MBS, le Prince duquel nous baisons les pieds. Par Sarah Cattan

En Arabie saoudite, la planète aurait cru que ce que l’on nomma pauvrement L’Affaire Khashoggi eût constitué un tournant. Faisant a minima une victime : le Prince héritier himself

Que nenni

De courageuses voix eurent beau faire, il fallut bien en prendre acte : le journaliste Khashoggi avait été découpé en morceaux et son corps disparu à jamais.

Le prince Mohammed ben Salmane Al Saoud ( Wikipédia )

Malgré les distorsions et affabulations les plus ubuesques, le nom du Prince héritier MBS fut associé au dit assassinat et certains se prirent même à croire que l’image du futur roi était à jamais ternie : Les cris d’orfraie qu’ils avaient poussés cette fois allaient bien faire réagir le Royaume ?

Que nenni

L’Affaire se solda On ne sait comment. Sous la pression d’alliés occidentaux qui semblèrent pour une fois déterminés à savoir la vérité, l’Arabie saoudite consentit à de nouvelles consultations de paix sur le Yémen. Histoire de calmer quelque peu ces petites indignations de salons. Ces dirigeants qui faisaient mine de découvrir les inquiétantes méthodes du Prince héritier sous les ambitions réformatrices desquelles il se targuait.

Que ne l’avait-il travaillée, le Prince, son image de jeune dirigeant réformateur. Qu’on lui demanderait presque le 06 de son dir’com pour aider notre Président à Nous.

L’Occident sous le charme s’en était laissé conter par les paroles princières. Et que je te balance mon plan Vision 2030. Lequel allait réduire la dépendance de l’économie saoudienne au pétrole. Et que je me positionne en celui qui allait te la faire oublier, la société ultra-conservatrice. A preuve ! Même les femmes depuis peu furent autorisées à conduire ! A aller au cinéma ! Au stade ! Et que je remplacerais les tribunaux religieux par des tribunaux laïcs. Et que je briserais ce pouvoir gérontocratique.

On lui contait de partout la vision enracinée mais moderne du monde : le zig, c’était carrément un réformateur. Et qu’il allait détruire l’extrémisme. Et qu’il prônait un islam modéré. Ce fan de Steve Jobs prétendit inventer du résolument nouveau : n’avait-il pas acquis pour quelque 55 millions de dollars un logiciel auprès d’une société israélienne. Lequel permettrait de s’introduire dans n’importe quel téléphone portable et d’activer son enregistreur ou sa cellule vidéo.

Pour quoi faire ?

Pour mieux te manger mon enfant

Pour mieux surveiller les opposants au régime.

Bye Bye Khashoggi Nous n’allions pas faire la fine bouche. Faire tout un foin du fait que le Royaume eût décapité au sabre quelque 80 têtes en 2018. Chuuuuut. Il nous fallait penser au pétrole et donc tracer, toute honte bue. Il suffisait de penser aux armes que le Royaume nous achetait : nous nous tairions. Nous cesserions de chercher à trop en savoir sur les méthodes princières. Nous détournerions la tête. Nous arrangerions-nous avec Oh j’allais écrire notre conscience.

Le zig, Tous nous le connaissions et Qui pour ignorer comment il était le meilleur pour se défaire d’un opposant. Aidé de ses hommes de main. Ceux qui arrêtent les activistes féministes ou font se taire ces voix qui osaient encore piper.

Quoi MBS agit à la barbare ? L’Occident n’allait pas broncher pas. Selon le principe que le client est roi. Yémen : on met des silencieux à nos canons pour ne pas vous déranger… Risquait un dessinateur.

Nous, toute honte bue, nous regarderions ailleurs. Ne risquant pas de prendre modèle sur la témérité suédoise.

Nous oublierions que Dans la vraie vie, le Royaume octroyait ce fameux permis et mettait en même temps en taule nombre de militantes et militants des droits des femmes. Les réformes étaient audacieuses ? Mais qui évoqua le durcissement autoritaire qui les escorta. Personne. Ou peu : les saoudiens eux-mêmes. Sur les réseaux sociaux. Or pour peu que nous repensions aux vagues d’arrestations pour un simple message à caractère politique sur Twitter… Ou à l’affaire du Ritz-Carlton… Nous mesurerions l’insigne courage qu’il en aura coûté à ces hommes. A ces femmes…

Les très discutables méthodes princières

MBS ? Déjà depuis 2015 nous avions pu nous inquiéter quelque peu de la brutalité de décisions qu’il prit dans le cadre d’une vaste purge anti-corruption. Rappelez-vous. La démission imposée en 2017 au Premier ministre libanais Rafic Hariri. Mais encore l’arrestation de centaines de Saoudiens. Qu’ils fussent Princes. Ministres. Anonymes.

Tous fermèrent les yeux. L’allié saoudien n’était-il pas incontournable. Il faut parler à tout le monde, nous chantait notre PR. Et ils tentèrent. La France défendant l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien et l’Arabie saoudite accusant Téhéran d’armer les rebelles Houthis du Yémen, tout ça avec le pactole reçu grâce à la levée des sanctions internationales.

Tout cela eût été du plus banal qui fût si n’était arrivée L’Affaire.

Tout cela eût été du plus banal qui fût si n’était arrivée L’Affaire. Un 2 octobre. Qualifiée d’abord d’opération qui avait mal tourné. Braquant le projecteur sur des méthodes plus que discutables mais encore sur les contradictions occidentales et notre difficulté d’exercer des pressions à l’encontre d’un Royaume aux projets si ambitieux… Lesquels de surcroit devaient nous profiter…

Aux Etats-Unis Le Sénat eut beau voter ce 13 décembre un texte demandant l’arrêt de tout soutien militaire américain à l’Arabie saoudite pour sa guerre au Yémen, et puis un autre accusant le Prince d’être responsable du meurtre du journaliste, le Président fit la sourde oreille et décréta haut et fort que son pays resterait un partenaire fiable du royaume. Ce pro de la realpolitik, un brin moins hypocrite que nous, non content de refuser de lâcher le prince héritier, profita même de l’aubaine pour exiger une baisse conséquente des cours du brut. Il verrait plus tard avec le Sénat.

En Europe, tous jouèrent aux héros lorsqu’il s’avéra que Khashoggi avait bel et bien été assassiné. Coupé en morceaux. Lesquels auraient été dissous dans l’acide. Ce fut pendant quelques heures auquel dirait le mieux son indignation. Nous ? Nous fîmes même mine de faire la morale au Prince. En marge du G20. Comme d’hab quoi. Nous sommes le Pays des Droits de l’Homme Et puis c’est tout

Le bal des faux culs

On assista au bal des faux culs. Lesquels se toisaient pour savoir qui était le plus fort. Une vraie cour de récré à l’école élémentaire. Ambiance Cynique en plus. Tout de même ! Tout ! Mais pas ça ! Cette façon de narguer le monde. De nous prendre pour de petits joueurs. De faire disparaître les gêneurs dans un tour de magie baigné de rouge.

Et puis Comme il arrive souvent, Tout rentra dans l’ordre. C’est qu’il était fort, MBS, ou nous si couards. Qui allâmes lui baiser la main et au mieux tenter de nous en sortir avec la manière grâce à quelques secondes filmées où un spécialiste en décodage vous répétait que là, notre PR était en train de bien l’asticoter, le malandrin, de lui remonter les bretelles, chose que tous eurent du mal à croire au vu du visage hilare de ce Prince qui dézinguait ses opposants. Notre PR aurait eu une discussion très franche et ferme avec lui. Au premier jour du G20. Ce sont les conseillers qui nous chantent ça. Et le bref aparté en anglais, filmé par plusieurs caméras, fut retranscrit partiellement par l’agence de presse Reuters : Ne vous inquiétez pas, disait le Prince. Ce à quoi notre Président répondit : Je suis inquiet. […] Vous ne m’écoutez jamais. Bla Bla Bla

Même qu’après avoir parlé de L’Affaire, ils auraient encore échangé quelques mots en guise d’aumône pour le Yémen. Et Même Qu’ils auraient abordé les prix du pétrole. Comme ça. Sur un perron. Et ces Gilets jaunes qui n’entravaient rien à la complexité de la chose qui dépendait pas de bibi.

Des journalistes ébaubis eurent encore droit ce même jour à une description minutieuse du forfait : ce fut le ministre turc des Affaires étrangères himself qui s’y colla. Lequel évoqua un commando à la solde du prince. Même qu’y avait une bande sonore. Les saoudiens ces barbaaares ! What ? MBS serait davantage un criminel qu’un réformateur ?

Si…

Si nous cessions à tout le moins de faire semblant. Si nous sortions de ce cirque macabre, indigne, dénué de toute décence.

Si nous ouvrions les yeux. Si de concert nous nous offusquions de pratiques qui continuaient sous nos yeux : le monde savait que le même MBS, qu’ils ne cessaient tous de féliciter pour son modernisme, s’acharnait encore sur les militantes du droit de conduire, dont nombreuses encore étaient embastillées. Le monde le savait que pendant que les saoudiennes se précipitaient dans les auto-écoles, six d’entre elles moisissaient dans la prison de Dahaban, à Djeddah. Torturées de façon répétée, électrocutées, flagellées, nous dit un rapport récent d’Amnesty International[1]. C’est que Ces brigandes Ces impudentes avaient osé faire campagne. Défier la loi. Conduire avant le décret royal.

Oserions-nous oublier que tous nous savions

Les oublierons-nous.

Il y avait eu Khashoggi

Les enregistrements

Les versions successives avancées de ce thriller qui in fine ferait à jamais froid dans le dos.

Le Roi Salmane se fendit le 26 décembre d’un petit remaniement surprise en guise de lot de consolation. Il fallait montrer au monde que l’Arabie saoudite savait vivre. Quitte à rire en coulisses à gorge déployée de Nous, pleutres qui leur baisions les pieds.

Remaniement donc. De pacotille. Des décrets royaux annoncèrent les changements. Le prince héritier Mohammed ben Salmane restait Ministre de la Défense. Forcément. N’avait-il pas justement fait montre de toute son ardeur et d’aptitudes certaines. On le garda. A l’instar de nombreux autres ministres. Collègues. Complices.

On remplaça le ministre de la Garde nationale. Par un Prince. Et on vira Celui de l’Information : son successeur serait en même temps Conseiller royal. Ah ! On allait la tenir, l’info. Et Netflix[2] n’avait pas fini de s’exécuter, lorsque le Palais demanderait à nouveau que l’on retirât un épisode peu flatteur au sujet de MBS.

Human Rights et autres ONG

Human Rights et autres défenseurs des droits humains portèrent bien au grand jour les difficultés rencontrées dans le Royaume, notamment depuis que MBS prit du pouvoir. Et alors quoi ? On n’allait pas faire toute une affaire parce que Human Rights dénonçait la situation ubuesque des droits de l’Homme au pays du Prince où émettre un tweet en guise de critique était interdit et le simple fait d’aborder seulement l’idée-même de droits humains vous faisait traduire devant une cour de justice spéciale réservée aux actes de terrorisme.

La communauté internationale resta encore silencieuse. Se hissant même parfois en rempart du Royaume. Justifiant la guerre au Yémen par la menace iranienne.

Vous étiez donc de ceux qui crurent que l’affaire Khashoggi était L’Affaire de trop ? Que plus un seul désormais pourrait dire sans honte qu’il fréquentait un dictateur taché de sang ? Peuchère.

Tout le monde fit, comme vous, mine que cette fois les limites du supportable étaient dépassées.

Tout le monde se drapa derrière ce drap blanc de l’outrage et dénonça un temps l’in-to-lé-ra-ble

Tout le monde accepta les versions successives que nous vendit sans vergogne le Royaume

En notre for intérieur, nous nous demandions bien quel serait, après un journaliste, le suivant : Les réformateurs et autres défenseurs des droits humains bien rangés derrière les barreaux, la famille royale paria sur la lâcheté internationale. Et devinez qui gagna. La guerre au Yémen. Les arrestations de masse. Chuuuut. Le zig demain serait roi. Vous serez sommé de le recevoir. Il faut parler à tout le monde.

Qui pour parler de la sinistre mascarade tant qu’existerait le tutorat, cette disposition de la charia en vigueur au Royaume, et qui faisait des Saoudiennes des mineures à vie. Qui doivent encore, malgré l’allègement décrété en février 2018, obtenir la permission du tuteur pour se voir délivrer un passeport. Se marier.

Les femmes qui militent contre cette tradition abjecte risquent leur vie. Qui en parle, de leur courage insigne lorsqu’elles créent une web-radio ? On se fiche d’aller au cinéma – surtout que des films sont interdits aux femmes, comme ceux d’action par exemple – ce qu’on veut, c’est ne plus être enchainées par ce système de tutorat, disent ces voix où chaque femme du Royaume dépend d’un tuteur qui prend ses décisions à sa place et décidera seul si elle pourra étudier. Travailler. Mettre le nez dehors.

Dans Arabie saoudite 3.0, – Paroles de la jeunesse saoudienne[3], l’auteur raconte le cas d’une femme tutorée par son fils de 18 ans.

Celles qui osent et parlent  sont enfermées. Placées dans des instituts psychiatriques. Des centres de traitement. Soignées. Ramenées à la raison grâce à des séances d’électrochocs.

Ces femmes nous demandent de relayer ce qu’elles vivent

Pauvres d’elles. Qui crurent un instant que l’Affaire Khashoggi allait alerter le monde civilisé. Elles comptent sur nous.

Hope is gone. MBS poursuit sa route. Nous apprendrons à le connaître mieux car il est désormais notre voisin. Qui acheta très cher en 2015 le château Louis XIV de Louveciennes. Demeure devenue la plus chère au monde. Y installera-t-il son Léonard de Vinci payé quelque 400 millions – record du monde là encore des achats d’art

Le monde s’était tu. Si la guerre au Yémen et la famine n’y purent rien, il fallait se rendre à l’évidence et laisser dessiner tout leur saoul nos caricaturistes. MBS, l’ami de Jared Kushner, resterait le Prince héritier d’un régime incarné par le culte de la personne et caractérisé par l’amoralité, avec les conséquences tragiques que l’on savait et taisait. Ignoblement. Tous ensemble. Ainsi, si d’autres dictateurs avaient pu régner impunément au XXe siècle, cela était donc encore possible à l’heure des réseaux sociaux et des chaînes par satellite…

Bien sûr que cela est possible. Il suffit de peu. De fermer les yeux sur les dérives sanguinaires de notre meilleur allié dans le Golfe.

Alors, en se pinçant à peine le nez, vous vous y retrouvez.

Au Davos du désert. A Riyad. Money would stay money.

Puisque Riyad niait toute implication dans L’Affaire, allions-nous risquer pour un semblant de morale le triplement du prix du baril. L’arrêt des achats d’armes. Voire perdre nos contrats.

Certes Certains l’avaient fait. Suspendant, à l’image d’un Richard Branson, les discussions autour d’un investissement saoudien de 1 milliard de dollars dans leurs sociétés aéronautiques. Remettant clairement en question leur capacité de faire des affaires avec le gouvernement saoudien. Nous ? Nous parlons à tout le monde. Comme tout le monde.

Sarah Cattan

A lire :

Petits arrangements avec le wahhabisme. Nabil Mouline. Le Monde diplomatique. Janvier 2018.

Les Filles de Riyad. Rajaa Alsanea. Plon. Paris. 2007.

[1] 20 novembre 2018.

[2] La plateforme américaine a été sommée de retirer un épisode de la série Patriot Act. Source Le Financial Times. 1er janvier 2019.

[3] Arabie saoudite 3.0, – Paroles de la jeunesse saoudienne. Clarence Rodriguez. Erick Bonnier Editions. 2017.

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Publié dans international
3 commentaires pour “MBS, le Prince duquel nous baisons les pieds. Par Sarah Cattan
  1. Disraeli dit :

    Pas sympa de couper Khashoggi en rondelles, c’est vrai. Mais la victime était quand même une belle crapule..

  2. André dit :

    A côté des français les saoudiens sont des enfants de cœur si l’on en croit la « journaliste » de Libé Titiou Lecoq qui nous parle de « féminicide » en France (elle a enquêté…) pour une centaine de femmes tuées par leur conjoint chaque année sur environ 30 millions de couples… et d’une société fondée sur une domination masculine qui donne aux hommes « en son point le plus extrême, le droit de vie et de mort ». Non, on ne rit pas.

    Bien sûr jamais un mot sur la quarantaine d’hommes tués chaque année par leur conjointe ni sur le fait que plus du tiers des hommes ayant tué leur femme se suicident dans la foulée…

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