Contre l’indépendance des Kurdes, la force une arme à double tranchant, par Hagay Sobol

Les Kurdes d’Irak viennent de voter à une très large majorité pour leur autodétermination. Ces éternels oubliés de l’histoire, vont-ils enfin obtenir leur Etat, chèrement payé dans la lutte contre Daesh, ou seront-il une fois de plus contraints de céder à la mauvaise raison du plus fort ?

A la chute de l’empire ottoman, le Kurdistan oublié

Par quel mauvais sort, les Kurdes, ce peuple non arabe du Moyen-Orient, fort de plus de 35 millions d’âmes, vivant sur sa terre écartelée de l’Iran à la Turquie, n’intéresse les nations que lorsqu’il verse son sang au plus grand bénéfice des autres.

Les grandes puissances leur avaient pourtant promis un Etat quand il s’est agi de lutter contre l’empire Ottoman. Mais au moment du partage entre les vainqueurs, principalement la Grande-Bretagne et la France, parmi des pays créés de toutes pièces, il n’y eut point de Kurdistan.

Les Kurdes en première ligne en Irak et en Syrie contre Daesh

Dans la guerre contre Daesh, en Irak, alors que l’armée de Bagdad avait fui devant l’avancée des djihadistes, ce sont des peshmergas kurdes sous-équipés mais déterminés qui leur ont infligé leurs premières défaites.

En Syrie, alors que la Russie, la Turquie et l’Iran avec ses supplétifs du Hezbollah ont pour objectif premier de diviser le pays en autant de zones d’influence, les Kurdes sont là encore en première ligne de la « Coalition internationale » pour défaire les deniers bastions de l’Etat Islamique (EI), comme à Deir ez Zor, un point stratégique de la vallée de l’Euphrate.

Sans les Kurdes, l’avenir de cette région continuerait de s’écrire en lettre de sang, celle d’un barbare Califat islamique détruisant tout ce qu’il considère non conforme à sa vision du monde et lançant ses tentacules vers le « monde libre ».

Le vote historique des Kurdes irakiens pour l’autodétermination

Dans le même temps, ce 25 septembre, Massoud Barzani, président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, a organisé un référendum historique pour l’autodétermination où le OUI l’a emporté à la très large majorité de 92,7%. Lassé des injustices et de l’oublie dont il a été victime, le peuple Kurde s’est prononcé démocratiquement et a pris son destin en main.

Sans attendre les résultats, le gouvernement central irakien a condamné le scrutin et menacé d’un recours à la force armée. De-même que la Turquie et dans une moindre mesure l’Iran, soucieux de ce qu’il pourrait arriver avec leurs populations Kurdes respectives ou de l’exemple donné aux autres minorités.

Les pays occidentaux ont fait part également de leur réprobation ou de leur vive inquiétude au nom du principe de l’unité des pays concernés et de la stabilité de la « Coalition » contre Daesh. Oubliant un peu vite qu’ils ont contribué à édifier les Etats de cette région au mépris des réalités ethniques et religieuses, source des crises actuelles.

Israël, seul soutien de l’autodétermination Kurde

Tranchant avec la réprobation internationale, Israël est un fervent soutien de l’autodétermination Kurde. Les détracteurs du référendum ne manquent pas d’invoquer un calcul de la part de l’Etat Juif cherchant par tous les moyens un allié parmi les pays du Moyen-Orient.

Certes, mais au-delà, il existe une réelle solidarité. Car ces deux peuples non arabes, au mieux longtemps considérés comme des citoyens de seconde classe, ont de ce fait vécu et continuent de vivre des expériences similaires.

Tout comme les juifs, les Kurdes ont été victime d’un génocide. En Irak, le régime de Saddam Hussein n’hésita pas à utiliser en 1988 des armes chimiques qui firent plus de 50 000 morts, hommes, femmes et enfants. Le même pays qui les menace aujourd’hui de recourir à la force, alors que la guerre contre l’EI n’est pas encore achevée. Révoltante priorité !

Noyés au sein d’un océan d’hostilité, Ils ont appris à leur dépend qu’il ne fallait pas compter sur les promesses de la communauté internationale et qu’il valait mieux être maître de son avenir plutôt que de dépendre des autres pour sa sécurité. Ainsi, plus qu’un simple intérêt mutuel, il s’agit d’une identification réciproque entre Kurdes et Juifs.

Le recours à la force contre les Kurdes ?

Devant les menaces de confrontation armée ou de sanctions économiques qui ne cessent de s’amonceler depuis l’annonce du référendum, le président Kurde, tente la difficile manœuvre de désamorcer la situation tout en faisant preuve de détermination.

A Bagdad, même si le parlement a voté la mobilisation des troupes, en particulier pour récupérer les « régions contestées » riches en hydrocarbures, l’armée, très affaiblie, est bien loin de pouvoir vaincre des peshmergas aguerris. D’un point de vue économique, les échanges sont bilatéraux, et toute action à ce niveau entrainerait un retour de boomerang.

En ce qui concerne Téhéran, après avoir haussé le ton, la rhétorique s’est quelque peu nuancée. L’aspect économique joue également. Mais surtout, la République islamique ne peut gérer plusieurs fronts à la fois, en Irak et en Syrie.

Quant à Damas qui seule n’a pas les moyens de sa politique, le régime s’est fendu de déclarations sibyllines et d’une vague promesse d’autonomie relative des régions Kurdes de Syrie ou Rojava.

Ce qui n’est pas le cas de l’allié russe, en compétition avec les américains pour la maîtrise de Deïr ez Zor, une zone riche en hydrocarbures. L’aviation de Poutine a malencontreusement bombardé par deux fois une des composantes de la « Coalition internationale », les « Forces Démocratiques Syriennes » sous commandement Kurde. Cependant, cela ne devrait pas aller beaucoup plus loin sous peine d’une escalade entre Moscou et Washington.

Reste Ankara. L’imprévisible Erdogan craint plus que tout que les mouvements Kurdes de Turquie ne s’inspirent de l’autodétermination de leurs frères irakiens. Adepte de la manière forte, il pourrait fort bien engager une action militaire à l’issue incertaine. Dans ce cas que feraient la « Coalition américaine » et Israël pour défendre leur allié Kurde ?

Comme on peut le constater, dans ce contexte explosif, l’usage de la force contre la région autonome ou son étranglement économique seraient des armes à double tranchant aux répercutions potentiellement incontrôlables. Mais les enjeux sont contradictoires, tant au niveau de la recomposition géopolitique que des intérêts pétroliers ce qui attise toutes les convoitises.

Le martyr Kurde ou l’hypocrisie des nations !

Les Kurdes ont tout pour susciter la sympathie : un peuple opprimé par des Etats puissants, la lutte contre l’ennemi commun Daesh, une volonté farouche de survivre et de fonder un foyer national.

Paradoxalement, alors qu’un autre peuple en recherche d’indépendance, les palestiniens, bénéficient d’un constant soutien d’ONG et des nations dans les forums internationaux,

comme tout récemment à Interpol, rien de tel pour les Kurdes, pas même l’aide des habituels activistes des droits de l’homme.

Alors que nous devons tant au peuple Kurde, les promesses non tenues et son action d’aujourd’hui, ce traitement injuste alors qu’il est menacé de toutes parts est incompréhensible, pour ne pas dire criminel !

HAGAY SOBOL

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4 Comments

  1. Le grand probleme , le pourquoi de certains accords economiques avec la turquie !
    Strategiquement , la relation avec les Kurdes est beaucoup plus benefique pour Israel
    Les francais ont vendu Israel pour du petrole arabe ! Maintenant , ils ont les arabes en prime !
    Israel , ne doit pas se comporter comme ces francais , et les europeens !

  2. Jg,
    Le problème sous-jacent à l’indépendance Kurde, outre un effet domino des populations Kurdes de la Turquie, de la Syrie et de l’Iran, est de nature énergétique (Pétrole et gaz).

    Que ce soit les régions contestées du “Kurdistan du Sud” (ex région autonome du Kurdistan irakie)n ou la région de Deïr ez Zor dans la vallée de l’Euphrate.

    Si la Turquie s’attaque aux Kurdes, il y aura un blocage de son pipeline concurrent de celui de la Russie.

    A l’inverse, la Russie voit d’un pas si mauvais œil que cela l’indépendance Kurde pour les mêmes raisons ce qui favoriserait ses installations et tout ce que cela implique politiquement et économiquement.

    Quant à l’Iran, pour les mêmes raison a besoin de débouchés et d’approvisionnements que compromettraient un conflit armé ou même un étranglement économique.

    Quant à l’Irak, c’est exactement la même chose. Un étranglement économique du Kurdistan économique revient à un suicide économique. Et comme elle n’a pas les moyens militaires de sa politique…

    Donc, hormis un coup imprévisible d’Erdogan, normalement même condamnée (pour la majorité de façade) l’autonomie devraient se transformer en indépendance. Les questions sont jusqu’où et en combien de temps, en incluant le Rojava syrien, les régions Kurdes de Turquie et d’Iran.

    Très probablement cela devrait se faire par étape et compromis sous une forme confédérale qui ne dit pas son nom.

  3. Un article de géopolitique très intéressant montrant d’une manière didactique ce qui rapproche d’Israël, le rôle des puissances régionales et ses limites, les incohérences de la communauté internationale…ceci d’autant que l’islam politique est contenu au Kurdistan et maîtrisé par le nationalisme.
    Un belle synthèse pour élèves de lycée!!!!

    • josaphat,

      Merci pour votre commentaire élogieux.

      Il s’agit d’un problème complexe où de nombreux paramètres sont intriqués avec des enjeux contradictoires.

      Ainsi je n’ai pas développé l’aspect pétrolier et gazier avec les 2 pipelines russe et turque qui sont en compétition et où les hydrocarbures des régions contestées du Kurdistan du Sud (ancienne région autonome d’Irak) jouent un rôle central et dont la gestion peut amener les acteurs a avoir des attitudes variables voir contradictoires en fonction des évolutions et des rapports de force.

      Pour rester clair il faut malheureusement simplifier et c’est dommage.

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