Encore un mot sur l’affaire Polanski. Gabriel Nerciat

Roman Polanski


Encore un mot sur l’affaire Polanski. Plus la cabale et les vociférations des meutes éprises de vertu et de lynchage s’amplifient, plus je me dis qu’il est nécessaire, en dépit de la gravité des faits (anciens) qui lui sont reprochés, de continuer à soutenir résolument la réputation de l’auteur de Rosemary’s Baby et du Locataire

Pas seulement parce qu’il est un grand cinéaste, en dépit du caractère très inégal de son œuvre, mais aussi parce que, comme dans le cas de Woody Allen quoique de façon à la fois plus radicale et plus ambiguë, il est assez vraisemblable qu’une grande part de l’acharnement qu’on met depuis vingt ans à le discréditer et à l’empêcher de tourner ne trouve pas seulement son origine dans les scandales sexuels qui sont la cause occasionnelle de son récent discrédit – mais aussi et surtout dans son oeuvre.

Polanski, critiqué aussi et surtout pour son oeuvre

Polanski, longtemps vénéré en France et sur le vieux continent où il est né, ne l’est plus du tout aujourd’hui par les jeunes générations d’auteurs et de critiques « bourgeois et bohèmes » de l’Europe maastrichienne, parce que la tonalité majeure de l’univers esthétique qu’il a incarné à l’image, de 1962 à 2019, est aux antipodes de la sensibilité et de l’idéologie morales de ce triste début de siècle.

On peut même dire qu’il est l’un des derniers cinéastes européens à avoir fait du brouillage angoissé et diffus entre le domaine du bien et celui du mal la teneur et l’objet essentiels de ses films, depuis le violent et bref Couteau dans l’eau de sa jeunesse jusqu’à ses ultimes grands opus, Le Pianiste ou La Jeune Fille et la Mort.

Polanski ou l’ambivalence morale insupportable pour la post-bourgeoisie puritaine

Alors que les tragédies sanglantes auxquelles il a été exposé au cours de sa vie, du ghetto de Varsovie jusqu’au meurtre rituel et sinistre de son épouse en Californie, auraient pu lui donner une position de surplomb moral assez commode à exploiter pour obtenir une aura inaltérable de cinéaste humaniste et officiel (pensez seulement aux livres d’Elie Wiesel ou aux films de Claude Lelouch), il a choisi exactement la voie inverse. Celle qui, au lieu d’opposer le domaine mental du bourreau et de la victime, s’efforce au contraire de les confondre au maximum, dans une ambiance générale de défiance absolue et de paranoïa diffuse, sans pour autant céder à un relativisme moral facile ou conventionnel (car évidemment, comme dans les finals strident de La Jeune Fille et la Mort, burlesque et sanglant de Cul -de-sac ou plus apollinien du Pianiste, le bourreau reste le bourreau et la victime la victime). 

Cette ambivalence morale, que Polanski a portée jusqu’au dernier degré de l’efficacité esthétique, est peut-être ce que la post-bourgeoisie atrophiée et puritaine de notre temps est désormais mentalement incapable de supporter. 

De même pour l’idée qu’un homme qui a vécu dans sa chair les atteintes de la cruauté la plus terrifiante des régimes totalitaires du siècle passé ait pu lui aussi se montrer épisodiquement cruel dans les détails les plus interlopes de sa vie intime ou privée. La part universelle de prédation et de méchanceté que tout être humain porte en soi, même ceux qui se veulent les plus éduqués ou les plus raffinés, est la source d’une angoisse assez vive que les artistes occidentaux contemporains, ces hémiplégiques de l’âme, sont invités à ne pas trop explorer ou alors de façon très académique, baroque et superficielle (exemples : Bacon, Scorsese, Lars von Trier).

Enfin dernière chose, qui va faire hurler les punaises mais tant pis : personnellement, même si je n’atténue en rien la gravité des crimes sexuels qui sont reprochés à Polanski, je me suis toujours réjoui, au fond de moi, qu’il ait pris l’initiative en 1977 de fuir les Etats-Unis, après 42 jours passés au terrifiant pénitencier de Chino, afin d’éviter d’endurer une peine beaucoup plus lourde d’où il ne serait sans doute pas sorti intact, physiquement et psychiquement.

Sans ce délit de fuite, il n’aurait pu réaliser Tess, et peut-être même la totalité des films qu’il a tournés en Europe à partir des années 1980. 

Donc, oui, cette fuite est injuste, mais oui, cent fois oui, cette injustice est l’une de celles qui me comblent et me ravissent depuis quarante ans.

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Publié dans France, société
4 commentaires pour “Encore un mot sur l’affaire Polanski. Gabriel Nerciat
  1. Annie dit :

    Un magnifique article.
    Et ce que cette post bourgeoisie puritaine(belle definition) fait en ce moment a Finkelstein,qui me tape generalement sur les nerfs,c’est mieux?

    Je suis issue des sixties,moi et tout ca m’ecoeure!

  2. Myriam dit :

    Très bon article avec un éclairage intéressant
    On ne saura vraiment jamais la vérité donc je ne porterais pas de jugement après des faits remontant à 45ans et si même demain il avouait je lui accorderai des circonstances atténuantes eu égard aux épreuves terribles qu’il a subi.

  3. Sylvain FOULQUIER dit :

    Très bon article. J’ajouterai que cette polémique nauséabonde fait suite à la manifestation de la honte du 10 octobre (avec l’étoile jaune, symbole de la déportation, récupérée par des islamistes antisémites ) et que ce n’est peut-être pas une totale coïncidence. Les accusations sans preuve et les appels au boycott d’un film, et qui plus est d’un film magistral, sont des méthodes de fascistes. Et je pèse mes mots !
    France, tu es devenue aussi vile que les USA.
    France, je ne te reconnais plus du tout et j’ai honte de toi !

  4. Sylvain dit :

    « Une vertu qui contredit ou qui combat les passions ne peut être que très dangereuse. » (Le marquis de Sade)
    Appels au boycott de Gauguin et Roman Polanski : le fascisme et l’extrême droite se parent du masque de la vertu.

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