A Tel-Aviv, la Maison d’Anne Frank revisitée

Le chemisier de Beyoncé dans la chambre d’Anne Frank, du soft porn dans la bibliothèque… Mais quelle mouche a donc piqué l’artiste britannique Simon Fujiwara avec sa reconstitution toute personnelle de la célèbre Maison-musée d’Amsterdam ? Une exposition à découvrir à Tel-Aviv jusqu’au 2 décembre. 

l fallait oser reconstituer grandeur nature la célèbre Maison d’Anne Frank, sise à Amsterdam, pour la promener à travers le monde. Simon Fujiwara, un artiste anglais de 35 ans en résidence à Berlin, l’a fait : son projet Hope House, occupe jusqu’au 2 décembre trois étages de la Dvir Gallery, à Tel-Aviv avant de partir en Allemagne. Imaginée comme un « bâtiment dans un bâtiment », l’installation revisite l’annexe secrète de l’appartement d’Amsterdam évoquée dans le journal intime de l’adolescente d’origine allemande morte en déportation à l’âge de quinze ans. Mais cette fois, le public est invité à s’immerger dans une expérience inédite et radicale, notamment par le biais d’objets à la symbolique parfois assez obscure, installés par l’artiste.

Quand, par exemple, le visiteur se retrouve nez à nez avec l’imposante bibliothèque, qui, comme le mentionne le journal dissimule l’accès à l’appartement secret, et que Simon Fujiwara a tapissé… de trois cents exemplaires du roman Fifty Shades of Grey ! Que vient donc faire là le roman érotique de l’anglaise E.L. James ? « Dans la cadre de mon travail autour de la notion d’espoir, confie l’artiste, j’ai essayé d’examiner ce qu’il se passe lorsque les gens essayent de faire une bonne action […] Je suis ainsi tombé sur le communiqué d’une boutique de l’organisme de bienfaisance britannique Oxfam implorant le public de cesser de lui donner des exemplaires de ce bouquin. Elle en avait reçu plusieurs milliers ! J’en ai racheté trois cents, et les ai disposés tels qu’ils étaient accumulés dans la charity shop ». 

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D’Elisabeth d’Anglettre à Beyoncé

Une autre surprise nous attend dans la chambre d’Anne Frank, où la jeune fille, comme toutes les jeunes filles du monde, avait affiché des images de stars de cinéma découpées dans des magazines et des cartes postales – de la famille d’Orange ou de la toute jeune princesse Elisabeth d’Angleterre, notamment. Dans sa Hope House, l’artiste a remplacé cette galerie de portraits jaunis par des idoles d’aujourd’hui – Natalie Portman, Emma Thompson, Justin Bieber ou… Yasser Arafat, qui ont tous en commun d’avoir visité la Maison d’Anne Frank à Amsterdam, institution ouverte en 1960 et fréquentée chaque année par plus d’un million de visiteurs.

La même pièce dévoile aussi un buste mannequin arborant la tenue portée par Beyoncé lors de son passage à la fameuse Maison musée en 2014 : un ensemble bleu pâle de la marque Topshop que les fans se sont arrachés jusqu’à rupture de stock dès son affichage sur Instagram, une heure à peine après la visite de la chanteuse. Pour Simon Fujiwara, cet objet résume à lui seul l’ensemble de sa démarche : appréhender la demeure d’Amsterdam comme une « sculpture géante ».

Un produit dérivé à l’origine du projet

Pourquoi avoir choisi de consacrer son dernier projet à un lieu aussi iconique ? L’artiste – qui avait remporté en 2010 le prix de la Fondation Cartier pour Frozen, installation reconstituant les vestiges d’une ville romaine – explique en avoir eu l’idée lors d’une visite la Maison d’Anne Frank avec ses étudiants ; plus exactement à la boutique du musée où il est tombé sur une maquette en trois dimensions de l’appartement. Ce produit dérivé, qui provoque alors chez lui un « sentiment d’inconfort », le pousse à explorer « la confusion croissante entre l’idéologie, la politique, la philanthropie et le capitalisme ».

Il se rapproche alors de la Dvir Gallery chez qui il a déjà organisé deux autres expositions. Yotam Shalit-Intrator, son directeur, s’en réjouit ouvertement : « Hope House est l’exposition qui a attiré le plus de visiteurs depuis notre ouverture en 1982 ». Pour le galeriste, ce bon accueil tient au fait que le public israélien est ouvert à ce type de réinterprétations. A partir du moment où l’installation de l’artiste anglais ne remet pas en cause la narration du Journal, personne n’a été choqué par les aspects satiriques du projet. D’autant moins que, sur la question de la Shoah, les gens en Israël sont demandeurs d’un travail de mémoire mais aussi d’analyse.

Pour mener à bien son projet, Simon Fujiwara a pourtant enfreint quelque règles de courtoisie : il n’a pas contacté la Maison d’Amsterdam ni la Fondation néerlandaise qui en a la responsabilité. A telle enseigne que cette institution n’a pour l’heure pas réagi à l’installation de Tel-Aviv inaugurée début septembre, et qui sera l’an prochain présentée au Kunsthaus de Bregenz, en Allemagne. Mais, à en croire la Dvir Gallery, le directeur de la Maison d’Anne Frank, Ronald Leopold, a fait savoir qu’il viendrait voir Hope House avant qu’elle ne soit démontée. Ce dernier a toutefois été devancé par Yves Kugelmann, le représentant du Fonds Anne Frank installé à Bâle, qui, lui, détient les droits du Journal et des archives de la famille (et que l’artiste n’a pas non plus prévenu).

« Nous voyons dans le projet de Fujiwara une tentative pour emplir l’Annexe d’une sorte d’âme et de vie, pour rappeler au public les habitants qui s’y cachaient » a reconnu Yves Kugelmann. En cela, le projet correspond de très près au souhait d’Otto Frank. Le père de la jeune fille a toujours été hostile à l’idée de créer un mausolée pour Anne Frank. Si l’objet vit, tant mieux ! ». Une réaction qui s’inscrit sur fond de lutte entre la Fondation de Bâle, et sa rivale néerlandaise. Depuis vingt ans, les deux institutions n’ont eu de cesse de s’affronter autour de l’exploitation du nom d’Anne Frank, s’accusant mutuellement d’avoir des intentions commerciales.

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