Il était une fois mon Belleville, par Ossnath Riahi

« Il était une fois mon Belleville », poursuit ce voyage dans le temps, à travers les dédales du patrimoine mémoriel juif précédemment entrepris avec notre perspective des « Enfants de Venise » de Lucas di Fulvio. Ce premier propos se voulait réhabiliter le collectif des anonymes incarné par un antihéros qui, dans la rage d’une vie condamnée, se découvre les forces prodigieuses qu’il s’ignorait. Cette entreprise appelait, quelque part, un second volet plus contemporain et assurément plus doux, une sorte « d’Enfants de Belleville » où, à travers un jeune regard, le souvenir de toute une communauté est invoqué, une sainte assemblée de la simplicité qui, puissante de sa vérité, trouve assurément sa survivance dans un immémorial ADN commun.

 

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En ce temps de renouveau que nous espérons apaisé pour la Nation, je souhaiterais vous convier à une petite promenade… dans le temps.

L’idée m’en a été inspirée par mon fils qui, de retour d’un déjeuner avec ses camarades de lycée à une « gargote » historique du boulevard de la villette, me raconte, enthousiaste, y avoir vu une troupe de joyeux lurons pousser la chansonnette, verre de boukha à la main et un « vétéran » enjoindre à ces jeunes spectateurs de « profiter car dans dix ans, rien de tout ça n’existera plus ».

Ma première réaction a été de me réjouir de voir mon fils manifester un engouement naturel pour cet environnement culturel. Puis vint la plongée dans les mondes engloutis, le Belleville des années 80, mon Belleville.

A une époque où l’immigration commençait à s’imposer dans le débat national, mon esprit d’enfant avait considéré que puisque nous étions Belleville et que Belleville était la France, nous étions intégrés. Comment comprendre que Belleville n’avait précisément vocation à être qu’une étape, une gare de transit, une Ellis Island pour juifs tunisiens où le visa prenait le contour d’un fricassé.

La grande artère du boulevard de Belleville à l’heure tunisienne donnait à voir d’innombrables commerces communautaires, dont certains ne représentaient pas moins que mon monde à moi : le célèbre « ftaïri » de la rue Ramponeau avec ses beignets frits couronnés de l’œuf tunisien victorieux, ; les « grandes maisons pâtissières » dont certains évoquaient la fréquentation comme tout un symbole de réussite sociale; ces commerces de disque et VHS qui constituaient un lieu de quasi-recueillement avec les comédies musicales de Farid El Atrache, et les incontournables Abdel Halim Hafez, Abdel Wahab, Asmahan, et j’en passe ; les cafés « à l’Européenne » tels que la Vielleuse qui voyait se côtoyer toutes les composantes de la grande famille bellevilloise, les commerces de bric à brac et le fameux « Tout pour rien » ; sans parler du grand marché du boulevard de la Belleville où sévissaient les entremetteurs (ma jeune tante y avait d’ailleurs été « repérée » elle et son caddie par son futur beau-père).

Enfin, celui dont l’évocation éveillera des souvenirs émus pour beaucoup, Monsieur Guez (père) de la « Maison du Taleth », l’Institution du quartier. Je voudrais lui rendre un hommage particulier, celui de l’enfant que j’étais, lui qui, à un âge alors respectable, nous accueillait ma mère et moi avec une chaleureuse bienveillance toujours renouvelée. Il m’avait même gratifiée d’un paternel baiser une fois où j’avais réussi à lire les lettres d’un Sefer Torah qui devait semble-t-il être vérifié, je me souviens combien ma mère en avait été fière. Ses livres de contes pour enfants sont désormais lus par les miens, (Contes de l’Arche de Noé, romans d’aventures des éditions Raphael, et d’autres encore) ; puis l’hommage de l’adulte qui comprit par la suite l’étendue de son engagement communautaire pieux et sincère.

Et notre parcours d’aboutir tout naturellement dans la célèbre synagogue de la rue Julien Lacroix, où devait toujours se trouver un grand-père au sourire généreux pour m’offrir un casse-croute tunisien à la séouda chelichit (avec le fameux pain « mejma » à trois têtes).

Je clôturerais cette visite très personnelle en vous invitant à pénétrer cette petite cour intérieure de la rue Jean Pierre Timbaud donnant sur une succession de petits bâtiments de briques rouges (qui doit aujourd’hui incarner le destin mi-gentrifié du quartier, mi-gentrifié parce que vous l’aurez compris il est également aujourd’hui mi-fanatisé, mais ceci est un autre sujet interdit de visite !).

Au fond de la cour se trouvait un atelier de confection tenu par un caucasien autoritaire (un des derniers ateliers du quartier à ma connaissance, ceux d’antan tenus essentiellement par des juifs polonais travaillant le cuir avaient laissé la place aux tunisiens, tout ceci sur fond de réorganisation globale de la filière textile dont je vous épargnerais les détails que d’autres restitueront certainement mieux que moi !).

Et parmi toutes les bâtisses, s’en trouvait une réputée pour abriter le célèbre « dégez » ou sorcier, le Telly Savalas, alias lieutenant Kojak, du quartier (sur le plan de la calvitie entre autre). Moi, qui éprise d’histoires de « jhnouns» avais une fois entrepris sa filature jusqu’à son appartement pour enfin savoir de quoi il en retournait, mais nul fracas de vaisselle cassée, nulle porte qui claque, nulle épouvante, rien, le calme plat, quelle déception, Kojak avait déçu toutes mes espérances.

Dans tout ce décor, je voudrais ressusciter l’espace d’un instant, dans un minuscule appartement, deux êtres d’exception, qui n’ont eu nul autre besoin que simplement être ce qu’ils étaient et incarner dans la plus grande simplicité, les plus nobles idéaux juifs pour laisser une place irremplaçable dans mon cœur.

« Souviens-toi que les jours passent sur toute chose, estompent les actions, effacent les œuvres et font mourir le souvenir, à l’exception de ce qui fut gravé dans le cœur des hommes par l’amour et qu’ils transmettent de génération en génération » (Aristote à son jeune disciple qui allait devenir Alexandre le Grand).

A mes bien-aimés, votre candeur, votre sens du devoir, votre souci de l’autre, toute cette force que vous puisiez dans une foi pure et simple qui jamais ne devait faillir,  

A celle qui donne au point de parfois s’oublier,

A celui que jamais je n’ai connu mais qui toujours était là, 

A tous les nôtres,

Ossnath Riahi

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Publié dans France

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