La chronique de Pascale Davidovicz : Un Juste parmi les apatrides, Fridtjof Nansen

Dans les années 1920, Fridtjof Nansen œuvre pour protéger plus de 2 millions de russes et d’arméniens apatrides.fridtjof

Rien ne prédestinait le scientifique norvégien Fridtjof Nansen à consacrer les dix dernières années de sa vie à ce combat titanesque.

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Fridtjof Nansen est un scientifique, zoologiste et océanographe, qui a mené plusieurs expéditions jusqu’au pôle nord.

Il jouit d’une reconnaissance universitaire internationale.

Mais c’est aussi un humaniste obstiné et un fervent partisan de l’indépendance de la Norvège qui sera acquise en 1905.

Prisonniers de guerre et famine.

En 1919, au lendemain de l’effroyable Première Guerre mondiale, la SDN Société des Nations est fondée à Genève.

Quarante pays, animés par une espérance de paix, y envoient des délégués, et parmi eux, Fridtjof Nansen est nommé conseiller permanent pour la Norvège.

La première mission qui lui est confiée consiste à organiser le rapatriement des prisonniers de guerre dans leurs pays respectifs.

Ce n’est pas une mince affaire car il parcourt une Europe dévastée.

Il part en Russie en 1919 en proie à la révolution bolchevique.

En plus de la situation dramatique des milliers de prisonniers de guerre, il assiste à celle des russes expropriés et persécutés, et aux prémices d’une terrible famine.

Enfants affamés en Union Soviétique 1922

Enfants affamés en Union Soviétique 1922

Fridtjof Nansen parvient cependant à ramener chez eux 600 000 prisonniers de guerre russes et allemands.

Mais son état des lieux est terrifiant.

Il témoigne : « Je rentre de la terre des ombres et ne puis admettre qu’on laisse sans rien faire cette souffrance humaine intolérable, unissons nos forces avant qu’il ne soit trop tard ».

Il réclame en vain une aide d’urgence aux grandes puissances occidentales et se tourne vers les associations humanitaires comme la Croix-Rouge américaine.

Son obstination lui vaut d’être surnommé « l’enfant terrible de la SDN ».

Des milliers de russes qui ont tout laissé derrière eux, principalement depuis les grandes villes, tentent d’atteindre le sud du pays, où s’est regroupée l’Armée blanche en lutte contre l’Armée rouge, ou le Caucase, l’Ukraine et la Finlande.

En 1920, les alliés, qui ont armé l’Armée blanche, jouent un rôle prépondérant dans son évacuation par navires sur les rives du Caucase et au bord de la mer noire.

L’armée blanche et beaucoup de civils, dont beaucoup de juifs, soit un million et demi de personnes évacuées frappent alors aux portes de l’Europe, principalement à celles de l’Allemagne et de la France.

Haut-commissaire aux réfugiés russes.

Mais c’est à Constantinople que la situation prend l’aspect d’un drame humanitaire sans précédent.

Les réfugiés russes qui y ont échoué sont amassés dans des camps de fortune autour de la ville au moment même où les nationalistes turcs chassent et persécutent la minorité orthodoxe.

La Croix-Rouge ne pouvant plus faire face toute seule à l’ampleur du problème, alerte les diplomates de la SDN qui décident de créer un poste de haut-commissaire aux réfugiés russes et d’y nommer Fridtjof Nansen.

A Constantinople, il découvre avec stupeur la situation dramatique des réfugiés russes et se pose la question à la fois de leur rapatriement et de leur statut juridique.

Déchéance de nationalité.

En décembre 1921, Lénine publie un décret qui instaure aux russes vivant à l’extérieur du pays de reconnaître le nouveau régime dans un délai de trois mois et de se faire enregistrer dans un consulat soviétique, faute de quoi ils seront déchus de leur nationalité.

L’écrivain Vladimir Nabokov dira : « Nous étions tombés du monde. »

Les juristes inventent le terme d’apatride pour un million et demi de russes.

C’est une première dans l’Histoire, et le premier problème de sans papiers qui se pose en Europe.

Tous les pays, y compris ceux nés du nouveau découpage de l’après-guerre, mettent en place une politique de contrôle des frontières et d’obtention de visas.

Le passeport Nansen.

Fridtjof Nansen imagine alors un document qui permettrait à toute personne d’origine russe, n’ayant acquis aucune autre nationalité, de bénéficier d’une protection juridique et civile.

Le certificat d’identité Nansen, communément appelé passeport Nansen, est créé.

Fridtjof Nansen réunit une équipe de juristes composée de russes apatrides et réfléchit aux questions de droit et de devoir liées à ce certificat d’identité.

Ils voyagent dans les différents pays d’accueil susceptibles d’accueillir les apatrides  pour harmoniser leurs conditions de travail et de séjour.

Fridtjof Nansen et son équipe s’efforcent de faire reconnaître le certificat Nansen dans le plus de nations possibles, mais il n’ont quasiment pas de moyens.

Par étape, animés par une détermination hors du commun, ils vont à Paris, à Berlin, à New York et même à Shanghai où ils se présentent aux Comités pour les réfugiés russes, avec un certificat Nansen valable un an et renouvelable à vie.

Il est interdit aux bénéficiaires de retourner dans leur pays d’origine mais ils sont sous la protection du pays d’accueil.

Un million de passeports Nansen furent délivrés aux apatrides russes qui leur permirent de s’installer dans le monde entier.

Parmi les titulaires d’un passeport Nansen, citons les musiciens Igor Stravinsky, Sergueï Rachmaninov et Sergueï Prokofiev, la ballerine Anna Pavlova, les peintres Marc Chagall et Nicolas de Staël, et les écrivains Nina Berberova et Vladimir Nabokov.

Créatif et infatigable, Fridtjof Nansen s’occupe aussi de trouver du travail à tous ces réfugiés apatrides avec l’appui d’Albert Thomas, directeur du Bureau international du travail à Genève.

Prix Nobel de la Paix et dernier combat au service de la cause arménienne.

A la fin de 1922, en récompense de ces trois années effectuées au service de la communauté internationale, Fridtjof Nansen reçoit le Prix Nobel de la Paix.

Mais il n’en a pas fini avec les malheurs du Monde, car dans les semaines qui suivent, l’explorateur Fridtjof Nansen entame le dernier combat de sa vie, celui consacré à la cause du peuple arménien.

Du génocide perpétré en 1915 par l’empire ottoman à l’encontre des arméniens, Fridtjof Nansen a dit à maintes reprises qu’il était la plus grande catastrophe jamais vécue par l’humanité.

Il ne connaîtra pas la suivante.

Fridtjof Nansen, parmi d’autres personnalités, jure que justice sera faite et que les turcs devront rendre des comptes de leurs crimes.

Les arméniens rescapés et abandonnés errent dans le désert de Syrie.

Une femme arménienne agenouillée devant son enfant mort à Alep en Syrie.

Une femme arménienne agenouillée devant son enfant mort à Alep en Syrie.

Or, en 1918, ce désert est passé sous la tutelle de la France.

Syrie et Liban sont sous mandat français et regorgent d’orphelinats et de camps d’accueil.

En 1922, à l’instar de Lénine, Mustafa Kemal, le premier président turc qui n’est pourtant pas impliqué directement dans le génocide arménien, instaure à son tour la déchéance de nationalité pour épurer la Turquie de toute présence chrétienne.

Fridtjof Nansen demande à la SDN que soit appliqué aux arméniens les mêmes droits aux certificats d’identité Nansen qu’aux russes.

A leur tour, les arméniens ont perdu leur nationalité et acquis le passeport Nansen.

A leur tour, les arméniens s’éparpillent dans le Monde.

Fridtjof Nansen meurt le 13 mai 1930 d’une crise cardiaque à l’âge de 68 ans.

Il aura des funérailles nationales.

Les années suivantes seront marquées par le flot de réfugiés chrétiens assyro chaldéens chassés d’Irak et celui des juifs fuyant le nazisme.

Les juifs russes détenteurs d’un passeport Nansen vivant en Allemagne connaissent le même sort que les juifs allemands, ils doivent fuir.

Mais les apatrides ne sont plus les bienvenus.

En 1939, les espagnols sont regroupés dans des camps.

La SDN tourne le dos aux idéaux pour lesquels Fridtjof Nansen s’était battu.

Son passeport Nansen est octroyé au compte-gouttes.

En 1945, l’ONU remplace la SDN.

Devant le problème des réfugiés, une nouvelle convention est adoptée en 1951 qui s’appuie sur le statut élaboré par Fridtjof Nansen.

En 2012, l’assemblée générale de l’ONU interdit officiellement d’avoir recours à la déchéance de nationalité.

Pascale Davidovicz

 

 

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Un commentaire pour “La chronique de Pascale Davidovicz : Un Juste parmi les apatrides, Fridtjof Nansen
  1. André dit :

    « Devant le problème des réfugiés, une nouvelle convention est adoptée en 1951 qui s’appuie sur le statut élaboré par Fridtjof Nansen. »

    Sauf pour les « palestiniens » à qui l’ONU a octroyé un statut particulier histoire d’emmerder le seul et unique État Juif sur Terre…

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