Au Mémorial de la Shoah, « crise de croissance » et salariés en souffrance. Dan Israel


De la fin de 2016 à début 2019, une vingtaine de salariés de ce haut lieu de mémoire ont claqué la porte. Certains ont dénoncé des « mauvais traitements exercés au quotidien » et une « logique comptable ». Son directeur dit comprendre que des employés « se soient sentis mal compris, mal entendus ». Il assure que cette époque, liée à l’élargissement des activités après les attentats de 2015, est révolue.

Les phrases claquent, et peuvent heurter les esprits non avertis. « Quand on fait des leçons sur la résistance toute la journée et qu’on n’est pas capable de bien traiter ses salariés… », lance l’un. « Dans mon travail, je voyais tous les jours des images de juifs humiliés, et je me disais qu’en fait, des gens humiliés dans la vie professionnelle, ça ne dérangeait personne ici », glisse l’autre. « Fin juin 2018, le corps de Simone Veil a été exposé dans la crypte avant d’être transféré au Panthéon, et en même temps au premier étage, on broyait mes collègues », assure une dernière.

Ces mots sont peut-être excessifs, et sans doute choquants pour les raccourcis historiques qu’ils s’autorisent. Mais ils sont révélateurs de l’ampleur du ressentiment et du mal-être qui se sont répandus pendant plusieurs années chez une partie des salariés du Mémorial de la Shoah. C’est une réalité qui a peu transpiré des hauts murs du bâtiment situé dans le quartier historique du Marais, à Paris : de fin 2016 à début 2019, de nombreux salariés ont quitté cette institution de la mémoire française. Pleins de ressentiment souvent, malgré des salaires considérés comme meilleurs que dans d’autres institutions culturelles comparables (entre 1 700 et 2 400 euros net mensuels pour les salariés de base).

Durant cette période, plusieurs personnes ont été arrêtées pour raison de santé. Certaines ont signalé leur cas à l’Inspection du travail, qui a convoqué le directeur Jacques Fredj au moins une fois. Et une poignée de salariés ont entamé des démarches auprès des prud’hommes, qui se sont pour la plupart soldées par une transaction financière, contre la promesse de rester discrets.

Dans la cour du Mémorial de la Shoah, en février 2019. © Reuters

Dans la cour du Mémorial de la Shoah, en février 2019. © Reuters

Ces faits révélés par Mediapart cadrent mal avec le poids moral du Mémorial. L’institution se définit elle-même tout à la fois comme une « pierre tombale pour les victimes de la Shoah » et comme un « lieu d’histoire et de recherches ». Ouvert sous cette forme depuis 2005, le Mémorial rassemble un musée consacré à l’histoire juive durant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs lieux de mémoire (tombeau du martyr juif inconnu, mur des noms, mémorial des enfants), et le Centre de documentation juive contemporaine, créé dès 1943 pour rassembler les preuves des crimes nazis. Outre son cœur parisien, il pilote également le mémorial de Drancy, le Cercil à Orléans et une antenne à Toulouse. En 2018, le Mémorial indique avoir accueilli plus de 220 000 visiteurs, animé des activités pour près de 75 000 scolaires et organisé plus de 115 formations en France, pour environ 5 000 enseignants. 

La « crise de croissance » du Mémorial, comme la qualifie lui-même son directeur, s’est déroulée sur une longue période. Pendant au moins deux ans à partir de fin 2016, une vingtaine de salariés ont, selon notre décompte, claqué la porte du lieu, pour des désaccords sur la gestion du personnel, jugée défaillante. La plupart y travaillaient à temps plein ou très régulièrement, et parfois depuis plus de dix ans. Ce chiffre, non confirmé par la direction, est élevé pour un lieu comptant aujourd’hui entre 80 et 90 CDI, et au moins autant de salariés en contrats courts réguliers.

Longtemps, ceux qui partaient fâchés se sont tus. Pas facile de paraître s’opposer à un lieu dont les activités sont célébrées, à juste titre, partout. Difficile aussi de critiquer une institution dont les missions sont incontournables, alors que l’antisémitisme resurgit régulièrement en France.

En janvier 2019, pourtant, neuf de ces collaborateurs mécontents ont envoyé une lettre d’alerte au principal financeur du Mémorial, la Fondation pour la mémoire de la Shoah (FMS), qui lui verse environ la moitié de son budget annuel de 16 millions d’euros. « Le Mémorial est devenu une entreprise comme les autres. Mais au lieu d’être bienveillante envers ses salarié·e·s, elle les broie littéralement », s’alarmaient-ils dans le courrier.

Les signataires, qui n’ont obtenu aucune réponse officielle, dénonçaient des « mauvais traitements exercés au quotidien (harcèlement moral, remarques sexistes et misogynes…) ». Ils mettaient en regard « la logique comptable [qui]repose sur une gestion incohérente des équipes [et] met en danger la qualité de l’accueil du public » et le message que veut transmettre l’institution : « Valeurs historiques, civiques, de tolérance, d’ouverture. »

« Que des gens se soient sentis mal compris, mal entendus, et aient été vexés peut-être, je peux le comprendre et j’en suis désolé », déclare Jacques Fredj à Mediapart. « Je n’ai aucun intérêt à persécuter les gens. Si un salarié n’est pas bien dans sa peau, il ne peut pas bien faire son boulot, en particulier au Mémorial, où les sujets traités sont difficiles, insiste le dirigeant. Je ne dis pas que tout est rose, mais mon objectif est que les salariés se sentent bien. »

La direction met en avant la mise en place courant 2019 de plusieurs mesures destinées à améliorer les conditions de travail. En particulier l’arrivée d’un nouveau responsable opérationnel au sein du très stratégique service pédagogique (qui coordonne les visites et les ateliers, au Mémorial et « hors les murs ») et un audit organisationnel démarré il y a plusieurs mois.

Du côté des salariés en poste, on reconnaît un apaisement récent des tensions, mais la période de crise a laissé des traces. « Aujourd’hui, cela fonctionne beaucoup mieux, mais c’est sur le dos de ceux qui sont partis », analyse un membre de l’équipe, qui explique : « Si plusieurs d’entre nous parlent à des journalistes, c’est parce que nous attendons une prise de conscience de la part de la direction sur ce qu’il s’est passé ici. »

Interrogée par Mediapart, la directrice générale adjointe de la FMS, Gabrielle Rochmann, explique que la lettre des neuf salariés « a bien été considérée comme une alerte » et que c’est à la suite de sa transmission au directeur du Mémorial que l’audit a été déclenché. La FMS maintient sans ambages son soutien à Jacques Fredj. « Nous savons que le directeur général du Mémorial de la Shoah met tout en œuvre pour offrir à son équipe le meilleur cadre de travail, dans un contexte où sa mission pédagogique se renforce et se renouvelle », déclare la responsable.

Traduction d’un membre de l’équipe de la FMS : « Diriger un tel lieu, c’est essayer de ramener de l’argent de donateurs privés et publics, faire venir le public, c’est beaucoup de pression. Pour tenir ce genre de postes, il faut de très fortes personnalités, qui ne sont pas lisses. » Mais, reconnaît cet interlocuteur, « la question des risques psychosociaux n’a peut-être pas été assez prise en compte ».

Suite de l’article sur : mediapart. 27 novembre 2019

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Publié dans France, Mémorial de la Shoah, témoignage

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