Henry Rousso: «Le surinvestissement dans la mémoire est une forme d’impuissance»

Faire vivre le souvenir des grands traumas collectifs est devenu une valeur en soi et les revendications mémorielles composent un nouveau droit humain, selon l’historien. Mais combien de générations pourront encore supporter le fardeau d’une mémoire purement négative ?henri_rousso_face_au_passe

Il n’y aura jamais eu en France autant de commémorations que pendant le mandat de François Hollande : célébrations diverses des deux Guerres mondiales, entrée au Panthéon de grands résistants, récente polémique sur le choix de la date du 19 mars – celle des accords d’Evian – pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie… Il y a plus de vingt ans, l’historien Henry Rousso publiait Vichy, un passé qui ne passe pas (Fayard). Dans son dernier livre Face au passé : essais sur la mémoire contemporaine, il s’interroge sur l’activisme mémoriel. Alors que la mémoire s’est mondialisée pour devenir une valeur cardinale des sociétés démocratiques, l’historien pointe les limites d’une mémoire collective purement négative, prescriptive et conjuratoire (le fameux «plus jamais ça»). Qui n’a évité ni la résurgence de l’antisémitisme en France ni le regain des nationalismes en Europe de l’Est.

Vous dédicacez ce livre à votre père, «qui fut apatride et réfugié mais eut la sagesse de laisser le passé derrière lui». Paradoxal de la part d’un historien ?

Mon père était un juif égyptien, chassé avec sa femme et son fils par Nasser en 1956, parce que juif et déchu de sa nationalité. Il s’est donc retrouvé apatride. Le passé aurait pu être, pour ce déraciné, une source de ressentiment ou de nostalgie. Mais se tourner vers l’avenir et laisser de côté les blessures du passé est la marque de générations qui ont vécu de grands traumatismes. Je crois que le surinvestissement sur la mémoire est une forme d’impuissance et je le perçois plus encore depuis le 13 Novembre. La mémoire peut être le signe d’un grand degré de maturité démocratique. Elle peut aussi être le symptôme d’une formidable fragilité.

A force de commémorer les guerres du passé, on ne saurait plus affronter les conflits du présent ?

Depuis les attentats, j’ai l’impression que ce sur quoi j’ai travaillé ces dernières décennies, la guerre, est en train de se profiler devant moi. J’ai été très frappé par la coïncidence entre le discours du chef de l’Etat au lendemain du 13 Novembre – le responsable des armées de ce pays y déclarait que nous étions en guerre – et son activisme mémoriel qui venait d’atteindre des sommets la même année : les commémorations des deux guerres ont envahi un agenda présidentiel comme jamais cela n’avait encore été le cas. Un tel investissement sur le passé est significatif d’une incertitude sur le présent. Les sociétés ou les élites politiques qui ont moins d’hésitation sur leur vision du présent et de l’avenir n’ont, en général, pas besoin de la mémoire au sens contemporain du terme. De Gaulle s’en moquait comme d’une guigne, il était dans la tradition…

L’activisme mémoriel fait-il écran au présent ?

C’était déjà frappant en 1994. La France était plongée dans une année mémorielle intense, avec le procès Touvier et les révélations sur le passé de Mitterrand. Mais elle est restée quasi aveugle face au génocide en train de se dérouler au Rwanda, où elle était pourtant engagée militairement.L’une des explications à cet aveuglement est à chercher du côté d’un certain progressisme, selon lequel nos valeurs seraient supérieures à celles du passé :«Nous avons fait des progrès, nous sommes plus à même d’évaluer ce qu’est un génocide.» Nous ne pouvons pas ressusciter les morts mais nous pourrions «réparer» le passé. L’obligation de «faire face» à son passé pour en soigner les «séquelles» est devenue un lieu commun de nos sociétés démocratiques. C’est bien de regarder son passé, mais pas au prix d’un aveuglement face au présent. Contrairement à l’idée sur laquelle s’est fondé «le devoir de mémoire» depuis les années 90, l’oubli n’est pas forcément négatif. Il fut le mode de gestion le plus traditionnel des traumatismes passés. L’histoire de mon père en est une banale illustration. Il y a aujourd’hui une illusion que le souvenir perpétuel nous prémunit contre la répétition des catastrophes.

Cette urgence à fixer la mémoire se retrouve avec la «justice transitionnelle» dans de multiples pays qui ont vécu des crimes de masse. Au Rwanda par exemple, les victimes ont été confrontées à leur bourreau peu de temps après le génocide. N’est-ce pas dangereux de vouloir aller si vite ?

C’est un effet de la mondialisation de la mémoire. L’entretien du souvenir n’est plus cantonné au roman national d’un pays. Depuis les années 70 ont émergé, à l’échelle mondiale, un discours, des normes morales, des actions publiques, des acteurs, des revendications qui tendent à standardiser la manière dont il faudrait s’emparer du passé. Il ne faut pas «oublier». Il faut «révéler une vérité» qui serait «cachée». La mémoire est devenue une valeur cardinale du monde contemporain. Elle est considérée comme un marqueur démocratique, un nouveau droit humain. C’est le travail de mémoire accompli autour de la Shoah qui a donné une matrice à cette «mémoire mondialisée». En Espagne, en Amérique du Sud ou au Rwanda, on retrouve les mêmes normes globalisées : l’importance du témoignage des victimes, les lieux de ces prises de paroles comme les tribunaux, parfois internationaux, ou les «commissions vérité», la nécessité de dresser des responsabilités… Or cette norme imposée ne va pas sans questions. Elle est parfois difficilement vécue par les victimes. Ce qu’elles peuvent dire ou ne pas dire ne correspond pas toujours à ce qu’attendent les institutions, qui ont leurs propres objectifs : la réconciliation, la condamnation ou autre.

Pour lire la suite de cet article cliquez ici

Source libération.fr

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*