Je ne donne pas de conseils, je montre l’exemple, disait-elle, par Sarah Cattan

Pour nous toutes, pour vous tous, elle est la femme qui aura marqué le vingtième siècle en donnant son nom à cette Loi qui, en légalisant l’avortement, mit une majuscule au Droit des femmes à disposer de leur corps.

Femmes, nous lui devons notre liberté et lui vouons pour cela une éternelle gratitude. Pour tant d’autres raisons, nous l’aimons inconditionnellement. Pour son histoire. La noblesse de ses combats. Pour son exemplarité. Sa dignité. Pour ce regard clair aussi, dont la profonde gravité nous est une lumière, aujourd’hui. Son entrée au Panthéon n’est que Justice.

simone1b

publicitÉ


Cette cadette d’une famille juive et laïque de quatre enfants, installée à Nice, est la fille d’Yvonne Steinmetz et d’André Jacob. Ce dernier, alors architecte, subira la récession due à la crise économique des années 1930, et c’est alors que la famille fait encore face à de grosses difficultés financières qu’arrive la seconde Guerre mondiale : dès 1940, la famille croit échapper à la ségrégation progressive des lois anti-juives en transformant son nom, Jacob, en Jacquier. Cela n’empêchera pas Simone d’être arrêtée par la gestapo en mars 1944. Toute sa famille sera déportée.

Elle a 17 ans et se retrouve à Drancy, puis à Auschwitz, avec sa mère et sa sœur Madeleine, alors que Denise, son autre sœur, est déportée à Ravensbrück. Simone ne reverra jamais son père et son frère, déportés en Lituanie. Elle sera, elle, transférée dans plusieurs camps, notamment à Bergen-Belsen, où le matricule 78651 lui est tatoué sur le bras et est affectée aux travaux de terrassement. Sa mère y mourra du typhus, et Madeleine, atteinte de la même maladie, sera sauvée par l’arrivée des Alliés.

1945 : Denise, engagée dans la Résistance, Madeleine et Simone seront les uniques survivantes de la famille. Simone a 18 ans. Dans un entretien accordé à Annette Wieviorka[1], elle raconte son retour en France et ce sentiment que presque personne ne veut entendre ce qu’elle a à dire : On entend souvent dire que les déportés ont voulu oublier et ont préféré se taire. (…) Si je prends mon cas, j’ai toujours été disposée à en parler, à témoigner. Mais personne n’avait envie de nous entendre. C’est seulement en 1976, dans un documentaire diffusé sur TF1, qu’elle évoquera la déportation de sa famille et sur le site du Mémorial de la Shoah qu’elle parlera de la survie dans le système concentrationnaire.

L’INSTINCT DE VIE

Elle entreprend alors de brillantes études de droit, avant d’entrer à Sciences Po, où elle rencontre Antoine Veil, qu’elle épousera. Mais il fallait bien que cette survivante de la Shoah fût une femme d’exception : en connaissez-vous une seule autre qui, mariée, mère de 3 enfants, quittât une brillante carrière dans la magistrature et s’imposât comme elle le fit sur la scène politique, emportant le respect de tous, ceux de gauche comme ceux de droite, sans doute par sa droiture et la constance de ses convictions humanistes.

Le documentaire Simone Veil, l’instinct de vie[2] revient sur la trajectoire de la femme politique préférée des Français.

1969. Cette année marque son entrée en politique dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, mais à la chancellerie, cette bosseuse est remarquée par l’influente Marie-France Garaud, qui la recommande à Jacques Chirac. Nommé Premier ministre en 1974, il propulsera Ministre de la Santé celle qu’il surnomme Poussinnette.

1974. Elle est chargée de présenter au Parlement le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse qui dépénalise l’avortement. Le 26 novembre, commence la bataille parlementaire la plus passionnelle de notre histoire. Simone Veil monte à la Tribune de l’Assemblée Nationale pour défendre face à une assemblée qui compte 9 femmes pour 481 hommes son projet de loi autorisant l’avortement : en France, elles sont alors 300 000 femmes à avorter clandestinement chaque année, 300 000 criminelles selon la loi pénale de 1920. Pendant trois jours et deux nuits, elle affrontera 74 orateurs et répondra aux accusations ignobles de racisme nazi ou d’eugénisme : Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300.000 avortements qui chaque année mutilent les femmes dans ce pays, bafouent nos lois et humilient ou traumatisent celles qui y ont recours. Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit de les écouter. C’est toujours un drame, assure-t-elle tout en soulignant que l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. Michel Debré, ancien Premier Ministre du général de Gaulle, voit dans ce texte une monstrueuse erreur historique et des députés de droite diffusent dans l’hémicycle, à tour de rôle, les battements d’un cœur de fœtus de quelques semaines, affirmant que si le projet était adopté, il ferait chaque année deux fois plus de victimes que la bombe d’Hiroshima et que Le temps n’est pas loin où nous connaîtrons en France ces avortoirs, ces abattoirs où s’entassent des cadavres de petits hommes[3]. D’autres reprochent à la Ministre le choix d’un génocide, l’un n’hésitant pas à évoquer les embryons jetés au four crématoire alors qu’un autre[4] parle de barbarie organisée et couverte par la loi comme elle le fut par les nazis.

JE N’IMAGINAIS PAS LA HAINE QUE J’ALLAIS SUSCITER

Simone Veil dira plus tard avoir ressenti un immense mépris : Je n’imaginais pas la haine que j’allais susciter, confia-t-elle dans un livre entretien avec la journaliste Annick Cojean[5] : Il y avait tellement d’hypocrisie dans cet hémicycle rempli essentiellement d’hommes, dont certains cherchaient en sous-main des adresses pour faire avorter leur maîtresse ou quelqu’un de leurs proches. Le 29 novembre 1974, au cœur de la nuit, le texte est voté par 284 voix contre 189, la loi est adoptée au Sénat et entre en vigueur le 17 janvier 1975, avancée majeure qui actera le début d’une popularité éternelle de Simone Veil dans l’opinion : la Ministre entre dans l’Histoire. Pour info, le texte complet des débats sur la loi du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de grossesse, publiés au Journal officiel de 1974, est consultable sur le site de l’Assemblée Nationale.

simone3

L’ex-ministre de Jacques Chirac et Edouard Balladur a aussi su s’emparer d’autres sujets de société sensibles comme le divorce ou la question des prisons, et fait partie de ceux, peu nombreux, qui combattirent sans relâche le Front national dès son émergence : alors que certaines personnalités de l’UDF passent des accords de désistements locaux avec le FN et que Pasqua évoque des préoccupations et des valeurs semblables, elle déclare qu’ entre un Front National et un socialiste, elle votera pour un socialiste.

1979. Cette pionnière devient la première femme à prendre la Présidence du Parlement Européen et y représentera le parti centriste UDF pendant 4 ans, faisant de la construction européenne une de ses priorités.

Quelle carrière politique d’importance pour cette pro-européenne qui siégera au Conseil Constitutionnel de mars 1998 à mars 2007, s’engageant durant son mandat pour le OUI au référendum sur la constitution européenne alors que les membres du Conseil constitutionnel sont soumis au devoir de réserve : et dire qu’elle ne se définit pas du tout comme une militante.

De 2000 à 2007, elle préside la Fondation pour la mémoire de la Shoah, dont elle est par la suite présidente d’honneur. Elle s’oppose, le 15 février 2008, à l’idée de confier la mémoire d’un enfant juif de France mort dans la shoah à chaque élève de CM2, jugeant que C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste.

Le 8 mars 2007, tout juste libérée de son devoir de réserve lié à son mandat de membre du Conseil constitutionnel, elle annonce sa décision de soutenir Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de 2007. Toutefois, cela ne l’empêche pas de garder sa liberté de jugement et, à l’annonce de la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale par le candidat de l’UMP au cas où il serait élu, elle répond qu’elle aurait préféré un ministère de l’Immigration et de l’Intégration.

2007 encore. Elle publie ses Mémoires sous un titre emprunté à Maupassant : Une Vie[6], et revient sur les évènements phares de sa vie, qu’ils fussent publics ou intimes, comme le décès de sa sœur Madeleine, venue lui rendre visite à Stuttgart en août 1952 et victime d’un accident de voiture sur la route du retour, avec son bébé. Au moment de l’accident, Milou rédigeait une lettre à Simone qu’elle venait pourtant de quitter et ces pages furent retrouvées sur ses genoux. Elle n’épargne pas Paul Touvier et Maurice Papon et leur consacre les quatre premiers chapitres qui furent édités en 2010 sous le titre Une jeunesse au temps de la Shoah, dans la Collection Le Livre de poche.

SOUS LA COUPOLE

2010.voilà Simone membre de l’Académie Française, désormais une des rares femmes de la prestigieuse instance. Elle est reçue sous la Coupole le 18 mars et le Discours de Jean d’Ormesson parle admirablement d’elle : C’est une joie, Madame, et un honneur de vous accueillir dans cette vieille maison où vous allez occuper le treizième fauteuil qui fut celui de Racine. […] Les seuls sentiments que vous pouvez inspirer sont l’admiration et l’affection. Je voudrais essayer de montrer pourquoi et comment vous incarnez avec plus d’éclat que personne les temps où nous avons vécu, où le Mal s’est déchaîné comme peut-être jamais tout au long de l’histoire et où quelques-uns, comme vous, ont lutté contre lui avec détermination et courage et illustré les principes, qui ne nous sont pas tout à fait étrangers, de liberté, d’égalité et de fraternité.

Jean d’Ormesson souligne le caractère foncièrement laïc de sa famille : Vous étiez juifs et laïques. Vous mangiez une choucroute le jour de Kippour et se plaît à rappeler mult menues anecdotes, évoquant cette amie de Nice, arrêtée en même temps, qui conservait sur elle un petit flacon de Lanvin : Sous les cheminées des crématoires d’où sort une fumée pestilentielle qui obscurcit le ciel, vous vous aspergez, à trois ou quatre, de ce dernier lambeau de civilisation avant la barbarie, rappelant gravement ce numéro indélébile tatoué sur le bras […] remplaçant l’identité perdue, chaque femme étant enregistrée sous son seul numéro avec, pour tout le monde, le prénom de Sarah, et évoquant le retour : Vous entendez des gens s’étonner : « Tiens ! Elles sont revenues ? C’est bien la preuve que ce n’était pas si terrible… » Le désespoir vous prend.

Il revient sur le caractère de la nouvelle académicienne : À plusieurs reprises, dans des bouches modestes ou dans des bouches augustes, j’ai entendu parler de votre caractère. C’était toujours dit avec respect, avec affection, mais avec une certaine conviction : il paraît, Madame, que vous avez un caractère difficile. Difficile ! Je pense bien. On ne sort pas de la Shoah avec le sourire aux lèvres. Il ajoute : Permettez-moi de vous le dire avec simplicité : pour quelqu’un qui a traversé vivante le feu de l’enfer et qui a été bien obligée de perdre beaucoup de ses illusions, vous me paraissez très peu cynique, très tendre et même enjouée et très gaie.

simone2

Il rappelle encore que son grand homme fut Mendès France et qu’elle vota souvent socialiste avant de se lier avec Marie-France Garaud, principale conseillère du convivial et chaleureux Jacques Chirac.

Revenant sur la Loi qui porte son nom, il rappela que les catholiques, les protestants, les juifs étaient très divisés : Les catholiques intégristes vous étaient – et vous restent – farouchement opposés. Certains luthériens étaient hostiles à votre projet alors que la majorité de l’Église réformée y était favorable. Parmi les juifs religieux, quelques-uns vous ont gardé rancune : il y a cinq ans, des rabbins intégristes de New York ont écrit au président de la République polonaise pour contester le choix de l’auteur de la loi française sur l’interruption volontaire de grossesse comme représentant des déportés au 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz. À l’époque, la télévision ne retransmettait pas les débats parlementaires. Au moment où s’ouvre, sous la présidence d’Edgar Faure, la discussion du projet à l’Assemblée nationale, une grève éclate à l’O.R.T.F. En dépit à la fois de la coutume et de la grève, des techniciens grévistes s’installent dans les tribunes et diffusent le débat en direct. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui et ici, se souviennent encore de ce spectacle où la grandeur se mêlait à la sauvagerie.

Dans sa réponse à Jean d’Ormesson, Simone Veil fait l’éloge de Pierre Messmer dont elle occupera le fauteuil. Elle évoque dans ce discours l’amour de la langue française, partagé avec son père : L’architecte de talent qu’il fut, Grand Prix de Rome, révérait la langue française, et je n’évoque pas sans émotion le souvenir de ces repas de famille où j’avais recours au dictionnaire pour départager nos divergences sur le sens et l’orthographe des mots. Bien entendu, c’est lui qui avait toujours raison. Plus encore que je ne le suis, il serait ébloui que sa fille vienne occuper ici le fauteuil de Racine.

Pour elle, l’Académie est un lieu où se réunissent des hommes et des femmes qui considèrent que l’avis de plusieurs sera plus riche et mieux motivé que celui d’un seul.

Son éloge à Pierre Mesmer l’amène à revenir sur la douloureuse histoire des harkis, ces musulmans qui avaient accepté en Algérie de servir dans l’armée française et que les Accords d’Evian ne surent protéger. Elle affirme que la tragédie de ces familles entières abandonnées laisse une tache indélébile sur notre histoire contemporaine et rappelle comment Pierre Messmer eut, malgré lui qui voyait là une situation de non-assistance à personne en danger eut pourtant le redoutable devoir d’incarner l’autorité de l’État, et n’hésite pas à le comparer au Créon d’Antigone : Un devoir parfois ingrat incombe à l’homme politique. Quand il accepte un mandat ou une mission, sa personne et ses sentiments doivent s’effacer. Il se doit de définir et d’appliquer la politique la plus conforme à l’intérêt général. Une part de la grandeur de ce métier est là. Cela s’appelle le courage, conclut-elle en faisant du texte de Sophocle un plaidoyer pour la responsabilité. Un homme politique ne doit pas chercher à plaire, mais à agir.

2012. Proche de la famille centriste, Simone Veil accepte que soit présentée la première carte adhérent de l’UDI, qui est à son nom.

2014. elle affirme dans une Tribune sur Terredisrael.com, publiée ici même : Six millions. […] Cela suffit pour que, jusqu’à ma mort, ma judéité soit imprescriptible. Le kaddish sera dit sur ma tombe. Je suis juive.

2016. elle a 88 ans. Le 8 avril, le Grand Orient de France lui décerne la Marianne Jacques France: Simone Veil incarne un engagement républicain si cher aux francs-maçons, explique Daniel Keller dans son discours, saluant la magistrate qui choisit de travailler dans l’Administration pénitentiaire et d’y engager un combat pour la dignité humaine dans les prisons, mais aussi ce combat pour l’émancipation des femmes, fille de la laïcité qui constitue le cœur de l’engagement des francs-maçons. Et le Grand-Maître d’ajouter : Sa loi sur l’IVG devint le symbole de l’amélioration de l’Homme et de la société à laquelle les francs-maçons travaillent; cette loi reste un pilier de notre société, avant d’évoquer sa fonction de Présidente d’honneur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de rappeler ce moment où l’ombre de l’antisémitisme, mais aussi de l’antimaçonnisme, retrouve une intensité dont l’Histoire aurait dû nous préserver à jamais.

Des fonctions, titres prestigieux, médailles et décorations qui la constituent, nous rappellerons ici qu’elle fut Docteur honoris causa de diverses universités, dont Princetown (1975), l’Institut Weizmann (1976), l’Université Ben Gourion (Israël, 2010), l’Université de Tel Aviv (Israël, 2011), l’Université de Meiji (Japon, 2011), et qu’elle reçut entre autres le prix Truman pour la paix (Jérusalem, 1991) et la médaille d’or du B’Nai Brith (Washington, 1993).

Vous l’aurez compris : elle n’est pas de ces politiques qui s’épanchent dans les media. Elle, elle se tient. C’est une question de nature : aujourd’hui encore, elle se tiendrait. Seuls deux documentaires, une autobiographie, un unique reportage accordé à Paris Match, de rares entretiens qu’elle donna et le livre de Sarah Briand, Simone éternelle rebelle[7], dévoilent le visage intime de cette femme exceptionnelle qui avança toujours, malgré les bourrasques qui tentèrent de dévaster sa vie, gardant le cap et cachant avec une dignité qui force le respect des plaies à vif. Grâce à eux, nous accédons aux témoignages politiques attendus mais encore à la parole des proches de Simone Veil. Ses proches, ce sont les siens, sa famille et ses compagnes de captivité. Tous évoquent à l’unisson une extrême pudeur et aussi une indicible tendresse. Si le lecteur comprend que Simone a toujours gardé des séquelles de sa période d’enfermement, de savoureuses anecdotes lui apprennent aussi combien la promiscuité l’insupporte : il découvre cette manie partagée avec Marceline Loridan : C’est plus fort qu’elle, écrit Sarah Briand, Elle a tellement souffert de ne jamais avoir de couverts à Auschwitz et de devoir laper sa soupe comme un animal, que 70 ans après, elle voit comme une nécessité de chiper des petites cuillères partout où elle a l’occasion de le faire. Marceline comprend, car elle fait la même chose, et il sourit, la revoyant auprès d’un Sarkozy familier, découvrant combien l’insupportait le fait qu’on lui tape sur l’épaule ou qu’on lui prenne le bras, ce qu’elle ne tolérait que de Jacques Chirac. Sa part de liberté et d’anticonformisme se révèle d’ailleurs dans l’amitié inaltérable qui lie cette bourgeoise réservée au tactile Jacques Chirac ou à la révoltée Marceline Loridan.

LA MÈRE VEIL, LA PATRONNE

simone4

Peu imaginaient Simone Veil heureuse dans ce grand lit débordant de coussins et dont elle fit un boudoir : si c’est là qu’elle joua et discuta toute sa vie avec ses fils, puis, plus tard, avec ses petites-filles et arrière-petites-filles, c’est aussi là, sur ce lit, qu’elle peaufina l’inoubliable discours de quarante minutes en faveur de la légalisation de l’avortement. Les mêmes ignoraient que ses fils la surnommaient la mère Veil pour moquer gentiment son caractère soupe au lait et que son époux l’appelait tendrement la  patronne. C’est que Simone éternelle rebelle nous conte aussi sa proximité avec ses fils, Jean et Pierre-François, avocats, et la passion pour l’art qu’elle partagea avec Claude-Nicolas, médecin, avec lequel elle courait les galeries : De temps à autre, écrit Sarah Briand, elle revenait avec un objet ou un tableau et s’amusait par avance de la réaction courroucée d’Antoine qui s’inquiétait des dépenses, selon lui inconsidérées, de son épouse. Alors, jetant, un regard complice à Claude, elle affirmait à son mari que c’était un cadeau que son fils venait de lui offrir, ou que l’œuvre d’art était un achat de Claude et qu’elle était simplement en dépôt chez elle. Devant le cercueil de Nicolas, mort en 2002 d’une crise cardiaque, elle dira sobrement: J’ai commencé ma vie dans l’horreur, et je la termine dans le désespoir.

Quand en 2013 elle perdra son époux, elle apprend à vivre sans celui qui veilla sur elle à qui la vieillesse et la mémoire jouaient des tours et renonce aux apparitions publiques, vivant à l’abri des regards dans son appartement cocon de la Place Vauban, où se succèdent les visites de ses fils, ses petits enfants et de ses amis Paul Schaffer[8], Marceline Loridan[9] et Ginette Kolinka, collègues des camps avec lesquels elle partage harengs et vodka.

2016. Juillet. Heureux anniversaire Simone Veil. Comme nous aurions aimé vous entendre aujourd’hui surtout. Vous auriez dénoncé les misérables arrangements de nos politiques, vous qui écriviez, concernant les Justes, que leurs actes prouvent que la banalité du mal n’existe pas. Vous auriez montré la voie à ceux qui prétendent nous gouverner, vous qui aviez dévoilé dans la crypte du Panthéon cette plaque sur laquelle on peut lire: Sous la chape de haine et de nuit tombée sur la France dans les années d’occupation, des lumières par milliers refusèrent de s’éteindre. Nommés Justes parmi les nations ou restés anonymes, des femmes et des hommes de toutes origines et de toutes conditions ont sauvé des Juifs des persécutions antisémites et des camps d’extermination. Bravant les risques encourus, ils ont incarné l’Honneur de la France, ses valeurs de Justice, de Tolérance et d’Humanité. Vous auriez su les alerter, vous qui nous expliquiez combien cette mémoire des Justes était un trésor dont la sauvegarde est d’autant plus précieuse que le monde où nous vivons me semble menacé, non seulement par le désordre climatique, mais par le retour des intégrismes, vous dont l’épée d’Immortelle est parée du numéro matricule 78651 et des devises de la République française et de l’Union Européenne : Liberté, Egalité, Fraternité et Unis dans la diversité.

2016. Juillet. Certes vous êtes toujours dans ce qu’ils appellent le top 3 des personnalités préférées de l’année selon le traditionnel sondage réalisé pour le JDD par l’IFOP et c’est Jean d’Ormesson, encore, qui nous explique le mieux pourquoi les français vouent une sorte de culte à l’icône que vous êtes devenue : d’abord votre attitude face au malheur : vous l’avez dominé avec une fermeté d’âme exemplaire. Mais aussi parce que, trouvant le courage de vous opposer à ceux qui vous étaient proches, vous avez su, quand vous l’estimiez juste, prendre le parti de ceux qui étaient le plus éloignés de vous. Sans doute aussi parce qu’il vous parut évident de refuser une Légion d’honneur au titre d’ancienne déportée, estimant qu’il ne suffit pas d’avoir été malheureuse dans un camp pour mériter d’être décorée. Enfin parce que, au cœur de la vie politique, vous nous avez toujours offert une image républicaine et morale.

Pour tout cela, nous vous aimons et faisons nôtres les mots de l’Académicien : Beaucoup, en France et au-delà, voudraient vous avoir, selon leur âge, pour confidente, pour amie, pour mère, peut-être pour femme de leur vie.

Sarah Cattan

[1] Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Fayard, collection « Pluriel », Paris, 2013.

[2] De Sarah Briand, sur France 2, pour Un jour un destin, en     .

[3] Jean Foyer, ancien Garde des Sceaux du Général de Gaulle.

[4] Jacques Médecin

[5] Les hommes aussi s’en souviennent, 2004.

[6] Une vie, Simone Veil, Stock, Paris, 2007.

[7] Fayard.

[8] Simone Veil rédigea la préface du Soleil Voilé. Auschwitz 1942-1945. Paul Schaffer, Société des écrivains, Paris, 2003.

[9] Ma vie balagan, Marceline Loridan, Robert Laffont, Paris, 2008.

Tagués avec : , , , , , , , , ,
Publié dans portrait
Un commentaire pour “Je ne donne pas de conseils, je montre l’exemple, disait-elle, par Sarah Cattan
  1. le gall dit :

    Elle est aux enfers, votre satanée tueuse !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Recevez notre Newsletter