Conte d’un juif Parisien d’Hier et d’Aujourd’hui par Dina Messica

Je me suis levé ce matin avec une drôle de sensation, une étrange légèreté. Tout me semblait neuf, inconnu, jusqu’à la perception de moi­­­­­-même. Je faisais ce jour connaissance avec ma propre personne. Je quittai hardiment le lit et me dirigeai tout droit vers la salle de bain. Quelle ne fut ma surprise en apercevant mon reflet au miroir. Un visage qui semblait avoir vécu bien des choses, mais quoi ? Je ne saurais le dire. Des cheveux argentés agrémentés d’une barbe, tous deux marqués par le temps, se tenaient fièrement comme témoins appelés à comparaître, mais devant qui et dans quel but ? Que se passe-t-il en ce jour nouveau et que s’était-il passé la veille et l’avant-veille ? Il fallait le découvrir. Je fis ma toilette et m’habillai prestement. Je découvris dans mon armoire un tricot de corps affublé de fils blancs noués des plus étranges. Une espèce de couvre-chef pointu[1] me narguait, mais pourquoi donc, que lui avais-je fait ?

Je descendis ainsi vêtu des effets tout droit issus des mémoires de mon armoire.

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L’extérieur m’éblouit de son désordre pittoresque où un ensemble des plus disparates se pressait vers différentes directions, ou stagnait à même le sol sur les rives du fleuve. La Seine, elle, m’était familière mais pourquoi elle en particulier ? Pourquoi ces gens ne m’évoquaient­­-t-ils rien ? Je me dirigeai machinalement vers l’île de la Cité et demandai tout aussi instinctivement à qui se présentait où je pourrais rejoindre la juiverie. Les passants me dévisagèrent. Qu’avais­­­­-je donc dit ou fait qui méritât de telles réactions ?

Soudain, un homme me frôla l’épaule, cet homme me ressemblait, seul son chapeau différait du mien, une espèce de feutre noir fendu à bords larges avec une barbe aussi noire que son ensemble vestimentaire. Il me demanda :

  • ­Puis­­­­-je vous aider cher Monsieur, vous me paraissez quelque peu perdu.
  • Volontiers, répondis-je, je cherche la rue de la Juiverie.
  • Mais il y a fort longtemps que cette rue n’existe plus !
  • Mais comment donc ? enchainai­­-je et la synagogue de l’île ?
  • Pardonnez-moi Monsieur mais vous semblez désorienté, laissez-moi vous raccompagner chez vous ou à tout autre lieu qui vous agréera.
  • Désorienté dites­­­­­-vous ? Le flot humain qui m’entoure aurait-il donc l’exclusivité du bon sens et serait-il lui seul porté vers la bonne direction ?
  • En effet, votre propos fait sens, la confusion est un des traits de notre temps.
  • Bien, alors dites-moi où pourrais-je donc prier ?
  • Il n’y a certes pas là de motif de tracas, à quelle communauté appartenez­­­­­­­­­-vous ?
  • Ne suffit-il pas que je sois juif ? A quelle appartenance réductible encore pourrais-je prétendre ?

          L’homme me dévisagea.

  • Je me permets d’insister pour vous reconduire chez vous, je ne puis décemment vous laisser ici livré à vous-même.
  • Ne vous ai-je pas dit que je souhaitais me rendre à la prière ?
  • Très bien, alors indiquez moi la synagogue que vous fréquentez.
  • La seule que nous ayons, je vous l’ai indiquée.
  • Celle que vous avez évoquée a été remplacée il y a fort longtemps par une église, à la suite de la spoliation et l’expulsion des juifs du Royaume de France par Philippe Auguste.
  • Mais que faîtes-vous ici vous-même ?
  • La même chose que vous, je m’en vais prier.
  • Mais où donc alors ?
  • Oh, à la synagogue de la rue Basfroi dans le 11e arrondissement de Paris. Mais il y en a bien d’autres.
  • Etes-vous en train de me dire qu’il y a plusieurs lieux de culte juifs à Paris ?
  • Evidemment ! Il y des synagogues consistoriales, orthodoxes, de rites divers ashkénaze, sfard, séfarade, des synagogues loubavitch, des synagogues réformées et d’autres encore dont j’ignore sûrement l’existence réparties sur toute l’île de France.
  • Mais cela est invraisemblable, aucun souverain, même moyennant de lourdes libéralités, n’aurait pu consentir de tels agréments.
  • Cela fait pourtant quelque temps déjà que les souverains dont vous parlez laissent la situation en l’état, me répondit mon interlocuteur visiblement amusé.
  • Il y a donc une communauté juive à Paris mais qui est morcelée en membres confinés. Et si je vous comprends bien, chaque congrégation évolue de son côté sans réellement nourrir d’échanges avec ses consœurs.
  • Il est vrai, et je n’avais jamais vraiment envisagé les choses sous cet angle, que la configuration cultuelle française se rapproche de votre restitution. Mais nous nous voyons tout de même lors d’événements familiaux sans nul besoin d’appartenance communautaire commune.
  • Et ceux qui n’ont pas de famille, eux sont condamnés à une portion relationnelle fort congrue si vous y ajoutez une judéité qui isole déjà de fait.
  • Je ne puis contester vos arguments, mais je vous dirais également que, prosaïquement, nous serions trop nombreux pour un seul lieu de culte. De plus, historiquement, les pérégrinations diasporiques ont créé un territoire national fait d’une mosaïque de rites culturels auxquels chaque communauté est viscéralement attachée.
  • Je comprends. Eh bien, en ce cas, laissez­­­­­­-moi vous accompagner à votre lieu de culte, peut-être me semblera-t-il familier et se présentera-t-il à moi en ami.

Assurément, cher Monsieur, il le sera, vous l’avez dit vous-même, nous sommes tous juifs et plus encore tous humains.

Dina Messica

[1] Couvre-chef des juifs de l’Europe médiévale

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Publié dans histoire

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