13 nov 2015-13 nov 2017 : Touche pas ça fait encore mal, par Sarah Cattan

Je me souviens très précisément de ce soir-là. Toi aussi, tu sais exactement où tu étais le 11 septembre. Et ce que tu faisais, ce soir-là, quand te sont parvenues les nouvelles : c’était le 13 novembre 2015.

Nous, nous traversions Paris pour rejoindre des amis. Guidés par Waze : les médecins avaient organisé une opération escargot. La beauté de Paris était toujours bouleversante et sur le Pont Alexandre III, j’ai encore baissé la vitre pour encore prendre une photo. Il est de ces spectacles immuables dont jamais on ne se lasse.

Waze. Nous  arrivons tous en même temps au dîner. Nous sommes 8. Paris avait la crève cette semaine-là. Serge est médecin et l’on parla d’abord du virus qui nous avait fait plier l’un après l’autre. La conversation en arriva au No Gluten. Comment et pourquoi, je ne me souviens plus, mais elle dévia sur Air France. Mais si, souviens-toi, une histoire de chemise qu’un syndicaliste arracha à un dirigeant de la compagnie. Quasi en direct.

Comme toujours, ce fut lui, Jean-Claude V., ancien LO et aujourd’hui patron de la librairie chère à Mitterand, qui comprenait si bien les arracheurs de chemise et voilà même qu’il était en phase avec Mélenchon. On avait l’habitude. On le charria. On joua à le plaindre. On éclata de rire.

Nos expériences avec les compagnies low- coast, elles suivirent et je me souviens bien que toi, Mickael, encore sous le coup du décalage horaire du à ton retour de Séoul, tu n’en démordais pas : tu avais pendant ce vol rencontré le type même du Gros Con. Chacun avait sa définition du gros con. Et puis, Balzac s’immisça dans la conversation. Et Daesh, évidemment. Si on n’y arrivait pas, c’est qu’on ne voulait pas, disait-celui-là. Pourquoi ensuite, je ne saurais dire, on évoqua le boycott jugé alors scandaleux des produits israéliens, je ne saurais te dire. On éclata de rire quand Serge qui entrait d’un week-end en Israel raconta : ils ne disent plus territoires occupés, ils disent territoires libérés. 

Dom, anthropologue, décréta que  ce dîner était vraiment passionnant sur le plan ethnologie et moi, j’ai encore oublié de lui demander pourquoi il avait dit ça ce soir-là.

On buvait du Haut Marbuzet. Deux d’entre nous étaient entre temps devenus végétariens.

Pourquoi Mickael débarqué de Corée évoqua-t-il ce soir-là la douceur de vivre à Paris et pourquoi tous nous en convînmes ? Parce que, ce 13 novembre 2015, à 21 heures, c’était encore vrai ?

Il était  23heures. Un téléphone sonnait au loin depuis une bonne heure. Le RSA du savoir-vivre: depuis peu, la règle était de tous laisser nos smartphones au vestiaire. Etait moqué celui qui, un peu plouc, poserait son écran sur la table du dîner. Quel était le menu de ce dîner, je ne m’en souviens absolument pas. Restent des bouts de conversations. Une certaine légèreté.

Je me souviens que Jean-Claude finit par se lever. Manifestement quelqu’un essayait obstinément de le joindre. Ça ressemblait à ces films de Claude Sautet. Ce fut très rapide. Nous le vîmes raccrocher. Plusieurs attentats simultanés à Paris. Nous allumons la télé. BFM.

Nous sommes la, tous, devant cet écran. Le sens vérifié du mot impuissance. Sidération. Le Bataclan. Le XI ème et ses bars. Ses restaurants. Le Stade de France. Ces lieux que tous nous fréquentons. Chacun consulte son  téléphone. Échange de textos. Tous nous prenons l’ampleur du carnage. Chacun s’enquiert des siens.

Sur l’écran de mon téléphone, des textos. Ou êtes-vous exactement ? Fusillades simultanées. Restez où vous êtes. Je cherche à joindre mon fils. A 21h il allait chercher son amoureuse Gare de Lyon. Ça sonne et ne répond pas. Il appelle. Il dînait à la Bastille.

Tous nous avons envie de rentrer. D’essayer de rentrer. Non nous n’allons pas dormir chez vous. Paris retentit de sirènes. Paris défiguré. Paris à genoux. Ambulances voitures de police foncent dans tous les sens. Les radios en continu assènent les nouvelles. Les réseaux sociaux. Combien de points de tir. 3 ou 8?  Etait-elle là la question. 3 c’était déjà signé. Les texto encore. Felix 8 ans était au Stade avec son club de foot. Tu sais, toi, qui se produisait  au Bataclan ce soir.

Quand tu as quitté le restaurant malgré les consignes, le patron t’a dit Bonne chance. Franz, le pacifique, le tolérant, le passionné de politique, l’entendre dire je regrette de n’être ni flic ni soldat. Il faut leur faire la peau à ces enflures.

Ces images. Ces témoignages de rescapés en sanglots. Ces visages en larmes sur la pelouse du Stade.

L assaut donné au Bataclan. L’ordre donné aux chaînes d’info en continu de ne plus diffuser en direct pendant l’assaut. Hollande prend la parole. Le bilan s’affine. Ce soulagement coupable quand tu apprends que les tiens sont safe. Je réalise que depuis quelques heures la France avait mis à l’œuvre son plan très haute sécurité. Pour la COP 21. La campagne régionale est suspendue. L’état d’urgence décrété. Le monde entier avait été ciblé. Le monde libre. Laïc. On ne pouvait même pas dire comme à Tel Aviv que nous continuerions à danser. Nos enfants? Comment ne rien leur dire? Comment informer? Luna hier était en larmes et mettait son casque pour ne plus entendre. Paris vivait ce soir-là à la mode israélienne. Le monde peut-être allait comprendre.

Deux ans déjà. Le hasard a fait qu’hier soir nous étions à peu de choses près les mêmes. A la même table. Le cancer était entré dans ta vie et le divorce dans la mienne. Rien de grave. Le terrorisme nous avait tous définitivement changés, invité qu’il était désormais chez nous tous. Mickael était là à nouveau. Personne hier ne parla du 13 novembre. La soirée fut politique. Tourna exclusivement autour des solutions pour empêcher cette guerre civile qui planait d’après toi au-dessus de nos têtes. Tous nous avions appris à vivre avec cette nouvelle donne. Cette menace sur le monde. Nous parlâmes des 6 millions de morts dans la région des grands lacs. Des viols d’hommes et d’enfants dans l’indifférence de la communauté internationale. Nous brassions de l’air. Valls. Macron. Les chiffres de la démographie. Notre armée. Notre police.  Cette sourde menace. Finie cette insouciance à la Sagan. Nous avions vieilli. La soirée était douce. Touche pas : ça fait encore mal.

Sarah Cattan

 

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