Sobibor, un lieu coupable, par Jacqueline Wesselius

Parmi les camps de la mort du régime nazi, il y en a un que l’on a failli oublier : Sobibor, au fin fond de la Pologne, près des frontières russe et biélorusse. Après une révolte qui, le 14 octobre 1943, a permis à quelque 300 Juifs de s’échapper, les Nazis ont démantelé le camp au point d’en faire disparaître toute trace – jusque dans les mémoires.

Photo Yad Vashem.

Photo Yad Vashem.

Pendant quelques décennies, ils semblaient avoir réussi – jusqu’à ce que, par la persistance de certains, l’endroit ait surgi comme lieu de mémoire, justement.

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Jules Schelvis - Photo Fondation Sobibor

Jules Schelvis – Photo Fondation Sobibor

Puis, grâce à un des rares survivants, Jules Schelvis (partie civile au procès Demjanjuk), une Fondation Sobibor a vu le jour aux Pays-Bas. Schelvis lui-même a fait un travail d’historien solide, retraçant l’histoire du camp – et même le plan, qui avait disparu. Son livre, qui lui a valu un doctorat d’honneur de l’Université d’Amsterdam, fut traduit en allemand et en anglais; ce dernier est paru en 2007 sous le titre « Sobibor: A History of a Nazi Death Camp ». Petit à petit, Sobibor est sorti de l’oubli. Et cette grande révolte d’octobre 1943, on vient de commémorer, pour la dixième fois, au Musée de la Résistance d’Amsterdam (Verzetsmuseum). On y a parlé du passé, bien sûr, mais aussi de l’avenir de ce lieu de mémoire.

Photo: Fondation Sobibor

Photo: Fondation Sobibor

Le camp de Sobibor, à présent, c’est surtout une belle allée bordée d’arbres et de pierres portant des inscriptions, c’est aussi un musée bancal au milieu d’une forêt où les riverains vont piqueniquer et où d’autres promènent leur chien. Une forêt idyllique où l’on n’entend que les oiseaux, disent ceux qui connaissent. Une plaque rouillée. Sobibor : 18 mois d’existence, plus de 170.000 tués, 64 survivants. Tel est, en trois chiffres, le bilan de ce camp de la mort au plus profond de la Pologne. Ce camp de destruction qui, avec Belzec et Treblinka, ne servait qu’à ça: à tuer.

A eux trois, ces camps formaient la destination de la « Reinhard Aktion », nommé après Reinhard Heydrich, chargé dès juin 1941 de ce qui s’appellerait plus tard la « solution finale » de « la question juive ». Les termes datent, comme on sait, de la conférence de Wannsee de janvier 1942. La construction de Belzec et de Sobibor a commencé deux mois auparavant. Dès le 3 mai 1942, les chambres à gaz de Sobibor – dont les fondements furent retrouvés en juin 2014 – fonctionnaient. Et ces quatre chambres à gaz ont continué à fonctionner à plein pendant un an et demi, à tel point qu’elles ont dû être agrandies – jusqu’à ce qu’une révolte bien organisée permit à 365 prisonniers de s’échapper. Seuls 47 ont survécu.

Solange et Albert Ben-David, nés à Paris. Deux des victimes françaises de Sobibor. Photo Yad Vashem.

Solange et Albert Ben-David, nés à Paris. Deux des victimes françaises de Sobibor.
Photo Yad Vashem.

Encore quelques chiffres. Les nazis documentaient tout – et certains de ces chiffres parvinrent bien aux services secrets britanniques qui, cependant, ne savaient pas les interpréter. Nombre d’arrivées jusqu’au 31 décembre 1942 : 101.370, pays d’origine non précisés. Avec les victimes de Tréblinka et de Belzec, cela faisait un total de 1.274.166. Nombre d’arrivées jusqu’au 14 octobre 1943 : 68.795, dont quelque 30.000 venant de la Pologne et de l’Union Soviétique, 34.313 des Pays-Bas, 3.500 de France et près de 2.400 de la Yougoslavie.

Rien qu’à partir des Pays-Bas, il y a eu 19 transports vers Sobibor entre le 2 mars et le 20 juillet 1943. Plus de 34.000 Juifs néerlandais (ou en provenance des Pays-Bas) ont ainsi – après un voyage de cinq jours dans les conditions que l’on imagine – débarqué sur cette fameuse « rampe », bien connue par le film « Shoah », entre autres.

A mille personnes près, tous ceux qui débarquaient des trains furent exécutés dès leur arrivée, après avoir été délestés de leurs biens. Les mille autres, surnommés « Juifs travailleurs », devaient aider au bon fonctionnement de cette machinerie, à moins d’être transportés vers un camp de travail ailleurs. Nombre de survivants en provenance des Pays-Bas : dix-huit – dont la plupart furent dirigés vers un autre camp dès leur arrivée.

Révolte

Le 14 octobre 1943, lors de la révolte, il y eut à Sobibor 650 « Juifs travailleurs », dont à peu près la moitié en provenance des Pays-Bas. Cinquante d’entre eux travaillaient au camp 3, l’endroit des chambres à gaz, où menait le sentier appelé « route de l’Ascension » – quel cynisme. Les victimes devaient se déshabiller au camp 2 et suivre ce sentier nus, soi-disant pour aller aux douches… On leur donnait même un ticket numéroté afin de « récupérer » leurs affaires après la douche…

Alexandr Petchersky, Photo Yad Vashem

Alexandr Petchersky,
Photo Yad Vashem

Depuis l’été 1942, une révolte couvait – parmi les « Juifs travailleurs », s’entend. Les autres n’avaient aucune chance. Les projets se concrétisaient lors de l’arrivée de Juifs soviétiques pris comme prisonniers de guerre. L’un d’entre eux, Alexandr Petchersky, trouva un stratagème pour tromper la vigilance des gardiens. Il menait la révolte de concert avec un Polonais, Léon Feldhendel. Le 14 octobre, après l’appel, douze SS et deux gardiens de camp furent tués et 365 prisonniers ont pu s’échapper – mais la plupart ont été tués par les nazis. 47 d’entre eux, dont Jules Schelvis, ont survécu. Le camp fut fermé immédiatement, et complètement démantelé. Les nazis voulaient effacer jusqu’au souvenir de cet enfer.

Soixante-douze ans après la révolte de Sobibor, les plans pour le réaménagement du terrain sont connus – encore qu’ils puissent encore être modifiés. Une chose est sûre : les fondations des chambres à gaz, découvertes en 2014, ne seront pas recouvertes, pas cachées par une construction. Et le grand mur qui doit empêcher les monceaux de cendres d’être piétinés par les visiteurs (comme c’est le cas encore aujourd’hui…), aura une grande ouverture, permettant les commémorations collectives. A la place du petit musée vieillot, il y aura un centre que l’on veut à la fois accueillant, éducatif et respectueux du passé. Et l tracé du « chemin de l’Ascension » sera marqué.

Mais le calendrier est encore incertain. Les décisions sont prises collectivement, par la Pologne, Israël, les Pays-Bas et la Slovaquie, qui, ensemble, se chargent d’aménager ce lieu de mémoire. En conséquence, les motivations sont politiques et les progrès lents. Tout se fait donc à base de compromis. Dans ce contexte, tous les participants sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. La voix de la Pologne – qui préside le groupe –porte plus que celles des autres…

En théorie, on aurait dû commencer la construction en 2015, mais la Pologne est en période électorale. Et, dans les termes de Maarten Eddes, le président de la Fondation Sobibor : « Le ministre polonais de la culture a d’autres soucis en ce moment. Sobibor n’est pas actuellement au centre de son attention. » Alors, on espère que 2016 marquera le début de la construction. « On », c’est-à-dire les organisations qui contribuent à financer les opérations et qui les surveillent de très près. La Fondation Sobibor en fait partie au même titre que Yad Vashem, par exemple. Mais dans quelle mesure les politiques suivent-ils ces organisations ? Maarten Eddes : « Nous apportons pas mal d’argent, donc oui, on nous écoute.»

Il n’est pas sûr d’ailleurs que les plans d’aménagement plaisent à tout le monde, tant les intérêts des uns et des autres divergent. Prenons les archéologues par exemple, ceux justement qui ont mis à jour tout ce qu’on a trouvé de concret jusqu’à présent.

Archéologie

C’est un archéologues polonais, Wojciech Mazurek, qui, de sa propre initiative, a commencé les fouilles il y a une dizaine d’années. Longtemps, il a travaillé avec un seul collègue. D’autres, de différentes nationalités, les ont joints, des fonds – néerlandais et israéliens en particulier – ont pu être débloqués.

On a retrouvé l’emplacement du chemin de fer, la rampe, les fondations des bâtiments, des restes humains… et trois plaques métalliques dévoilant l’identité de trois enfants néerlandais. David (dit « Deddie’) Zak, Lea Judith de la Penha, et enfin Annie Kapper – qui, comme Deddie, habitait tout près de chez moi, tout près aussi de l’appartement de la famille (d’Anne) Frank. Léa était la plus jeune. Elle avait six ans quand elle a été assassinée, le vendredi 9 juillet 1943.David/Deddie en avait huit, Annie douze. Et après ces découvertes qui donnaient aux victimes un visage, une identité – et la preuve qu’ils étaient bien morts à Sobibor –, les archéologues ont mis à nu l’instrument de mort : le bâtiment abritant les chambres à gaz – quatre au départ, huit pour finir… C’est ainsi que l’histoire de la shoah, petit à petit se concrétise. Et que ce « lieu coupable » (la formulation est de Maarten Eddes) montre sa culpabilité au grand jour.

Les archéologues savent que les fouilles s’arrêteront dès le début de la construction. La perspective ne les remplit pas de joie : il y a encore tant à faire…

De leur côté, les familles ont des doutes aussi. Ainsi, la cousine du petit Deddie Zak exprime son regret de ne pas avoir pu « même toucher » la plaque d’identité de son cousin, « la seule preuve tangible de son existence », à part les photos qui l’avaient toujours entourée. Ce sont malheureusement les règles internationales de l’archéologie, lui explique l’archéologue Ivar Schute, qui travaille sur le site de Sobibor : les objets appartiennent au pays où ils ont été trouvés. « Mais je comprends très bien que cela puisse être douloureux pour vous », se hâte-il d’ajouter.

L’histoire de Sobibor est loin d’être finie.

http://jacqwess.blog.lemonde.fr/2015/10/21/un-lieu-coupable/

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Publié dans memoire

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