L’histoire de la communauté juive marocaine à Saint-Fons (1919-1946)

S’ils étaient présents dans la région Rhône-Alpes depuis longtemps en tant que travailleurs coloniaux, l’histoire d’une véritable communauté juive marocaine à Saint-Fons, près de Lyon, commence en 1919.

Le spécialiste marocain de l’immigration Elkbir Atouf, raconte leur histoire. Découvrez comment ils y sont arrivés, ce qu’ils y ont accomplis avant d’être dispersé lors de la deuxième guerre mondiale.

Au début des années 1900, la commune de Saint-Fons dans le département du Rhône a été un «refuge» pour bon nombre d’étrangers qui constituaient près d’un quart de sa population. Ils venaient d’Espagne, d’Italie, du Portugal ou même du Maghreb pour travailler. Parmi eux, les juifs du Maroc qui ont fini par former une commuanuté fort présente à l’époque, révèle le récit du docteur en histoire sociale contemporaine et spécialiste de l’immigration, Elkbir Atouf, publié dans les Archives juives.

Une présence qualifiée d’«accidentelle et curieuse»

C’est pendant la Première guerre mondiale que les juifs marocains ont commencé à s’installer à Saint-Fons. Tout comme les musulmans de l’époque, ils allaient travailler dans la Poudrerie de la ville, en tant que travailleurs coloniaux. Mais après la guerre, tous ces travailleurs venus de l’étranger sont rapatriés dans leurs pays d’origine.

Cependant, Joseph Ben Attar réussit à obtenir l’autorisation de rester bien que son contrat soit terminé. Ce natif d’Essaouira est «l’un des premiers travailleurs coloniaux et l’un des rares» qui restera dans la région, indique l’auteur. Dans la foulée, trois anciens soldats marocains de confession juive (Aïch Aknin, Abizher et Bitton) engagés volontairement dans l’armée française pendant la guerre réussissent également à échapper au rapatriement en se proposant de travailler dans les usines de Saint-Fons en quête de main d’œuvre. C’est ainsi que les quatre hommes se réunissent en communauté. Et avec la collaboration des employeurs locaux, Joseph Ben Attar était chargé de «faire venir des travailleurs juifs du Maroc à partir de 1919».

Contrairement à leurs compatriotes musulmans qui «rentrent au Maroc régulièrement et demeurent en général des migrants célibataires», les juifs marocains arrivant à Saint-Fons y vont avec l’idée de s’y expatrier. Les hommes déjà mariés font venir leur épouses et enfants tandis que les autres y fondent leur famille. Et c’est ainsi que la communauté s’agrandit. Selon l’auteur, les prénoms français et bibliques donnés à leurs enfants, pour la plupart nés en France, illustre bien la volonté des juifs marocains de se fondre dans la société. Ce qui se renforce à partir de 1927, lorsque la loi oblige la perte de la nationalité marocaine pour les enfants nés et domiciliés en France. Ils deviennent donc tous Français.

Une ascension sociale quasi-impossible

Partis pour fuir leur situation dans leur pays d’origine et en quête de meilleures conditions de vie, les juifs marocains resteront cependant au bas de l’échelle sociale. D’après le recensement de 1936, la communauté ne comptait que «deux maçons et cinq commerçants, tous les autres étant ouvriers», pour la plupart dans des industries pharmaceutiques. «C’est un des rares points communs aux immigrés marocains musulmans et juifs», note l’auteur.

Au fil des années, leurs fonctions s’améliorent peu à peu – avec l’emploi des femmes – mais leurs salaires restent inférieurs à leurs collègues Français de souche. De plus, en temps de crise économique, ils sont les premiers touchés par le chômage. Et les secours accordés aux chômeurs ne dépassaient pas «les 20 francs par famille et par jour, quel que fût le nombre d’enfants».

Un Mellah en plein Saint-Fons

De manière générale, les juifs aiment vivre en communauté. Et les Marocains de Saint-Fons n’y ont pas fait exception. Ils résidaient presque tous aux alentours du fleuve dans les quartiers dont les ruelles et impasses ressemblaient aux «mellahs» marocains.

«Nous habitions à six dans une cité […] construite en 1932 et qui avait pour nom Montée Croze. Une cuisine avec le sol en pierre, de moins de 4 mètres carrés, […] la salle à manger avec sa table et ses chaises ainsi qu’un buffet, le tout donnant sur un couloir de 2 mètres sur 1 mètre menant à un WC à la turque sur la gauche. La partie droite étant la porte de sortie sur la cour. Puis la chambre avec une armoire gênant l’ouverture de la fenêtre et deux lits côte à côte, celui des parents et le mien où dormaient aussi mes deux frères et ma sœur : un cas qui n’était pas rare parmi les familles juives […] qui partageait notre sort dans l’enceinte de cette cité», témoigne David Aknin. Il est l’un des premiers travailleurs coloniaux à être retourné sur les bancs de l’école pour décrocher le baccalauréat en 1926.

L’association des juifs marocains voit le jour en 1927

Conscients des réalités des communautés défavorisés, la municipalité locale mettait un fonds d’aide à disposition qui a triplé en quatre ans, passant de 180 000 francs en 1932 à 600 000 en 1936. Et les juifs marocains en bénéficiaient amplement. Cet argent servait surtout à l’assistance médicale et alimentaire.

Par ailleurs, l’impossibilité d’une pratique collective de la religion était une autre grande difficulté pour la communauté juive marocaine. Ils ont reçu l’aide de l’Alliance israélienne qui finançait l’enseignement religieux. Mais pendant longtemps, ils n’avaient pas de local pour la prière collective, comme ils en avaient l’habitude au Maroc.

Le 13 février 1927, ils créent la Société culturelle et de bienfaisance israélite, officiellement déclarée comme association par la préfecture du Rhône. Ils se trouvèrent alors un petit local pour les rencontres de prières collectives présidées par «l’ancien» de la communauté, Joseph Ben Attar. Par la suite, les choses évolueront de telle sorte qu’ils trouveront de meilleurs locaux et obtiendront même l’autorisation d’ouvrir un cimetière dédié à Saint-Fons.

Pourtant bien installée, la communauté juive marocaine de Saint-Fons connaitra beaucoup de troubles pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains rentreront au Maroc pour se mettre à l’abri, d’autres iront se réfugier dans les campagnes françaises. En effet, le recensement d’après-guerre témoigne du bouleversement qu’a connu la communauté. Alors qu’ils étaient estimés à environ 400 juifs marocains à Saint-Fons en 1928, ils n’étaient plus que 122 en 1946. Plus de quarante juifs marocains de la ville seraient morts dans les camps de concentration.

Source yabiladi

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2 commentaires pour “L’histoire de la communauté juive marocaine à Saint-Fons (1919-1946)
  1. Nicole Gervais dit :

    Bonjour, je fais actuellement des recherches sur mes grands parents et je pense reconnaître mon grand père sur cette photo 2ème rang et 1ère personne à droite (moustachu), merci de me confirmer si cette personne se nomme bien Chaloum Israel son épouse s’appelait Simi Ben Attar

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