Algérie. Un peuple averti. La partie commence juste. Par Sarah Cattan

Nous papotions. Abdelaziz Bouteflika annonça soudain qu’il renonçait. Un de mes amis crut bon de faire une vanne. C’est un blagueur. Il veut notamment leur envoyer notre Président, aux algériens qui en demandent un… plus jeune.

Jean-Pierre, qui n’est pas d’habitude le dernier à rigoler, envoya le plaisantin dans ses cordes. Respectons le peuple algérien, Qu’il disait

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Je n’avais, moi aussi, pas le cœur à en rire. Du tout. Tant le comportement de ces hommes et femmes nous obligeait. Tant on savait qu’il fallait une dose certaine de courage pour dire non au pouvoir dans certains Etats. Tant la tension était palpable. L’issue incertaine.

Ils s’étaient retrouvés si nombreux. A braver l’institution. A refuser comme jamais ils ne l’avaient osé. Femmes. Etudiants. Journalistes. Avocats hier. Médecins et juges aujourd’hui. Déterminés.

Nous les regardions faire. Depuis 3 semaines. Avec gravité. Un œil du côté des HUG. Cet avion qui était reparti. Avec un Président. Que d’aucuns donnaient pour mort.

L’autre œil rivé sur l’armée. Les islamistes. Sur Ces jeunes. Priant que tout cela ne dégénérât pas.

Confronté à une contestation inédite en vingt ans de pouvoir, le président algérien venait d’annoncer dans un message adressé à la nation, lundi 11 mars, 2 choses d’importance:

° Le report de l’élection présidentielle prévue le 18 avril 2019.

° Sa décision de ne pas briguer un 5e mandat à la magistrature suprême.

La présidentielle, qu’il précisait, aurait lieu dans le prolongement d’une conférence nationale chargée de réformer le système politique et d’élaborer un projet de Constitution d’ici fin 2019.

What ? Un grand débat aussi ?

Oui Mais. C’est usant cet exercice ? Et quand ce Président fut montré ce soir un instant avec ses ministres, chacun se demanda … si ça n’était pas là un … montage.

Pas de cinquième mandat. Il n’y aura pas de cinquième mandat et il n’en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m’assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l’assise des fondations d’une nouvelle République, écrivait-il dans son message à la nation. Cette nouvelle République et ce nouveau système seront entre les mains des nouvelles générations d’Algériennes et d’Algériens, poursuivait-il.

La présidentielle reportée sine die

Le report de l’élection présidentielle qui a été réclamé vient donc pour apaiser les appréhensions qui ont été manifestées, faisait valoir le Président, qui ne précisait cependant aucune date quant à la tenue de l’élection ainsi reportée.

Une conférence nationale mise sur pied pour élaborer une nouvelle constitution. Le président algérien annonçait bien la création d’une conférence nationale inclusive et indépendante dotée de tous les pouvoirs nécessaires à la discussion, l’élaboration et l’adoption de tous types de réformes pour la transformation de notre Etat-nation. Cette conférence nationale devait accoucher d’un projet de constitution qui serait soumis à un référendum populaire. La conférence nationale serait aussi chargée de fixer la date de l’élection présidentielle…

Ahmed Ouyahia, le premier ministre, que le peuple appelait Le voleur, fut sorti.

Remplacé par le ministre de l’Intérieur. Noureddine Bedoui. Chargé de former un nouveau gouvernement.

C’était quoi ce bin’s ? On prenait les mêmes Et on recommençait ? C’était la prolongation du 4ème mandat ? Avec Prise en otage du peuple ? Pour longtemps ?

Fallait-il se réjouir.

La partie n’était guère qu’engagée.

Car le Président… resterait Président ?

La septicité régnait. Nombreux voyaient là un stratagème. Attendu. Ourdi par l’entourage du Président. Et sa clique.

Et la toile était inondée de commentaires. De pronostics.

Ceux qui voulaient y croire.

Ceux qui n’y croyaient plus.

Contente pour les algériennes et algériens, en espérant que la validation des candidats ne soit pas biaisée.

Repousser une élection car le président renonçait, c’était une démonstration que la démocratie était bafouée, me faisait remarquer cet ami.

De nombreux commentateurs appelaient à la prudence. Calmaient les ardeurs.

Alors Moi, je suis allée voir du côté des intellectuels

Boualem Sansal

Qu’ils s’appellent Kamel Daoud, Yasmina Khadra, Boualem Sansal, vous les avez forcément lus dans les médias français. Commentant les manifestations citoyennes en Algérie.

Kamel Daoud

Le principal changement : les gens n’ont plus peur. Le mur de la peur a été cassé, nota sur les ondes Kamel Daoud. C’est extraordinaire de sentir cette sorte de frisson, d’enthousiasme, cette sorte de joie. Les gens ne se sentent plus terrorisés, et je choisis bien mon mot. Je pense que l’écrasante majorité des Algériens ne reculeront plus, malgré les risques de violence, ajouta-t-il, rappelant que ce qui se déroulait en ce moment en Algérie c’était une véritable gérontocratie qui faisait face à une population majoritairement jeune. Mais d’un autre côté, le régime n’avait pas de sortie de secours, pas de plan B pour le moment, et la tentation de la violence était là, notait-il, soulignant la volonté évidente du régime de terroriser les Algériens et de les immobiliser par ce chantage. Ce chantage qui n’avait que trop duré ! Soit nous, Soit le chaos. Soit nous, Soit la guerre civile, continuait-il, rappelant que c’était les hommes du régime qui parlaient de bain de sang, de guerre civile, face à des manifestants calmes, résolus : Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit qui va se passer s’il n’y a pas de provocation de la part du régime.

Et l’écrivain pariait tristement et lucidement sur cette très grande panique que lui ressentait au sein du pouvoir Et qui pouvait avoir pour conséquence une très grande violence, ce régime n’ayant nulle issue.

Yasmina Khadra

Yasmina Khadra confia, lui, avec une sincérité qui l’honorait que si lui espérait ce mouvement, il ne l’attendait pas : les Algériens nous ont habitués à beaucoup de renoncements. Pendant des années, j’ai écrit que l’Algérie avait renoncé. Quel bonheur de m’apercevoir que je me trompais. Le régime va tout faire pour calmer les esprits. Mais les Algériens sont fatigués. Ils ne veulent plus voir leurs enfants traverser la Méditerranée sur des bateaux de fortune et mourir au large, finissait-il.

Notre ami Boualem Sansal était encore moins optimiste. Pour lui, le pouvoir ne tomberait pas. Il contrôlait totalement le pays et disposait de tous les moyens et d’abord de la détermination pour abattre quiconque approcherait la ligne rouge, répondait-il. Quand le pouvoir se sentira acculé, il fera ce qu’il a toujours fait quand le peuple bouge et le déborde, il plongera l’Algérie dans le désordre et la violence, et au moment propice il fera toutes sortes de bonnes concessions et de beaux cadeaux pour imposer la paix sociale. C’est malgré tout réjouissant de voir les gens sortir de leur longue et insupportable léthargie, concluait-il, confiant s’efforcer de le ressentir, cet espoir fou qui se répandait sur le pays comme au sortir d’un long cauchemar, mais admettant que ça allait être difficile, l’inquiétude étant plus forte chez lui.

Ce soir, sur la toile, ça y allait bon train

Exhortant les écrivains à rentrer dans l’arène. Le combat devait se poursuivre. Il fallait un vrai conseil de Transition et de surveillance, un gouvernement de technocrates pour assurer les affaires courantes et une révolution portée dans les structures mêmes du Régime: UGTA, mandat de Wali, Justice, Syndicats, médias, patronat, diplomatie…etc. Il fallait tout reconstruire, réfléchir, penser et assainir. Il fallait pardonner, accepter nos différences, mais exiger la vérité, les excuses et l’aveu. Il fallait débattre, ne pas s’insulter, ne pas juger, éviter les tribunaux en traitrise et se faire confiance : Nous sommes différents, nous sommes unis, nous sommes algériens. Ce Régime pouvait ruser et eux pouvaient encore marcher et le cerner. Mais il fallait appeler à la raison, construire, pouvait-on y lire.

Un Non-événement, disait cet autre. Pour le peuple le but n’était pas encore atteint. C’était  juste une tentative de dissuasion. Il importait de rester mobilisés. Le combat devait continuer jusqu’à la chute de ce système corrompu et autoritaire. Cette décision n’était qu’une énième violation de la constitution avant leur départ. Une prolongation du 4ème mandat.

D’autres parlaient de mise en scène.  Cette fois-ci il fallait qu’ils partent pour repartir  sur de bonnes  bases. 

La nomination de Bedoui fut accueillie comme une erreur. Elle n’ajoutait pas de crédit aux promesses de Bouteflika. Cela faussait déjà la promesse de la transition.

Ne cédons rien, pouvait-on lire. Ils sont divisés, nous sommes unis, ils ont l’argent, nous avons l’honneur.

Ils ont pillé et détruit notre pays, nous voulons le construire sur de bonnes bases.

Restons mobilisés, déterminés, continuons l’œuvre historique que nous avons entamée le 22 février.

Le pays avait trop souffert, le peuple algérien méritait un état de droit, démocratique, à la hauteur des sacrifices qu’il avait faits : N’oublions pas nos martyrs et toutes celles et  ceux qui ont payé de leurs vies pour que nous soyons libres et souverains.

SYSTÈME, DÉGAGE, pouvait-on lire

Il fallait des purges, des potences, des échafauds : Ils nous méprisent, sous-estiment, haïssent. Il fallait continuer à lutter et marcher pacifiquement jusqu’à dissoudre le FLN et ses corrompus qui le composaient.

Il fallait exiger un gouvernement de transition en toute urgence. C’était un leurre. Ils devaient partir tous et maintenant.

C’était reparti pour 20 ans encore. Une génération de plus allait être perdue, disaient les pessimistes. En Algérie, on succédait à des imbéciles et on était remplacé par des incapables.

Et Kamel Daoud concluait : Nous sommes enfermés dans notre propre pays. Vous savez en Algérie, votre maison vous appartient, le reste appartient au régime. L’islamisme est un mouvement d’extrême-droite dans son idéologie. Rachid Nekkaz était l’illustration de la tragédie algérienne : Parce qu’on refuse un cadavre, on se retrouve avec un clown.

Avec ces manifestations, les femmes se réappropriaient l’espace public. C’était un grand moment à vivre, et à vivre intensément. Bonne chance, Peuple d’Algérie.

Sarah Cattan

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