Imaginez. Vous êtes en voiture. Il est 19h. Vous écoutez nonchalamment Europe 1. Nonchalamment car vous êtes un peu blasé. A force. Et puis il n’y a pas eu d’attentat. Même si apparemment on l’a encore échappé belle avec cette voiture chargée de bonbonnes de gaz. Eliott : C’est quoi encore les bonbonnes de gaz. Eliott, 9 ans, a peur parce que ses parents prennent le RER chaque jour. Eliott qui est écarté des infos mais a tout compris : nos enfants ont peur, tous.
Vous êtes donc en voiture. Seule. On parle du discours du Président. Accents mitterrandistes entend-on. Ah François Hollande se voit comme protecteur ? Soit. Il a parlé de ses réformes. Soit. Normal. Il aurait ajouté implicitement : Moi ou le chaos. Voilà paraît-il, le discours d’un chef d’Etat qui entend le rester. Soit.
Et puis c’est Le Club de la Presse. Invité : l’économiste Nicolas Baverez, interrogé par Serge July et Olivier Duhamel. Il vient de publier pour l’Institut Montaigne un rapport. Son titre : Refonder la sécurité nationale. Vous tendez l’oreille. La lutte contre le terrorisme, normal. On n’a rien oublié. On revient sur le discours du Président. Il aurait dit : Faut tenir bon. La solution, aurait-il ajouté, est dans la résilience et il n’est pas question de céder à la surenchère. Pas de tout répressif. Pas de stigmatisation. Aie. Le voilà qui aborde son bilan en termes de sécurité. Bilan difficile à défendre : la France n’a cessé d’être attaquée depuis janvier 2015.
La France, disent les analystes, comparée au terrorisme qui s’est produit en Espagne, en Angleterre ou dans d’autres pays européens, est le seul pays à avoir été touché plus d’une fois à moins de 18 mois d’une très grande échéance électorale, et Hollande serait donc accusé, dès qu’il prend des mesures, d’être dans une logique électorale. La réforme du renseignement, l’augmentation des gendarmes policiers militaires postés là où vous savez, la sanctuarisation du budget de défense : les analystes ne les contestent pas et tous s’accordent à reconnaître un work in progress. Tout ça est perfectible, a conclu notre Président, donc il entend rester pour parfaire le truc.
Nicolas Baverez estime pour sa part que certes la lutte contre le terrorisme ne peut pas fonctionner en s’émancipant de l’État de droit. S’il dénonce nos défenses parfois défaillantes, l’essayiste propose de revoir de fond en comble les mesures mises en place par la France pour contrer le terrorisme et les nouveaux périls géopolitiques. Face à la nouvelle donne qui prévaut actuellement, il faut repenser les stratégies, les doctrines, les organisations et les moyens qui sont mis au service de la sécurité, explique-t-il. Selon lui, les menaces, l’intensité et la nature des risques ont complètement changé et en matière de jihadisme, le pays est en proie à la fois à des attaques venues de l’extérieur et commises sur le territoire national, ou à un terrorisme de proximité.
ON SUBIT ET ON RÉAGIT PLUS QU’ON AGIT
Alors que notre Président-futur candidat expliquait ce matin que notre démocratie gagnerait face à Daech à condition de rester elle-même et donc de respecter l’état de droit, alors qu’il dénonçait les surenchères de la droite et se présentait comme le garant de notre sécurité, Nicolas Baverez actait que la sécurité était au cœur des préoccupations des citoyens français, comme elle avait récemment joué un rôle d’importance dans le Brexit ou les résultats des élections en Allemagne. L’essayiste expliqua qu’après avoir parlé de démocratures, contraction entre démocratie et dictature face à un terrorisme intérieur et extérieur, il fallait à présent intégrer des stratégies globales incluant certes le militaire, le policier, le sécuritaire, mais aussi du diplomatique, de l’aide au développement, de l’éducation et du marché du travail : C’est l incapacité à mettre en place ces stratégies globales qui explique que pour l’instant on subit et on réagit plus qu’on agit !
RESPECTER L’ETAT DE DROIT
Répondant à Nicolas Poincaré sur le fait qu’une partie de la droite allait très loin dans la satisfaction des pulsions sécuritaires d’une partie des français, Baverez précisa que le terrorisme attaquait la démocratie et que celle-ci, si elle voulait s’y opposer, devait combattre ses ennemis mais sans les haïr, en respectant l’état de droit : L’idée explicite qu’on doive répondre au terrorisme en s’émancipant de l’état de droit ne peut fonctionner. Prenez l’exemple du Patriot Act aux Etats Unis, il a démontré que, outre qu’il portait atteinte aux valeurs démocratiques, il n’était pas efficace.
Et là, qu’ajouta-t-il ? Eh bien il avança qu’on pouvait faire évoluer des choses. Et il prit l’exemple d’Israël, un état de droit pas figé, une démocratie en guerre permanente depuis sa création. Dans ce pays, dans le cadre de cet état de droit qui fonctionne puisqu’il bénéficie aux arabes israéliens et aux palestiniens, on peut faire de la rétention administrative, c’est-à-dire arrêter un certain nombre de gens qu’on considère comme des menaces. Il déplora qu’en France, dans l’état de droit tel qu’il est, la rétention administrative était impossible. Entendez bien : il exhorta à ouvrir ce débat : que les autorités administratives, donc la police, puissent placer quelqu’un en détention sans qu’un juge ait statué, parce ce quelqu’un était considéré comme une menace.
UN PEUPLE EN ARMES
Le rapport de Nicolas Baverez repose sur le cas israélien et sa stratégie. July et Duhamel rétorquèrent à l’essayiste que la particularité israélienne, loin des démocraties européennes, était qu’il s’agissait d’un peuple en armes : tout le monde y est réserviste, tout le monde doit des périodes à l’armée, une grosse majorité de la société civile est armée ! Certes, répondit Baverez, mais en Israël, ce n’est pas l’armée qui garde les monuments ! Il argua que la sécurité c’était comme l’économie : on regarde ce que font les autres mais il n’y a pas de modèle. On ne peut préconiser l’adaptation des solutions israéliennes à la France mais on peut regarder la philosophie israélienne : la sécurité doit redevenir l’affaire des citoyens. Il ajouta que s’il n’était pas souhaitable d’avoir une nation en armes comme en Israel, on pouvait en revanche s’inspirer de ce pays et former les gens aux situations d’urgence, reconstruire des réserves qui fonctionnent, et il conclut qu’il appartenait au peuple français de réfléchir à une éventuelle réorientation des fonds consacrés à l’Etat Providence ou aux aides aux entreprises, une réorientation sur l’état régalien, la défense, la police, la justice.
Je ne sais pas pour vous, mais en moi cet entretien provoqua une étrange sensation. Comme ça, d’un coup, voilà Israël, déjà appelé discrètement aux manettes pour l’Euro, convoqué comme exemple dont il fallait d’urgence s’inspirer. Israël qui fut si récemment Le contre-exemple. L’Opération Ronces évoquée à la page 30 d’Un Quinquennat pour rien d’Eric Zemmour, c’était donc du sérieux.
Sarah Cattan