Sarah Cattan : Donald versus Hillary

Ce fut, d’après Politico, le plus affreux débat qu’on ait jamais vu, un affrontement exceptionnellement sombre et dur selon le Washington Post et qualifié d’amer par le New York Times. : Vous l’aurez compris, la presse américaine est marquée par ce deuxième débat qui opposa dimanche les deux présidentiables à Saint-Louis. Pour tout vous dire, je doute que cela puisse arriver en France, et qu’à l’instar du débat d’hier, nous assistions demain pendant 90 minutes à un pugilat d’un niveau inqualifiable où deux candidats prétendant nous gouverner se traitent mutuellement de menteurs, malhonnêtes et inaptes à la fonction, l’un menaçant même de mettre l’autre en prison s’il devenait président. Nous n’avons jamais vu ça, écrivit le Washington Post, estimant que ce qui s’est passé dimanche restera sans doute dans les mémoires comme le spectacle de Saint-Louis.

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Cette fois, les deux candidats ne se serrèrent pas la main à l’ouverture du débat, et l’on nota que Bill Clinton salua Melania Trump, l’épouse de Donald, et leurs enfants, alors que Chelsea choisit d’échapper à ces échanges de politesse. Les deux modérateurs du débat étaient Anderson Cooper, star de CNN, et Martha Raddatz, spécialiste des questions internationales sur ABC. Les deux candidats s’exprimaient cette fois micros en mains, choix lié au format du débat, town hall : les deux candidats devaient pour répondre notamment aux questions d’électeurs indécis pouvoir s’approcher d’eux et créer une forme de proximité. Pour info, le Guardian souligna que seuls deux élus républicains étaient présents dans la spin room ce soir-là, et vous savez pourquoi. Donald Trump arriva donc en mauvaise posture, désavoué qu’il était par une grande partie de l’establishment républicain.

 » BILL CLINTON A ABUSÉ DES FEMMES « 

Le débat entre Clinton et lui prit d’entrée des allures d’affrontement personnel, faisant monter d’un cran la tension déjà acerbe entre les deux principaux prétendants à la Maison Blanche. Pour faire oublier les déboires qu’avaient suscité la publication des propos pour le moins misogynes qu’il tint jadis, Donald Trump n’avait bien sûr qu’une stratégie : passer à l’attaque. Il exhuma de vieux témoignages, organisant, juste avant le débat, une courte conférence de presse avec trois femmes accusant Bill Clinton de les avoir agressées sexuellement, et une quatrième assurant qu’Hillary Clinton avait aidé à faire libérer son violeur présumé de mari alors qu’elle était jeune avocate : ces quatre témoins assistèrent, invitées par le camp Trump, au débat, dans le public où se trouvait aussi Bill Clinton. Le milliardaire reprit leurs accusations dès le début des échanges : Bill Clinton a abusé de femmes, lança-t-il, il n’y a jamais eu dans l’histoire de la politique de cette nation quelqu’un qui ait autant abusé des femmes, lança-t-il. On appréciera le autant.

Pour minimiser l’impact de ses propos datant de 2005, dans lesquels il se vante d’un comportement relevant du harcèlement sexuel et qui bouleversent sa campagne depuis vendredi, Donald les qualifia de discussions de vestiaires : Je n’en suis pas fier, je me suis excusé auprès de ma famille et des Américains.

Si Hillary répliqua que ces propos ne l’avaient pas surprise, notant que pour tous ceux qui l’ont entendu, c’est tout à fait lui. Nous l’avons vu insulter des femmes, nous l’avons vu noter les femmes, sur leur apparence, les classer de un à dix. Nous l’avons vu embarrasser des femmes, la qualification de discussions de vestiaires passa mal chez les sportifs professionnels américains qui estimèrent pour la plupart n’avoir jamais entendu de propos aussi dégradants sur les femmes dans un vestiaire, qualifiant les dits propos de harcèlement sexuel, et même Martina Navratilova s’en mêla : C’est du Trump comme il est vraiment. Authentique. Odieux. Criminel.

« PARCE QUE VOUS SERIEZ EN PRISON »

Lui passa derechef à l’affaire des e-mails privés de Hillary Clinton, lorsqu’elle était chef de la diplomatie américaine, sujet à peine esquissé lors du premier débat. Si je gagne, je vais donner l’ordre à mon ministre de la justice de nommer un procureur spécial pour faire la lumière sur votre situation, parce qu’il n’y a jamais eu autant de mensonges, autant de choses cachées. Laquelle Hillary se félicita que quelqu’un ayant le tempérament de Donald Trump ne soit pas chargé des lois du pays, à quoi l’intéressé répondit du tac au tac : parce que vous seriez en prison. La classe. Eric Holder, l’Attorney général, répondit à Donald Trump qu’aux Etats-Unis, on ne menaçait pas ses adversaires politiques, et le qualifia de dangereux et inapte, alors qu’un ancien porte-parole du président George W. Bush, Ari Fleischer, tweeta que Les candidats vainqueurs ne menaçaient pas de mettre des opposants en prison et qu’un président ne menaçait pas un particulier de poursuites, et que David Frum, l’une des plumes du président Bush, se demandait qui accepterait d’être ministre de la justice d’un président qui pense qu’il peut influencer les poursuites contre ses adversaires politiques.

Quand enfin le débat arriva sur d’autres sujets, Hillary Clinton accusa la Russie d’essayer d’influencer les élections américaines de novembre en faveur de Donald Trump, faisant remarquer fort justement que jamais à ce jour dans l’histoire du pays un pouvoir étranger avait fait tant d’efforts pour influencer le résultat d’une élection. Pour info, Washington avait ouvertement accusé vendredi Moscou d’essayer d’interférer, grâce à des piratages informatiques, dans le processus électoral américain, et le Kremlin avait qualifié ces accusations de foutaises.

Fidèle à ses propos de campagne proférant sa sympathie pour le président russe, Donald Trump a affirmé vouloir travailler avec l’ancien ennemi de la Guerre Froide, alors que l’ancienne secrétaire d’Etat jugeait utile de lancer une enquête sur la Russie pour crimes de guerre en Syrie.

Quand une électrice musulmane interrogea Donald Trump sur l’islamophobie rampante aux Etats-Unis, le candidat cita San Bernardino, Orlando, Paris, attaqua Hillary Clinton et Barack Obama qui refuseraient de prononcer les mots terrorisme de l’islamisme radical et promit de démolir l’Etat islamique.

L’Obama Care est survolé: alors que Trump estime que le système ne marchera jamais, Hillary Clinton se félicite qu’il offre une couverture à 20 millions d’Américains.

Hillary Clinton rétorque que Donald Trump profite du dumping chinois sur l’acier pour construire ses immeubles puis rappelle que le pays a acquis son indépendance énergétique, ce qui lui donne plus de liberté. Donald Trump estime que l’administration Obama est en train de tuer le business de l’énergie aux Etats-Unis et accuse Hillary Clinton de vouloir mettre au chômage les mineurs de l’industrie du charbon et de l’acier.

La nomination d’un juge à la Cour suprême reste un enjeu de cette campagne et si Donald Trump juge la question centrale, c’est notamment pour la défense du deuxième amendement, le droit au port d’armes.

 » QU’AVEZ VOUS À PERDRE AVEC MOI ? « 

Répondant à une question sur le vivre-ensemble, la candidate démocrate évoque un effet Trump qui inquiéterait des parents et des professeurs dans le pays mais s’excuse d’avoir qualifié de pitoyables les 50% de supporters de Trump qu’elle avait jugés racistes, homophobes, islamophobes et misogynes.

Donald, lui, jugeant la situation des Noirs dans le pays catastrophique après des décennies de démocrates au pouvoir, répéta aux Afro-américains: qu’avez-vous à perdre à voter pour moi ? C’est vrai ça. Et si l’essayer, c’était l’adopter ?

Qualifiant CNN de Clinton News Network, il s’en prit alors aux modérateurs qu’il jugea impartiaux dans le traitement qui était réservé aux deux protagonistes. Lui en tout cas se distingua au cours du débat par les déplacements qu’il opéra systématiquement lorsque son adversaire avait la parole.

Quand un spectateur demanda aux candidats de citer un point positif chez leur adversaire, Hillary Clinton dit à propos des enfants de son adversaire qu’ils étaient incroyablement capables et dévoués, et je pense que ça en dit long sur Donald, alors que lui répondit : Elle n’abandonne pas, elle ne lâche jamais et je respecte cela, je le dis franchement. Je suis en désaccord avec la plupart de ce pour quoi elle se bat mais c’est une battante.

Ils se serrèrent alors la main. Les sondeurs quant à eux, s’ils donnèrent la victoire à Hillary, considérèrent qu’elle fit moins bien qu’au premier débat, la chaîne CBS News soulignant la bonne performance de Donald Trump et le Los Angeles Times considérant qu’ Hillary Clinton avait remporté le débat. Bof. Les vrais perdants, ce sont nos amis américains, appelés à choisir entre deux candidats les plus impopulaires que le pays ait jamais connu, et la question s’invite jusque dans les avis de décès :

Confrontée à la perspective de devoir voter pour Donald Trump ou Hillary Clinton, Mary Anne Noland, 68 ans, a plutôt choisi de rejoindre l’amour éternel de dieu, pouvait-on lire dans un journal local de Virginie.

Tout ça laisse coi. Trump c’est le mec qui a dit des horreurs en public pendant plus d’un an, qui est devenu malgré tout le candidat du Parti Républicain à la Présidence des Etats-Unis, et se fait allumer aujourd’hui pour des propos certes inqualifiables tenus il y a plus de dix ans dans un cadre totalement privé : quelque chose ne va décidément pas. Ce sera notre tour dans quelques mois. Et même si Jack Lang avait dit à propos de DSK qu’il n’y avait pas mort d’homme, comparées à l’élection américaine, nos Présidentielles à nous ressemblent encore à une élection au comité d’animation d’une maison de retraite.

Le troisième et dernier débat présidentiel aura lieu le 19 octobre à l’université du Nevada de Las Vegas.

 Sarah Cattan

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5 commentaires pour “Sarah Cattan : Donald versus Hillary
  1. Quidam dit :

    En amateur de vieux standards américains j’appellerais cette ambiance le « Saint-Louis Blues ».

    Les vents d’ouest apportant, tôt ou tard, tout ici il vaudrait mieux éviter de phrases du genre « je doute que cela puisse arriver en France ».

    Il serait par ailleurs intéressant de nous communiquer autre chose que ce que nous savons bien assez déjà, le débat ayant été copieusement couvert par tous les média français (et mondiaux).

    Comme par exemple commenter ceci : « l’ancienne secrétaire d’Etat jugeait utile de lancer une enquête sur la Russie pour crimes de guerre en Syrie ».
    On pourrait commencer par une enquête sur les motivations de l’intervention US en Iraq en 2003 (prétexte mensonger des « armes de destruction massive »), livrant ce pays au chaos islamiste ; ainsi que l’intervention française en Lybie en 2011 (on n’y compte plus les prétextes mensongers), livrant idem.
    Les crimes de guerre ne sont pas forcément là où on le croit.

  2. André dit :

    Toujours la même rengaine de feignant du bulbe…

    Et avant l’Irak, on pourrait commencer par une « enquête sur les motivations » de l’intervention russe en Afghanistan 25 ans plus tôt, non ?

    Guerre féroce qui durera dix années et qui sera la véritable matrice du jihadisme sunnite qui essaimera ensuite sur toute la planète, financé par les salafistes des monarchies pétrolières. Comme en Algérie par exemple, où les « afghans » algériens du GIA massacreront des dizaines de milliers de civils. C’est de la faute à l’ « Occident », ça aussi ?

    Et surtout ne me dites pas comme tous les crétins que c’est la CIA qui a créé Al Qaïda parce que sinon je vais m’énerver…

    Passons sur les interventions impérialistes russes, ancestrales depuis les Tsars jusqu’à l’URSS et Poutine aujourd’hui, tout aussi féroces en Tchétchènie, en Bosnie et au Kosovo (via les « slaves du sud » serbes…) où là encore ils feront arriver de partout les jihadistes, transformant l’islam paisible et différent de ces régions en l’islam rétrograde et obscurantiste des salafistes arabes.

    Cette même Russie qui a toujours soutenu, financé et armé toutes les dictatures brutales et sanguinaires arabo-musulmanes du Moyen-Orient au Maghreb, et comme celle des Assad en Syrie… et qu’aujourd’hui certains gaucho-fachos soit disant « anti-impérialistes » uniquement US, viennent nous vanter les mérites tout en vivant confortablement en Occident…

    Le soit disant impérialisme des USA c’est de la rigolade à côté de l’impérialisme réel et territoriale de la Russie. Mais nos amis gauchistes et fascistes préfèrent le taire, raison pour laquelle ils gueulent toujours plus fort à « l’Amérique impérialiste », cette vaste blague qui dure depuis 1945…

  3. Quidam dit :

    Il existe de dizaines de bases militaires US, aériennes et navales, partout dans le monde, dans de pays supposés « indépendants » ; certaines en sont très importantes (voir Diego-Garcia, par exemple).
    L’Otan, organisation sous commandement US, dispose d’autres bases, notamment en Europe.

    Il n’existe qu’une seule base militaire russe à l’extérieur de la Russie : l’ensemble Tartous-Lattaquié en zone alaouite sur la côte méditerranéenne de la Syrie ; d’où la détermination russe en Syrie.

    Les Etats périphériques à la Russie (des Etats baltes au Caucase et au reste) ont une longue histoire, souvent millénaire, de lien viscéral avec la Russie.
    Le premier Tsar de Russie régnait à Kiev, capitale de l’Ukraine actuelle ;
    la Crimée était une terre russe jusqu’à 1954 lorsque Khrouchtchev l’avait donné « en cadeau » à l’Ukraine, dépendant à l’époque de l’Union Soviétique et donc gouvernée à toutes fins utiles par Moscou.

    L’Ukraine et d’autres périphéries russes, pendant de siècles, étaient à la Russie ce qu’est la Corse à la France voire davantage. Tous ces pays comptent une population russophone, voire carrément russe, non négligeable qui considérerait une rupture avec la Russie comme une atteinte intolérable à leurs droits et identités.

    Une politique US constante considère l’affaiblissement de la Russie (quel qu’en soit le régime) comme une finalité à atteindre ; passant par le dépeçage de l’Empire russe de jadis et la dislocation des liens entre ces Etats « périphériques » et la Russie.
    Cette politique est formulée par les doctrines Kissinger et Brezinski.

    Rien d’étonnant que la Russie se prémunit contre ces menées ; Poutine ou pas d’ailleurs.

    MAIS des faibles du bulbe genre André auraient toujours du mal à percevoir ça ; trop compliqué pour eux.

  4. Quidam dit :

    Les préférences sont hors sujet.
    Les faits sont ceux que je signale.
    L’entente est la conséquence des « intérêts bien compris de tous ».

    BIEN COMPRIS; n’est-ce pas.
    Pour coexister avec un adversaire il faut bien le comprendre; pour le battre (le cas échéant et au dernier recours), aussi.

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