Tou Bichvat : Des arbres et des hommes. Daniel Farhi

Dimanche soir et lundi prochains, les Juifs – qui sont décidément des gens bizarres – fêteront un nouvel-an non moins bizarre, celui des arbres. ראש השנה לאילנות (rosh-hashana la’ilanoth). Pourquoi donc, en plein mois de janvier, au cœur de l’hiver, célébrer les arbres dénudés de leurs feuilles et de leurs fruits ? Et d’ailleurs, pourquoi avoir institué un nouvel-an des arbres ? N’avons-nous pas, en tant que Juifs, le nouvel-an de Rosh-Hashana et, en tant que citoyens de différents pays, le 1er janvier du calendrier grégorien ? Je vais donc éclairer votre lanterne, lecteurs à la curiosité acérée. Ce sont les rabbins du Talmud qui ont décidé d’instaurer quatre nouvel-an dans l’année : le premier au mois de nissane (avril) pour l’ordre des fêtes, le compte des règnes et des mois, ainsi qu’il est dit dans la Torah (Exode 12:2) : « Ce mois sera pour vous le premier des mois ». Le deuxième nouvel-an est celui du 1er Eloul (vers le mois d’août) pour les animaux ; il s’agissait, à l’époque du Temple, de connaître l’âge des bêtes à y sacrifier. Le troisième nouvel-an est celui des années et l’anniversaire de la création du monde le 1er tishri (vers septembre). Enfin, le quatrième nouvel-an est celui que nous allons fêter, le 15 shevath (tou bishvath, vers janvier/février). Il a été fixé par les rabbins du Talmud (Mishna Rosh-Hashana 1:1) afin d’obéir au commandement concernant la plantation des arbres fruitiers (Lévitique 19:23-25) qui interdit d’en consommer les fruits les trois premières années, ordonne de les consacrer à Dieu la quatrième, et de ne commencer d’en tirer profit que la cinquième. Bien sûr, ce nouvel-an permettait de chiffrer l’âge des arbres en fonction de leur plantation avant ou après sa date.

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De nos jours où, le Temple ayant été détruit, la législation sur les arbres fruitiers a perdu sa signification première, Tou Bishvath est devenu une fête semi-laïque et est célébrée comme une manifestation à caractère écologique. En Israël, particulièrement, les écoliers n’ont pas classe et participent à la plantation d’arbres, fruitiers ou pas. Et de fait il est bon, et conforme à la vision du judaïsme, que l’arbre soit ainsi célébré une fois l’an. N’est-ce pas lui qui plonge profondément ses racines et élève ses branches vers le ciel, symbolisant ainsi l’homme qui se rattache à son passé et se projette dans l’avenir ? N’est-ce pas lui encore qui, par la chlorophylle que contiennent ses feuilles et le processus de la photosynthèse, permet à la lumière de fournir l’oxygène nécessaire à la vie sur terre ? Lui encore qui fournit le bois et le papier ? – Le bois si présent dans la construction de l’arche de Noé par laquelle l’humanité ne disparut pas dans le déluge envoyé par Dieu. Si présent dans la construction du Tabernacle au désert contenant les tables de pierre de la Loi divine, et plus tard du Temple construit par le roi Salomon. Le bois du bâton de Moïse qui accomplit des miracles et fendit les flots de la Mer rouge, celui de la perche surmontée d’un serpent d’airain qui guérissait les pécheurs lorsqu’ils levaient les yeux vers lui, c’est-à-dire vers Dieu. Le bois qui chauffe et qui sert à fabriquer des meubles que cisèlent les ébénistes, des charpentes, des poutres qui défient le temps et vers lequel se tournent à nouveau les architectes d’aujourd’hui pour former la structure d’immeubles et de tours de plus de cinquante mètres.

Je veux vous partager mon amour pour les arbres et le bois. Je vous ai déjà parlé de mon saule hélas abattu. Je ne vous ai pas dit mon amour des forêts au contact desquelles mon passé d’enfant caché m’a fait grandir. C’était dans les départements du Doubs et de la Haute-Saône mais aussi dans la Suisse alpestre voisine. Forêts de sapins majestueux qui couvrent des centaines de kilomètres carrés, dont le sol est comme un tapis doux au pied qui le foule, fait d’aiguilles et de cônes. Arbres altiers et majestueux à l’odeur pénétrante, aux différentes nuances de vert, parfois aussi de bleu. Persistants, ils nous offrent toute l’année leur merveilleuse ramure. Recouverts de neige en hiver, ils continuent de se dresser fièrement vers le ciel gris ou bleu comme un somptueux manteau pour les montagnes. En été, ils nous fournissent une ombre et une fraîcheur accueillantes. Auprès de mes arbres, je vivais heureux ; et je continue de le faire sans éprouver les regrets de Brassens d’avoir quitté le sien. 30% du territoire français, nous dit-on, est couvert de forêts. C’est une bénédiction que la nature nous envoie et dont nous avons la responsabilité de la préserver, de l’entretenir et de la renouveler. Les arbres sont notre respiration mais aussi les délices de nos yeux. Un conseil : allez tout près et même contre un arbre et … parlez-lui. Il vous écoutera et vous lui ferez du bien. Je pense que vous allez me traiter de fou ; j’accepte par avance votre jugement, mais je vous plaindrai amèrement de ne pas tenter l’expérience.

Et puis, il y a l’art de l’ébénisterie qui transforme l’arbre en de splendides meubles ou statues. C’est le moyen qu’à trouvé l’homme de rendre presqu’éternels les arbres dont l’espérance de vie dans la nature dépasse rarement le siècle. Le travail de ciselure, de sculpture, de marqueterie, de placage, de dorure, de vernissage, etc. est noble. Il apporte à celui qui s’y adonne comme à ceux qui posséderont un jour ces meubles chargés d’art, de connaissance et de sagesse, des instants d’éternité. Sagesse, connaissance, intelligence sont les trois qualités citées par la Torah lorsqu’elle nous parle de la construction du Tabernacle sous la direction de Betsalel, affirmant qu’il les tenait de Dieu Lui-même. N’y a-t-il pas du divin à chaque fois que l’homme transforme la matière pour créer une œuvre ? Sans l’arbre que nous célébrons à Tou bishevath, ce ne serait pas possible. Un proverbe africain dit : « Qui a planté un arbre n’a pas vécu inutilement ». Et Victor Hugo, de son côté, écrivait : « Vous m’offrez la cité… je préfère les bois, car je trouve, voyant les hommes que vous êtes, plus de cœur aux rochers, moins de bêtise aux bêtes ».
Enfin, l’arbre fournit le papier ! Depuis 2000 ans, l’homme a appris à fabriquer ce support essentiel qui a permis l’écriture sur un matériau autre que la pierre, les tablettes ou le papyrus. L’imprimerie a pu ainsi apparaître et l’histoire et les pensées de l’humanité être fixées sur un support permanent et fiable. Il peut paraître dépassé de vanter le papier à une époque où l’informatique tend à le reléguer aux oubliettes de l’histoire. Pour nous Juifs qui sommes le peuple du Livre (la Bible) et des livres, le papier restera longtemps encore indispensable et précieux, plus que tout autre support. Certes la Torah, lorsqu’elle légiférait sur les arbres, n’avait pas prévu qu’un jour elle devrait son universalité à l’invention du papier qui permettrait de la diffuser aux nations de l’univers, chacune dans sa langue. Outre les utilisations moins nobles du papier que l’homme a inventées, il est bon de ne pas sous-estimer le caractère irremplaçable de l’arbre dans nos vies. –

Photographie de l’arbre de Goethe avec des déportés se promenant (certainement prise par Angeli, un dimanche) © AFBDK

J’ai une pensée particulière pour « l’arbre de Goethe » ainsi qu’on nommait l’unique arbre, un chêne, du camp de concentration et d’extermination de Buchenwald. Cet arbre était un symbole, tant pour les malheureux prisonniers qui y voyaient un vestige du monde auquel on les avait arrachés, que pour leurs bourreaux nazis car une légende voulait que le jour où il tomberait serait celui de la chute du IIIème Reich. Or, lors des bombardements alliés du 25 août 1944, l’arbre fut touché et abattu dès le lendemain…

Daniel Farhi

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Publié dans Religion
Un commentaire pour “Tou Bichvat : Des arbres et des hommes. Daniel Farhi
  1. Bourhis dit :

    Merci pour cet article.
    חג סמח

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