imposante et noble du poète mélancolique qui berça toute une génération post-soixante-huitarde.
Par sa descendance, Leonard Cohen, fils d’une famille croyante et pratiquante, dit avoir eu une enfance messianique. On m’a dit que j’étais un descendant du Grand Prêtre Aaron. Mes parents croyaient en effet que nous étions Cohenim, et s’attendaient à ce que je grandisse et devienne un homme qui dirige d’autres hommes, rapportent Dorman et Rawlins, auteurs de Leonard Cohen, Prophet of the heart[2]. Depuis toujours, Leonard savait les fondements du judaïsme et l’hébreu. Son grand-père maternel, Rabbi Salomon Klinitsky-Klein, né en Lituanie, avait été disciple du rabbin Yitzhak Elchanan, un maître du judaïsme hassidique et Leonard parlait de lui comme d’un saint homme auprès duquel il passa beaucoup de temps à étudier le Livre d’Isaïe.
La mort de son père alors que lui n’a que neuf ans provoque en l’enfant une colère envers Dieu, que le héros de son roman semi-autobiographique, The Favorite Game, maudit, refusant d’embrasser le saint livre du Sidour qu’il vient d’échapper dans la neige : deux sacrilèges pour un juif. Ce drame semble en même temps avoir été l’élément déclencheur de son écriture : La privation est mère de la poésie, écrit-il dans le même ouvrage.
Celui qui reconnut toujours sa judaïcité en refusant tout communautarisme emmena un jour l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Adrienne Clarkson, qui lui prêtait une fonction de prêtre auprès de son public, au Cimetière juif d’Outremont à Montréal, là où sa famille était enterrée, lui expliquant que les Cohen étaient les prêtres héritiers des Israélites.
Il y a un son et un ton sacrés dans la voix de Leonard qui restera un de ceux, rares, qui surent mêler intimement spiritualité et sensualité, chantant le désir pour la femme et celui pour Dieu et expliquant avoir toujours senti que ses poèmes lui étaient donnés : Mes chansons, dit-il, sont venues à moi. J’ai eu à les racler de mon cœur. Elles sont venues morceau par morceau, parfois comme une averse ou par fragments.
En 1984, Leonard publia cinquante psaumes dans Book of Mercy, qu’il qualifia d’acte de prière, ajoutant que ce livre était le résultat de sa dévotion à Dieu et au judaïsme : Il y a des moments où tu te sens arrêté et silencieux et tu dois pénétrer cette source de miséricorde, cette source de pardon dans ta propre vie. C’est l’objectif de ces psaumes : essayer de localiser cette source de miséricorde qui te permet d’entrer de nouveau dans le monde.
Si le judaïsme fut l’alpha et l’oméga du cheminement spirituel de Leonard Cohen, le Zen bouddhiste devint une question de survie pour cet homme qui s’ouvrit à de multiples traditions, comme le prouvent ses écrits empreints de l’influence de la Bible hébraïque, du Nouveau Testament et de ses nombreuses lectures spirituelles. Son recueil de poèmes Book of longing nous apprend que, pendant sa retraite de cinq ans sur le Mont Baldy où il fut ordonné moine bouddhiste sous le nom de Jikan, il entretint une correspondance avec un rabbin très connu, signant ses lettres Jikan Eliezer, Eliezer étant le nom qu’il reçut à la synagogue le jour de sa circoncision, témoignant là encore de son héritage juif. Il prêcha le pardon et la réconciliation entre juifs et palestiniens lors de son concert à Tel-Aviv et le 28 juillet 2009, le Jerusalem Post annonçait que Leonard Cohen allait mettre sur pied un Fonds pour la Réconciliation, la Tolérance et la Paix en Israël. Il offrit les profits du concert qu’il donna au stade de Ramat Gan à Tel Aviv le 24 septembre 2009 pour supporter financièrement les organismes et les individus qui travaillaient pour la paix entre les Arabes et les Israéliens.
Lui qui raconta qu’après les funérailles de son père en janvier 1944, il inséra son premier poème dans un nœud papillon, pour ensuite enterrer le tout dans le fond du jardin chez lui à Westmount, ajoute avoir pendant des années creusé en vain dans ce jardin pour tenter de retrouver ce message. Peut-être est-ce tout ce que je fais depuis : chercher ce message, conclut-il.
Sarah Cattan
[1] Interrogé au sujet de l’honneur accordé à son vieil ami, Leonard Cohen avait eu ces mots: Donner le Nobel à Dylan, c’est comme dire du mont Everest que c’est une grande montagne, une évidence, en somme.
[2] Editions Omnibus, Londres, 1991.
