Le cheval et la question juive, par Ariane Singer

« Juif sans le savoir, chrétien sans l’avoir voulu, français – ni intégré ni assimilé –, français plus que français, rien que français. » Ainsi se décrit Philippe Alexandre, dans Ma tribu plus que française, son dernier livre.

Dans cet ouvrage très documenté, mêlant enquête familiale et histoire des juifs de France, le journaliste et auteur remonte le fil de sa généalogie paternelle : des juifs de Moselle dont la religion, plus que le judaïsme, aura été l’intégration à la France.

L’Arche : Vous avez été baptisé en 1941, sous l’Occupation, à l’âge de neuf ans, et vous êtes resté chrétien jusqu’au baccalauréat. Or, vous venez, des deux côtés, de familles juives aux racines très anciennes. Qu’a laissé en vous ce double héritage ?

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Philippe Alexandre : J’ai fréquenté les écoles chrétiennes jusqu’au bac, mais je ne me suis jamais créé de foi qui ne préexistait pas en moi. Pour le reste, je ne me suis jamais senti vraiment juif. J’ai su tellement tard que je l’étais que cela n’a pas façonné en moi une quelconque identité juive… Nous n’en parlions jamais, même après la guerre. Sous l’Occupation, mon père demandait à mes frères de ne pas me dire que j’étais juif, car il pensait que je ne savais pas tenir ma langue. J’ai compris en 1944 ou en 1945, quand il a demandé à l’un d’eux de me montrer les premiers films sur la libération des camps. Cela a été un tel choc ! Mais comme mon père n’en disait rien, on pensait qu’il valait mieux oublier tout cela.

Il y avait peu de références juives chez vous, mais votre père répétait qu’il « savait d’où il venait », sans vraiment en dire plus. Que saviez-vous, enfant, de vos origines ?

Peu de chose car mon père faisait preuve d’une grande pudeur. On ne parlait pas de ce qui était personnel. Je savais tout de même, grâce à une tante, que nous étions descendants de colporteurs, implantés à Forbach, en Lorraine, depuis la Révolution. Je me suis donc lancé dans des recherches. C’était à un moment où on parlait beaucoup de questions d’intégration, d’identité, et de nationalité. Je me suis dit que cette histoire serait intéressante à raconter.

Vous expliquez que vos parents, pendant la guerre, avaient peu conscience de courir un risque, en tant que juifs. Votre mère, parce qu’elle ne se sentait pas juive, même si sa mère et ses deux grands-parents maternels l’étaient. Votre père, parce qu’il ne pouvait pas imaginer que la France de Hugo et de Voltaire ne le protégerait pas. Avec le recul, comment expliquez-vous cette forme de naïveté ?

Je pense qu’ils avaient le sentiment qu’en niant la réalité, ils protégeraient leurs quatre enfants. C’est étrange parce que mon père, qui s’intéressait beaucoup à l’actualité, dévorait les journaux. Mais on ne parlait pas du malheur pour ne pas empêcher les enfants de dormir. Sa génération avait été très marquée par l’antisémitisme hérité de l’Affaire Dreyfus. Mon père a eu un choc à la Libération, en rentrant de Grasse, où nous nous étions réfugiés pendant la guerre, lorsqu’il a vu que sa famille avait connu une véritable hécatombe. Cela a été une révélation pour lui, sans doute.

Vous remontez jusqu’à Isaac, votre ancêtre né en 1730-1740 en Allemagne. De quels éléments disposiez-vous et comment avez-vous fait pour remonter aussi loin dans votre lignée ?

De rien. Je suis allé sur place, à Forbach. J’ai interrogé les habitants. Mais il n’y a plus de communauté juive et la synagogue, que les Allemands avaient réquisitionnée pour y entreposer des boîtes de conserve, a été reprise par la mairie. J’ai beaucoup travaillé sur les archives. Et quand j’avais trop peu d’informations, j’ai imaginé ce qu’aurait pu être la vie de mes ancêtres.

Vous racontez la fascination qu’éprouvait votre ancêtre Hayem pour Napoléon ; or, Napoléon, qui a certes organisé le culte israélite, était aussi l’auteur des fameux décrets infâmes réglementant l’usure et interdisant l’entrée en France des juifs étrangers…

Il devait être « normalement antisémite ». Il pensait que les juifs dépouillaient les cadavres sur les champs de bataille. Il a fait beaucoup de choses pour les juifs mais je pense que c’était surtout pour les obliger à la conscription. S’agissant d’Hayem, j’ai retrouvé des documents attestant qu’il était venu à Paris au moment de la convocation du Grand Sanhedrin. A-t-il assisté aux rencontres ? C’est possible.

Après la défaite de Sedan, votre grand-père Eugène, à la suite de votre grand-oncle Sylvain, a fait le choix douloureux de quitter la Lorraine et de rester français. Cela s’est-il traduit par une nostalgie de la Lorraine ?

La décision a été difficile, car ceux qui choisissaient la France perdaient leurs biens, en particulier les paysans. Il y a sûrement eu de la nostalgie pour cette région, mais elle ne s’est jamais exprimée. Au point que mon père, qui a fait les deux guerres en Lorraine, n’est pas retourné à Forbach. Ma famille vivait dans le présent, sans nostalgie du passé. C’était une forme de réalisme. Ils étaient tous très voltairiens.

Ce livre montre de quelle façon votre famille est devenue véritablement française. Il dépeint une ascension sociale remarquable : de marchands de chevaux à Forbach, vos aïeux intègrent la grande bourgeoisie israélite parisienne. En quoi diriez-vous que ce parcours est emblématique du parcours des juifs d’Alsace-Lorraine ?

Une chose était très importante chez eux : les études. Les diplômes étaient une façon d’accéder à un échelon supérieur. C’était presque une religion! Cela a commencé avec mon père. Avant lui, les hommes commençaient à travailler à 14 ans, et tous faisaient le même métier que leur père. Il faut dire que les juifs de Moselle avaient peu de possibilité de faire des études. Les plus connus d’entre eux sont venus à Paris dès qu’ils ont eu le bac.

Vous citez l’historienne américaine Paula Hyman, qui dit que la guerre de 1914-1918 va offrir aux israélites « la possibilité d’écrire en lettres de sang leur amour de la France et de s’engager dans la politique au nom de la Patrie ». Cet amour, votre père l’a prouvé à deux reprises puisqu’il a participé aux deux guerres mondiales…

Oui. C’était une façon de payer le fait qu’il avait été protégé par la France. Avec sa participation à la Seconde Guerre mondiale, l’intégration était finie et l’assimilation terminée. On ne pensait pas qu’il y aurait de nouveau des vagues d’antisémitisme en France.

Est-ce la résurgence de cet antisémitisme qui a motivé l’écriture de votre livre ?

Oui, car cette réalité s’est imposée aux juifs depuis la nuit des Temps. Si je n’ai pas moi-même été victime d’antisémi- tisme, je me suis senti concerné lors des guerres entre Israël et ses voisins. Sans ces événements tragiques, j’aurais vécu dans une tranquille négation. Mon père niait la réalité de sa judéité ; cela s’est traduit pour moi par une extrême curiosité. J’ai été envoyé plusieurs fois en Israël dans les années 1960 : le lien avec la judéité s’est alors imposé à moi.

Vous montrez tout au long du livre le désir fou d’assimilation de votre famille à la France. Cela passe-t-il pour vous forcément par l’abandon de la religion ?

Je pense quelque part que oui. Quand on renonce à sa religion, un obstacle se lève à l’assimilation. Surtout dans le passé où on était très marqué par sa religion. Il était évident que les juifs et les catholiques n’étaient pas du même monde. Ma mère était très laïque, car une partie de ses ancêtres étaient des Carbonari, ces membres de la gauche européenne qui attendaient Gambetta. Mon père était anticlérical comme sa mère. Sa famille n’avait pas de lien avec la religion. Toutefois, j’ai retrouvé avec beaucoup de surprise une lettre dans laquelle il racontait avoir mangé du jambon un samedi : il s’en justifiait par le fait que cette interdiction ne s’appliquait pas à un militaire en campagne. Il lui restait donc quelque chose de sa religion. Je l’ai vu aussi une fois mettre un chapeau à bords relevés : il allait à la synagogue. Mais toutes les personnes que mes parents fréquentaient étaient laïques.

Pour autant, votre famille, toute laïque qu’elle soit, ne s’est jamais convertie à une autre religion et il y a eu très peu d’unions mixtes. Comment l’expliquez-vous ?

Il restait quelque chose de très fort dans leurs racines. Il a sans doute fallu la grande lessive de la guerre de 1914 pour qu’ils se disent que cela n’avait plus d’importance. L’assimilation était faite. C’est d’ailleurs ce que disait Napoléon : l’assimilation se ferait par les mariages mixtes. Mais cela n’est arrivé qu’à la génération de mon père, avec ma tante Germaine. Mon père, qui était dans les tranchées, n’osait pas intervenir auprès de ses parents pour qu’ils acceptent qu’elle se marie avec un non-juif. Ce qu’elle a fini par faire.

Vous vous concentrez sur la famille de votre père. Mais il y aurait eu aussi beaucoup à dire sur celle de votre mère, les Berr, ces descendants de banquiers lorrains devenus emblématiques de l’aristocratie israélite parisienne. Pourquoi avoir axé vos recherches uniquement sur cette branche familiale ?

Il me semblait que l’histoire de ma branche paternelle était plus intéressante d’un point de vue littéraire. La famille de ma mère s’est illustrée par la réussite sociale, mais celle-ci remonte à très loin : au moment où, comme les Rothschild, elle a été protégée par les Princes. Ma mère était très consciente et très fière d’avoir des cousins issus de la haute bourgeoisie. Ils avaient des châteaux et se prenaient pour des bourgeois anglais. On nous y envoyait l’été. Mais toute connotation juive était effacée.

Pour reprendre le titre de votre livre, pensez-vous que les juifs aient le devoir de toujours démontrer qu’ils sont « plus que Français », et plus français que juifs ?

Oui. Cela a été un grand enjeu tout au long du XIXe siècle et au XXe siècle. Dès qu’il y a des réminiscences d’antijudaïsme, les juifs ont cette réaction de défense en affirmant qu’ils sont plus français que juifs. Mais heureusement, certains juifs ont gardé une fidélité à leur judaïsme. Quant à moi, qui ai passé toute ma vie à l’écart de la communauté juive, il est trop tard pour que je me reconvertisse !

Philippe Alexandre, Ma tribu plus que française. éditions Robert Laffont.

Source L’Arche

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Publié dans interview
Un commentaire pour “Le cheval et la question juive, par Ariane Singer
  1. Ingrid Israël Anderhuber dit :

    Il est dit ici, en tête d’article : »chrétien sans l’avoir voulu ». Or, sachez que l’on ne naît pas chrétien (ou messianique) mais qu’on le devient par une décision personnelle, en toute connaissance de cause. En effet, le baptême biblique n’est ni un rituel imposé ni un rituel subi mais un acte choisi librement car l’expression de l’engagement d’une conscience éclairée par rapport au salut en Jésus, Messie d’Israël et Sauveur, avec la conviction de péché, et la repentance…
    Au vu des Ecritures, le baptême que vous avez reçu n’est pas valide aux yeux du Dieu de la Bible, puisque pas fait dans la pensée divine. Un Chrétien biblique est une personne qui a engagé sa VOLONTE dans l’acceptation, par la FOI, du message divin de la rédemption en Jésus, et sa pratique de l’enseignement messianique de Jésus. Par conséquent vous n’êtes pas chrétien (ou Messianique). Mais rien ne vous empêche de le devenir, si vous le VOULEZ…

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