Le mois Jaoui-Bacri, Un Air de Famille et Cuisines et Dépendances

Nous sommes nombreux à avoir pour eux deux une tendresse indicible, alors le retour d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri est un petit morceau de bonheur que nous ne snoberons pas, attachés que nous sommes à ce couple aujourd’hui séparé mais que nous avons suivi au long de ses 25 ans de vie commune. Artistiquement parlant. Car ils ne sont pas des people.

Alors qu’elle est née en 1964 à Antony, de parents juifs tunisiens, et lui en 1951 à Castiglione, en Algérie, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri se sont rencontrés dès 1987, sur le plateau de L’Anniversaire, pièce d’Harold Pinter. C’est le départ d’une cristallisation amoureuse, mais aussi artistique, selon l’expression stendhalienne : certes leurs carrières individuelles sont deux réussites, mais nous adorions le couple qu’ils formaient, et qu’ils en aient été scénaristes ou interprètes, nous nous souvenons tous de Smoking/No Smoking, Cuisine et dépendance, On connaît la chanson, le Goût des autres et Un air de Famille.

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Certes ces deux-là se sont quittés, mais comme ces couples qui ne se séparent jamais vraiment, ils sont demeurés très proches, et Jean-Pierre Bacri, dans un entretien accordé à Version Femina, dit en parlant d’Agnès Jaoui qu’il ne trouverait jamais de meilleure partenaire, et conclut: c’est une femme magnifique, intelligente et une très belle personne. Agnès Jaoui avait, pour sa part, confié à Causette: On est un peu plus lents parce qu’on prend le temps de discuter, de parler de nous, mais sinon, ça n’a rien changé. On n’a jamais voulu se perdre. On s’aime toujours, mais autrement.

Lui est connu pour son intégrité. Interrogé par le Jérusalem Post, il s’est décrit comme engagé, athée, juif, confiant n’être pas retourné en Israël depuis 25 ans : J’ai admiré ce pays. J’ai été totalement admiratif d’Israël jusqu’au septième jour de la guerre des six jours. J’avais seize ans, et j’étais « avec eux », comme on dit. C’était un pays jeune, qui n’acceptait pas qu’on le remette en cause, qui se défendait, qui a su qu’il allait être agressé de toutes parts et qui a réglé le problème de façon radicale, en rentrant « dans le salon des gens ». Vous savez, moi, si j’ai un problème de voisinage avec quelqu’un, et que ma survie en dépend, je ne me laisse pas faire. Je vais jusque dans son salon, et je lui casse la tête, à ce voisin. Je lui casse la tête dans son salon. C’est ce qu’Israël a fait. Et jusque là, je dis « Bravo ! ». Mais après, je sors de chez lui. Et je rentre chez moi. Tant qu’Israël ne fera pas ça, ils ne seront jamais forts. Ils seront toujours vulnérables. Ce peuple qui, depuis des millénaires, a acquis, pour son malheur, une telle culture de la persécution, ce peuple devrait être « imparable », et absolument parfait en ce qui concerne les autres. Nous ne devrions jamais mépriser, jamais humilier un autre peuple. On devrait être les premiers de la classe ! Comme beaucoup d’entre nous, il veut que le peuple palestinien ait un Etat, afin qu’Israël puisse dire : Voila votre Etat. Appelez-le comme vous voulez. Mais, maintenant, respectez-nous ! Sinon, on re-rentre dans votre salon ! […] Moi, j’espère toujours. Et j’espère que je serai encore vivant pour voir ces deux pays cohabiter, sinon en paix, au moins normalement.

Elle, fille d’une famille juive originaire de Tunisie, a fréquenté le mouvement de jeunesse juif Hachomer Hatzaïr. Comme lui, elle a continué sa route, jouant mais aussi chantant, de la bossa, du boléro, du cha-cha-cha, des textes hébreux ou arabes, tout un répertoire qui reflète les origines.

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Ils travaillent à nouveau ensemble sur leur prochain film, Place publique, une comédie grinçante sur le thème vie privée / vie publique, dont le tournage va commencer. Mais en attendant ce film, les Jabac, comme les surnommait affectueusement Alain Resnais, font leur retour car Le Mois Bacri-Jaoui est là: Un air de famille est en effet redonné, A La Folie Théâtre, en alternance avec Cuisine & dépendances, par la Compagnie L’Heure du T, sous la direction de Cathy Guillemin, qui a su restituer le style qui est le leur : talent d’observateurs du quotidien, goût prononcé pour la stigmatisation des travers sociaux et humour corrosif et désenchanté.

A la Folie Théâtre fait partie d’un lieu entièrement dédié à l’art sous toutes ses formes. Ça pourrait être un shabbat chez vous ou chez moi, car c’est Vendredi, mais chaque Vendredi, la famille Ménard se réunit Au Père Tranquille avant d’aller au restaurant gastronomique du coin, Les Ducs de Bretagne. Le Père Tranquille, c’est ce bistrot sans prétention tenu par Henri dit Riri, le fils aîné. Quand le rideau se lève, Betty, la benjamine, première arrivée, boit des Suze pour tromper l’ennui et papote avec Denis, le serveur passionné de lecture avec qui elle sort secrètement. Henri se demande ce que c’est qu’avoir de la considération pour une femme et nourrit Caruso. Caruso, on ne le voit pas mais il est très présent : c’est le chien âgé et paralysé offert par madame Mère. La voilà d’ailleurs qui fait son entrée, accompagnée du couple Philippe – Yoyo. Le décor est planté et l’on ne sera pas déçu : ce soir, ce sera bien Happy Hour : Cocktails de règlements de comptes et Suze à volonté.

Une mère comme celle-là, ça dépasse largement le cliché de la mère juive. Veuve d’un époux qu’elle a toujours méprisé, elle n’est jamais avare de bons conseils bien agaçants, s’enquiert et s’inquiète de tout, du célibat de sa fille Betty, cette benjamine qui ne se maquille pas, se vêt comme un garçon et dit des grossièretés, ce fils cadet, portrait caché du défunt mari, qui ne sait même pas tenir sa femme, Denis ce serveur qu’elle ne regarde pas : elle n’a d’yeux que pour son Philippe, le numéro quatre d’une société d’informatique, et d’ailleurs, ce soir, les petites préoccupations du fils préféré sont au centre de la conversation car Philippe est passé à la télé pendant deux minutes, dans une émission régionale, pour vanter les mérites de l’entreprise qui l’emploie, alors on débriefe. Or ne voilà-t-il pas que sa sœur Betty, employée de la dite entreprise, annonce qu’elle vient de dire son fait à Benito, le numéro trois, un con autoritaire qui doit son surnom à la parenté de son patronyme avec celui du Duce. Alors, bien sûr, ça chauffe au Père Tranquille.

Pourtant c’est fête ce soir, c’est le 35ème anniversaire de Yolande, dite Yoyo, cette femme au naturel désarmant et touchant qui met souvent les pieds dans le plat et que son Philippe de mari traite sans la moindre considération. C’est fête mais Arlette, la femme d’Henri, est en retard et d’ailleurs, on apprend vite, en même temps que le principal intéressé, qu’elle vient de quitter le domicile conjugal, lassée d’être traitée … sans considération, et qu’elle est partie chez une amie pour … réfléchir. Quand je vous disais qu’il y en a, comme Riri, qui ne savent même pas tenir leur femme.

Tout ce petit monde coexistait depuis longtemps dans un fatras de concessions mutuelles, de malentendus, de rancœurs, de regrets cachés et de non-dits omniprésents, et, alors qu’il ne se passe jamais rien de bien réjouissant le vendredi, il va toutefois suffire d’une fois pour faire voler en éclats ce fragile édifice et que jaillisse le grand chambardement dont nul ne sortira indemne : c’est l’absence d’Arlette à la réunion familiale qui va déstabiliser les choses et leur faire prendre un tour inattendu, la monotonie ambiante faisant place à une succession de règlements de comptes qui vont bouleverser cet ordre familial qu’on pensait établi. De vieilles rancunes ressurgissent et le ton ne cesse de monter jusqu’à l’avènement d’un nouvel ordre familial. Sous la légèreté apparente, le drame est tout près, sous-jacent, et croyez-moi, dans cet air de famille, joué avec un naturel confondant par des comédiens convaincants et hilarants, il y a des notes secrètes dans lesquelles vous et moi reconnaitrons un peu ou beaucoup de certains de nos dîners en famille.

Les critiques sont unanimes, et de Télérama à Au Balcon, vantent  la mise en scène efficace, l’énergie des acteurs, l’audace enfin de s’attaquer à la pièce culte du duo Bacri-Jaoui. C’est là tout l’art de la metteure en scène Cathy Guillemin, qui connaît particulièrement leur univers pour avoir déjà monté Cuisine et dépendances en 2003, et d’une troupe d’acteurs audacieuse, la Compagnie L’Heur du T, qui nous emporte, entre éclats de rire et subtile émotion, avec ce texte où cruauté al dente côtoie ces touchantes fragilités dans lesquelles nous nous reconnaissons tous.

La Note d’intention de Cathy Guillemin a été entendue, qui stipule que cette comédie de mœurs sera d’autant plus touchante si les personnages sont montrés avec leurs faiblesses, leurs défauts, leur humanité, et précise qu’une sincérité absolue dans le jeu d’acteur fera que le spectateur pourra complètement s’identifier à l’un ou l’autre des protagonistes et sourire de ses propres réactions dans une situation semblable. […] Un Air de famille doit transpirer ce que chacun peut vivre lors des repas de famille dont on ne peut réchapper et où il faut essayer de se montrer sous son plus beau jour pour ne pas décevoir un parent, un frère, une belle-sœur, ou être l’objet central d’une polémique qui peut facilement dévier vers une dispute ou une fâcherie.

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Créée en 1994, Un air de famille, deuxième pièce du couple d’auteurs, après Cuisine et Dépendances, avait obtenu elle aussi le Molière du meilleur spectacle comique, le Molière de la meilleure actrice pour son interprétation de Yoyo ayant couronné Catherine Frot. Depuis, le succès ne s’est jamais démenti, confirmé par l’adaptation au cinéma, en 1996, par Cédric Klapisch, et assuré aujourd’hui avec panache par cette troupe généreuse et prometteuse : Hélène Phénix ( Betty ), Alexandra Causse ( la Mère ), Noémie Puech ( Yolande ), Johann Coste ( Denis ), Fabrice Wattebeld ( Philippe ), Morad Tacherifet ( Henri ).

Sarah Cattan

Un Air de Famille, cet été, en alternance avec Cuisine et dépendance, A La Folie Théâtre, Paris, Réservations sur les sites en ligne et au 01 43 55 14 80.

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