13 nov 2015-13 nov 2019 : Touche pas ça fait encore mal, par Sarah Cattan

Je me souviens très précisément de ce soir-là. Toi aussi, tu sais exactement où tu étais le 11 septembre. Et ce que tu faisais, ce soir-là, quand te sont parvenues les nouvelles : c’était le 13 novembre 2015.

Nous, nous traversions Paris pour rejoindre des amis. Guidés par Waze : les médecins avaient organisé une opération escargot. La beauté de Paris était toujours bouleversante et sur le Pont Alexandre III, j’ai encore baissé la vitre pour encore prendre une photo. Il est de ces spectacles immuables dont jamais on ne se lasse.

Waze. Nous  arrivons tous en même temps au dîner. Nous sommes 8. Paris avait la crève cette semaine-là. Pierre est médecin et l’on parla d’abord du virus qui nous avait fait plier l’un après l’autre. La conversation en arriva au No Gluten. Comment et pourquoi, je ne me souviens plus, mais elle dévia sur Air France. Mais si, souviens-toi, une histoire de chemise qu’un syndicaliste arracha à un dirigeant de la compagnie. Quasi en direct.

Comme toujours, ce fut lui, Vlad,  jadis trotskyste et désormais entrepreneur,  qui comprenait si bien les « arracheurs de chemise » et voilà même qu’il était en phase avec Mélenchon. On avait l’habitude. On le charria. On joua à le plaindre. On éclata de rire.

Nos expériences avec les compagnies low- coast, elles suivirent et je me souviens bien que toi, Léo,  encore sous le coup du décalage horaire du à ton retour, tu nous raconta ton vol. 

Pourquoi et comment? Balzac s’immisça dans la conversation. Et Daesh, évidemment. Si on n’y arrivait pas, c’est qu’on ne voulait pas, disait-celui-là. Pourquoi ensuite, je ne saurais dire, on évoqua le boycott jugé alors scandaleux des produits israéliens, je ne saurais te dire. On éclata de rire quand lui, qui entrait d’un week-end en Israel, rapporta que les israéliens  ne disaient plus territoires occupés, mais territoires libérés. 

On buvait du Haut Marbuzet. Deux d’entre nous étaient entre temps devenus végétariens. Aujourd’hui, en 2019, végétariens et vegan ont prospéré.

Pourquoi l’un de nous évoqua-t-il ce soir-là la douceur de vivre à Paris et pourquoi tous nous en convînmes ? Parce que, ce 13 novembre 2015, à 21 heures, c’était encore vrai ?

Il était  23heures. Un téléphone sonnait au loin depuis une bonne heure. Le RSA du savoir-vivre: depuis peu, la règle était de tous laisser nos smartphones au vestiaire. Etait moqué celui qui, un peu plouc, poserait son écran sur la table du dîner. Quel était le menu de ce dîner, je ne m’en souviens absolument pas. Restent des bouts de conversations. Une certaine légèreté.

Je me souviens que Toi, tu finis par te lever. Manifestement quelqu’un essayait obstinément de te joindre.

Soudain tout ressembla à ces films de Claude Sautet. Ce fut très rapide. Nous te vîmes raccrocher. Plusieurs attentats simultanés à Paris: Quelqu’un  alluma la télé. BFM.

Nous étions  là, tous, devant cet écran. Le sens vérifié du mot impuissance. Sidération.

Le Bataclan. Le XI ème et ses bars. Ses restaurants. Le Stade de France. Ces lieux que tous nous fréquentions. Chacun consultait son  téléphone. Échangeait des textos. Tous nous prenions l’ampleur du carnage. Chacun s’enquerait  des siens.

Sur l’écran de mon téléphone, des textos. Ou êtes-vous exactement ? Fusillades simultanées. Restez où vous êtes. Je cherchais  compulsivement à joindre mon fils. A 21h il allait chercher son amoureuse Gare de Lyon. Ça sonnait. Dans le vide. C’est lui qui appela.  Il dînait à la Bastille.

Tous nous eûmes envie de rentrer. D’essayer de rentrer. 

tous nous découvrîmes Paris qui retentissait de sirènes. Paris défiguré. Paris à genoux.

Ambulances voitures de police fonçaient dans tous les sens. Les radios en continu assénaient les nouvelles. Les réseaux sociaux jouaient leur rôle. Je crois que c’est là que je découvris qu’on pouvait signaler que, chanceux, nous étions en sécurité.

Combien de points de tir. 3 ou 8?  Etait-elle là la question. 

Les texto encore. Noa  8 ans était au Stade avec son club de foot.

Tu le savais, toi, qui se produisait  au Bataclan ce soir-là?

Lorsqu’il quitta le restaurant malgré les consignes, mon fils me raconta que le patron leur dit: Bonne chance. Mon enfant, le pacifique, le tolérant, le passionné de politique, je l’entendis  dire son regret  de n’être ni flic ni soldat. Il fallai leur faire la peau, à ces enflures.

Ces images. Ces témoignages de rescapés en sanglots. Ces visages en larmes sur la pelouse du Stade.

L assaut donné au Bataclan. L’ordre donné aux chaînes d’info en continu de ne plus diffuser en direct pendant l’assaut. Hollande prit la parole. Le bilan s’affinait.

Ce soulagement coupable quand tu apprenais que les tiens étaient  safe.

Je me souviens que la France venait de mettre à  l’œuvre son plan très haute sécurité. Pour la COP 21.

La campagne régionale fut  suspendue. L’état d’urgence décrété. Le monde entier avait été ciblé. Le monde libre. Laïque.

Nous ne pouvions  même pas dire comme à Tel Aviv que nous continuerions à danser.

Nos enfants? Comment ne rien leur dire? Comment les informer? Ma petite fille était en larmes et avait mis son casque. Pour ne plus entendre.

Paris vivait ce soir-là à la mode israélienne. Le monde peut-être allait comprendre.

Deux ans étaient passés. Le hasard fit que nous nous retrouvâmes à peu de choses près les mêmes. A la même table. Le cancer était entré dans ta vie et le divorce dans la mienne. Rien de grave.

Le terrorisme nous avait tous définitivement changés, convié  qu’il s’était désormais imposé chez nous tous.

Personne hier ne parla du 13 novembre. La soirée fut politique. Tourna exclusivement autour des solutions pour empêcher cette guerre civile qui planait d’après toi au-dessus de nos têtes.

Tous nous avions appris à vivre avec cette nouvelle donne. Cette menace sur le monde.

Nous parlâmes des 6 millions de morts dans la région des grands lacs.

Des viols d’hommes et d’enfants dans l’indifférence de la communauté internationale.

Nous brassâmes  de l’air. Valls. Macron. Les chiffres de la démographie. Notre armée. Notre police.  Cette sourde menace.

Elle était Finie, cette insouciance à la Sagan. Nous avions vieilli. La soirée était douce.

Pourtant. Touche pas : ça fait encore mal.

Sarah Cattan

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Un commentaire pour “13 nov 2015-13 nov 2019 : Touche pas ça fait encore mal, par Sarah Cattan
  1. danielka dit :

    Je ne peux pas m’y faire , je ne m’y ferai jamais , j’étais au téléphone , mes petits enfants , ma petite fille et son mari , ils vont bien…..mais deux de leurs amis sont morts ;j’ose dire que je suis soulagée ; les miens n’ont rien , non ! ils ont tellement de peine pour leurs amis , nous sommes anéantis que ces personnes aient été massacrées dans le Bataclan . à une terrasse de restaurant , jamais je ne m’y ferai ;jamais.

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