« Les enfants de Venise » de Luca Di Fulvio : un antihéros juif d’autrefois

J’ai récemment découvert l’écrivain Lucas Di Fulvio avec la lecture « Les Enfants de Venise », une histoire qui se déroule dans une Venise du 16e siècle où la Renaissance ne concerne que ceux qui n’ont précisément pas connu la misère du Moyen Age. Dans un décor qui a pu rappeler à certains celui de l’Angleterre ouvrière de Charles Dickens, un jeune orphelin Mercurio, escroc plein de ressources, affrontera l’adversité avec une rage et une agilité qui le porteront naturellement à laisser une empreinte dans un épisode marquant de l’Histoire de sa cité.

Ce livre a pu être essentiellement présenté comme une histoire d’amour entre ce jeune vénitien et une jeune juive nommée Giuditta, fille unique d’un autre escroc, Isaaco, habile barbier qui se fait passer pour un médecin, mais un autre angle de lecture pourrait être ici présenté. Cette lecture de second niveau réintègre dans sa pleine dimension la double oppression de misère et fanatisme religieux qui enserre les protagonistes. Et c’est dans cet arrière-plan sombre mais passionnant que le personnage de Baruch marque, trouble et interroge. Baruch est ce négociant qui, détroussé par Mercurio et tentant de récupérer sa bourse de la petite troupe de voleurs, sera porté à en tuer l’un d’eux, en même temps qu’il sera lui-même blessé et laissé irrémédiablement muet.

C’est à compter de ce point de rupture que se déroule l’histoire d’un homme qui s’impose malgré lui comme un symbole pour un lecteur « imprégné » (laissons à chacun le soin d’estimer son niveau « d’imprégnation… »). Sa cavale pour éviter un procès injuste d’un juif ruiné, meurtrier malgré lui d’un chrétien dans un système qui le condamnait déjà à la naissance ; « Rien ne le sauverait de la condamnation, il le savait. Il était juif, armé et accusé de meurtre. Un chrétien qui aurait été détroussé aurait pu faire un massacre et bénéficier de circonstances atténuantes, parce qu’il aurait tué un criminel. Mais lui, il avait tué une brebis du troupeau et le Berger suprême le lui ferait payer cher ».

Une chaine de causalités qui le pousse dès lors à s’interroger sur le sens d’une vie qui était jusque-là faite d’une mécanique dont seule la reproduction d’un schéma fait de fatalité et de peur en assurait la redoutable efficacité. « Il avait hérité du fonds et des contacts commerciaux de son père, marchand comme lui, lequel avait hérité du fonds et des clients de son propre père. Aucun d’eux n’avait jamais souffert de la pauvreté, mais tous avaient été gouvernés par la peur. La peur de perdre ce qu’on a, la peur d’être juif dans un monde chrétien. La peur d’éprouver de la passion, de la colère, mais de la joie aussi. La peur de vivre ».

Une deuxième vie commence alors dans la clandestinité et sera consacrée à l’exercice d’une liberté qui lui avait été jusqu’à présent refusée et avec comme ultime finalité la vengeance de celui qui a ruiné sa vie d’autrefois, le jeune Mercurio. L’acte fondateur de cette dignité retrouvée est le meurtre, là encore contraint, du curé qui s’apprêtait à découvrir son identité alors qu’il se faisait passer pour un chrétien venu réclamer son certificat de baptême, document alors indispensable à la libre circulation. Le point de non-retour semble alors atteint, Shimon Baruch Juif du Ghetto prisonnier d’une terrifiante fatalité était devenu justicier, acteur de son destin, « plus il souffrait, plus la colère et la haine croissaient en lui. Il comprenait que rien ne forme autant un homme. Rien ne peut le rendre plus fort. Les anciennes valeurs, les objectifs, les jours de sa vie passée n’avaient plus aucun sens. Ce n’étaient que des fantômes et chimères. Sa vie avait été celle d’un figurant obéissant aux lieux communs, aux commandements de la communauté. Ce n’était pas sa vraie nature, il était autre. Et il ne renoncerait pas à cet autre lui-même, maintenant qu’il l ‘avait rencontré (…) tu n’auras plus jamais peur, se répéta-t-il. C’était précisément sur cette peur que reposait le plan de ces criminels. La peur du juif peureux. »

Ce ne sont donc pas tant les événements qui importent mais la portée des réalités qu’ils recouvrent, ce sceau de l’infamie qui semble collé à la peau de l’homme juif, cette indignité intériorisée qui lui interdit toute volonté propre, tout désir autre que l’immédiate nécessité de vivre. De la naissance à la mort, tout est réglé par une mécanique qui le dépasse. Juste survivre. Le décret social d’infamie s’insinue jusque dans son intimité, jusqu’à altérer la perception de sa virilité propre : « tu n’as jamais eu une femme se disait-il. Ton épouse n’était pas une femme et toi tu n’as jamais été un homme. Un vrai homme ».

Pourtant, une femme lui rendra la paix intérieure et l’amour sain et partagé, dans un destin identitaire commun, une jeune et douce femme nommée Esther, «il l’avait vue, et en écoutant sa voix, il avait tout de suite éprouvé une sensation de légèreté. Elle lui avait ôté un poids terrible des épaules. En même temps, il s’était senti fatigué, très fatigué, ressentant à ce moment-là seulement toute la fatigue accumulée. Il avait vu Esther, et il s’était pardonné, accueilli. Comme si cette femme pouvait pardonner les péchés, (…). »

Alors même que Baruch expérimente cette nouvelle vie de transgressions et d’ivresse protégé des « nouveaux dieux, païens, sanguinaires, bestiaux », le lecteur jusque-là autant emporté que le personnage lui-même prend conscience qu’il ne s’agit plus là de liberté vécue mais de rage, besoin impérieux de vengeance pour retrouver l’estime de soi. Baruch n’est pas encore libre, il en entreprend la conquête jusqu’au dénouement final où retrouvant celui qui obsédait ses pensées, et tentant de le tuer, il le sera lui-même avant d’y parvenir. Baruch meurt mais est libéré, libéré de sa souffrance et quitte ce monde avec la conscience d’un courage nouvellement acquis, un juif digne d’exister, de choisir et mourir dans l’honneur.

Cette lecture occulte délibérément la trame principale qui est celle du destin croisé puis finalement unifié du jeune Vénitien Mercurio et de la juive Giuditta. Cette trame se tisse autour d’une Venise misérable, faite de pauvreté extrême, banditisme, prostitution et de fanatisme chrétien qui enfermera les juifs dans un humiliant et irrespirable ghetto. Des personnages qui évoluent sous une pression permanente, une adversité omniprésente avec un pouvoir protégé mais non protecteur, une sorte de cadre primitif, de guerre de tous contre tous et dans lequel quelque exemples de solidarité s’organisent néanmoins: le capitaine vénitien Lanzafame courageux, vigoureux mais désabusé qui tente d’alléger la cruelle condition des juifs enfermés et qui devient lui-même l’ami d’Isaaco, père de Giuditta lui-même portant secours aux prostituées malades, une veuve généreuse Anna Del Mercato prenant sous sa protection maternelle le jeune Mercurio, bref l’ensemble n’est pas totalement noir, même le parrain de la « mafia » locale Scarabello porte finalement secours à Mercurio avant de mourir et évite la condamnation de la juive Giuditta pour un crime qu’ elle n’a pas commis.
Une lecture sombre mais aussi lumineuse où l’espoir n’est jamais totalement absent.

Mais en ce qui me concerne, ce que j’ai souhaité réaliser était cette réhabilitation du juif Baruch mort dans l’indifférence, comme si sa mort était un dommage collatéral, un événement inéluctable et naturel qui passerait en « pertes et profits », sacrifié sur l’autel de l’ultime bonheur du couple principal. Aux deux héros jeunes, beaux et talentueux, ma préférence va à l’anti-héros Baruch, ce soldat inconnu de la condition juive auquel a été refusée jusqu’à la condition humaine.

Chronique de Claude, fidèle lectrice de Tribune Juive

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