« Chver tsu zayn a yd »:c’est difficile d’être juif par Sarah Cattan

Etre juif. Jean-Claude Grumberg écrit dans Pour en finir avec la question juive, pièce de théâtre rebaptisée L’être ou pas après les attentats de novembre 2015, qu’un professeur émérite de Harvard avait répertorié à ce jour 8612 façons de se dire Juif. Il n’en reste pas moins que, quel que soit le Juif que vous prétendez être, Juif d’observance ou de tradition ou de raison, d’observance, Juif par décision, ou simplement juif psychologique, – la formule est de Sarah Vajda – , dès l’instant où vous êtes né Juif, vous n’échapperez pas à « la » question, tant il est vrai qu’il semble impossible de définir ordinairement le judaïsme comme un fait religieux devenu politique, l’exemptant ainsi de toute singularité essentielle.

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Donc en 2016 encore, se poser « la » question, en se rendant ce soir au Théâtre Antoine où Pierre Arditi et Daniel Russo tenteront vainement d’En finir avec la question juive, dans une comédie philosophico-religieuse où l’auteur, à la manière d’un Diderot, aborde la question de la tolérance et du rapport aux autres, se faisant le relais des informations antisémites lues sur des sites internet et des idées reçues sur la circoncision, le rapport des juifs à l’argent ou la question palestinienne.

 LE PRODUIT DU REGARD DE L’AUTRE

En 2016 encore. Alors même qu’Emmanuel Lévinas, déjà en 1947, et Maurice Blanchot en 1962, dans un article intitulé « Être juif », répondaient l’un et l’autre aux Réflexions sur la question juive de Sartre publiées en 1946.

Réflexions sur la question juive expliquait que le juif était le produit du regard de l’autre et qu’il convenait de distinguer les juifs authentiques qui subissent leur condition de paria avec stoïcisme des inauthentiques qui cherchent à se fondre dans la masse, mais sans jamais y parvenir : Partout où il s’introduit pour fuir la réalité  juive il sent qu’on l’accueille comme juif et qu’on le pense à chaque instant comme tel.

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Tout en reconnaissant ce que l’essai de Sartre apporta au combat contre l’antisémite, dépeint comme un lâche que ne veut pas s’avouer sa lâcheté, Lévinas comme Blanchot refusaient de penser comme lui la judéité en termes de « question juive », mais voulurent au contraire  l’approcher comme « fait juif », résumant de facto l’existence juive une affirmation, et non une question. « Si le judaïsme n’avait qu’à résoudre la  question juive, il aurait beaucoup à faire, mais il serait peu de chose » : telle est la première phrase de l’article  Être juif de Lévinas.

Comment en effet détacher l’être juif de la situation faite aux Juifs à travers l’histoire et ne le comprendre que comme le produit du regard de l’antisémite. Et, alors que Lévinas précisait, dans « Existentialisme et antisémitisme », qu’il était « difficilement concevable que la conscience juive soit étrangère à la situation faite au judaïsme », Blanchot renchérissait en affirmant la nécessité de « réfléchir historiquement » sur l’être juif, reprochant à Sartre d’avoir réduit la différence juive à « un négatif de l’antisémitisme » : en décrivant l’antisémite comme celui qui veut « exterminer le Juif parce que Juif », Sartre lui trouverait désormais, d’après Blanchot, « des alliés chez ceux qui sont comme privés d’antisémitisme[1] ».

NE PAS POUVOIR FUIR SA CONDITION

Emmanuel Lévinas

Emmanuel Lévinas

Dès 1935, Lévinas avait pressenti que l’antisémitisme hitlérien, en recourant au « mythe racial », avait posé toute la « gravité » et « l’irrémissibilité » du fait d’être juif : « Ne pas pouvoir fuir sa condition – pour beaucoup cela a été comme un vertige[2]. » Il décrivit le racisme comme une « épreuve morale », s’attachant à  cette situation « sans précédent » dans laquelle l’hitlérisme avait placé le Juif, l’assignant à son être juif par l’antisémitisme racial, méthode des bourreaux pour tenter de retrancher les juifs de l’humanité et décrite par Primo Levi dès 1945 dans Si c’est un homme : convoqué un matin par l’officier en charge du département de chimie de l’usine, il est un candidat qui n’existait pas, […],  son regard le traversant sans le voir.

Maurice Blanchot

Maurice Blanchot

L’Espèce humaine de Blanchot, se proposant de réfléchir historiquement sur l’être juif, disait sa spécificité d’ « homme radicalement altéré », « déjà hors du monde, être sans horizon » : « Être juif  […]  privé des possibilités principales de vivre, et non pas d’une manière abstraite, mais réelle ». Blanchot, en  liant le malheur à la souffrance physique « lorsqu’elle est telle qu’on ne peut ni la souffrir ni cesser de la souffrir, arrêtant donc le temps, faisant donc du temps un présent sans avenir et cependant impossible comme présent », rejoignait ainsi Lévinas qui décrivait dans Le Temps et l’autre l’homme malheureux prisonnier de la souffrance physique comme d’un étau qui créerait « l’impossibilité de fuir ou de reculer »,  ne pouvant dès lors, comme l’écrivit Blanchot, « passer à l’instant suivant ».

L’ article « Être juif » de Lévinas s’attachait dans une troisième partie à définir en quoi consiste l’existence juive, analysant simplement la volonté d’être Juif qui à nouveau s’affirme  et décrivant « ce virement inattendu de la malédiction en exultation », ce sentiment en chaque juif « d’exister métaphysiquement », concrétisé par le mouvement de retour aux sources juives et à l’étude de la langue hébraïque qui allaient être à l’origine du renouveau de la pensée juive en France après la Shoah.

Pour sa part, Blanchot, convaincu qu’il existait « une vérité du judaïsme, non seulement présente dans un riche héritage de culture, la Bible, le Talmud, la cabale ou les récits hassidiques », la qualifiait de « vivante et importante pour la pensée d’aujourd’hui, même lorsque celle-ci récuse tout principe religieux », choisissait de comprendre l’être juif pour lui-même, convoquant dans Etre Juif la pensée juive contemporaine.

Quid de l’Etat d’Israël ? Blanchot, pour légitimer l’existence de l’État d’Israël, invoquait le droit d’être et la faim de vivre, un « devoir métaphysique de vivre » et « peut-être aussi d’être heureux [… ] par la reconstruction d’un séjour », définissant le sionisme comme « la guérison de l’exil, l’affirmation que le séjour terrestre était possible, et que le peuple juif n’avait  pas seulement pour demeure un livre, la Bible, mais la terre et non plus la dispersion dans le temps ».

 CES DIABLES QUI VEULENT ÊTRE HEUREUX

Soulignons encore que Blanchot, associant la question de l’être juif et celle de l’État d’Israël pour la seule raison que leur droit fondamental à l’existence fût constamment remis en cause, n’exigea pas d’Israël de ne pas être un État comme les autres.

Si Lévinas comprit aussi l’Etat d’Israël comme le droit de tout peuple à l’existence, ce droit ne suffisait pas à ses yeux à en fonder la légitimité. « On va satisfaire », répondit-il à Blanchot, « toutes les soifs que deux mille ans de privations ont exaspérées » et illustrer « Ces diables » qui « veulent être heureux, comme disait avec répugnance […] Hermann Cohen ». Il faut donc, écrivit-il, justifier l’existence de ce dernier par une « raison d’être » qui s’avérerait identique à celle qui incombait à l’être juif : l’être juif et l’État d’Israël devaient être soumis à une même exigence éthique, affirma-t-il dans un article publié en 1951 sous le titre « État d’Israël et religion d’Israël », paru en 1994 dans Difficile liberté, comprenant la création de l’État d’Israël comme « l’heure du chef-d’œuvre », « l’occasion enfin offerte d’accomplir la loi sociale du judaïsme », et assignant au jeune État la tâche-même qui fut la « raison d’être » de l’être juif au cours des siècles : l’instauration de la justice sociale et l’indépendance politique du peuple juif : la création d’un État offrait ainsi à l’être juif l’occasion de réaliser l’idéal éthique dont il avait été porteur tout au long de son histoire[3].

Il fait bon d’être juif, même s’il s’agit d’un « dur bonheur », devait conclure  Lévinas, faisant référence au titre d’un entretien d’André Neher avec Victor Malka, Le Dur bonheur d’être juif, en 1979.

 « UN DUR BONHEUR »

So what ? Avant d’aller voir au théâtre la pièce de Grumberg et après avoir revisité Sartre, Lévinas et Blanchot, je me suis offert un détour par L’identité juive selon Josy Eisenberg, qui expliqua en 2014 qu’être juif, c’était  appartenir à un peuple au destin singulier, être membre du « Peuple élu » : « Alors le Peuple élu », explique-t-il, « c’est un concept qui n’est pas extrêmement simple à comprendre ni à expliquer. Je cite souvent cette phrase de Tristan Bernard qui disait : « Peuple élu, Peuple élu, un peu en ballottage tout de même » et donc c’est quand même le sentiment d’appartenir à un peuple singulier dans lequel le quotidien et l’histoire sont intimement imbriqués avec la métaphysique ».

Et le même de conclure : « Le Peuple élu, qui est un concept souvent mal interprété, est considéré par les non-Juifs quelquefois comme l’expression d’une prétendue supériorité, ce qui n’est absolument pas le cas. Je ne me sens pas supérieur aux non-Juifs, je me sens tout simplement plus heureux d’être Juif. André Néher a écrit un livre qui s’appelle : « Le Dur Bonheur d’être Juif », être juif, c’est souvent un dur bonheur et je pense quelquefois avec émotion – mes grands-parents sont morts à Auschwitz-  je pense que il y a du avoir des moments où les Juifs, en entrant dans les chambres à gaz, maudissaient ce « dur bonheur d’être juif ». Mais il n’en reste pas moins que quels que soient les avatars de l’histoire, je considère que d’avoir la tradition et le patrimoine que nous avons et je dirais d’une certaine manière, la double culture que nous avons nécessairement, fait de nous des êtres complexes, quelquefois déchirés, mais en tout cas d’une richesse incomparable. Il y a un proverbe yiddish qui dit « chver tsu zayn a yid », « c’est difficile d’être juif », mais je pense que c’est quand même très intéressant de l’être. »

Sarah Cattan

[1] Lettre de Blanchot citée dans Du sacré au Saint, Emmanuel Lévinas, Editions de Minuit, Paris, 1977
[2] Etre juif, Suivi d’une Lettre à Maurice Blanchot, Emmanuel Lévinas, Paris, Rivages poche, édition 2015, p.60.
[3] « Etre Juif » selon Lévinas et Blanchot,  in Emmanuel Lévinas-Maurice Blanchot, penser la différence, Joëlle Hansel, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2008.

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5 commentaires pour “« Chver tsu zayn a yd »:c’est difficile d’être juif par Sarah Cattan
  1. VICTOR KUPERMINC dit :

    CHVER TSU ZAYN A YID ? (difficile d’être juif ?)

    Isaac Bashevis Singer ajoutait : « NOH’ CHVEYER TSU ZAYN A RAH’ER YID »

    (encore plus difficile d’être un juif riche)

    VK

  2. olga dit :

    c’est trop « politique » trop philosophique » être juif est tout simple quand on nait juif sans se poser ces questions existentialistes ! aller voir la pièce, pourquoi pas ?

  3. daniele kinic dit :

    oui c’est difficile d’etre juif et surtout de le dire.

  4. duchene dit :

    Je suis juive de naissance. Il y 42 ans, j ai marié un chrétien qui s est convertit. Je l ai quitté il y 3ans. Est-ce qu il est en danger, parce meme si je l ai quitté, il a décidé de rester juif.

    SVP, dites-moi si il est en danger…

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