Une semaine et un jour : peut-on rire de tout ?

Peut-on rire de tout ? « S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire […] peut parfois exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, répondait péremptoirement au siècle dernier le camarade Pierre Desproges, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort ».une_semaine_un_jour

Et le même d’enfoncer rageusement le clou : « au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? ». C’est tout l’enjeu de ce formidable (premier !) film israélien, sacrément gonflé mais sans ostentation, qui s’efforce de prendre à bras-le-corps le pire du pire qui se puisse concevoir pour un parent : la perte de son enfant. Comment vivre, comment concevoir d’exister après la tragédie ? Et, dans le cas qui nous préoccupe, comment raconter l’impossible renaissance sans s’engluer dans le pathos ?
Une semaine. Un tunnel d’une semaine de deuil, dans la tradition juive le shiv’ah, au terme duquel, leur grand fils de 25 ans mis en terre, la source des larmes sensément tarie, la vie de Vicky et Eyal doit reprendre ses droits, son cours, tout ce fatras de lieux communs qui définissent les gestes du quotidien. Se nourrir, dormir, travailler, faire son jogging, penser à faire stériliser les chatons errants, prendre rendez-vous pour un détartrage… et au milieu de ça, penser encore à ces à-côtés de la mort, les formalités du cimetière, celles de l’unité de soins palliatifs, les relations sociales, condoléances, remerciements, re-condoléances… Tout un tas d’obligations routinières auxquelles Vicky se donne à corps perdu, tandis que son mari, dévasté, se laisse couler à pic, envoie balader la terre entière, et cherche dans des accès de hargne, de colère et de violence à expulser les sanglots invisibles de sa douleur sèche. Rempli d’une agressivité primale, Eyal suit à l’instinct ses premiers mouvements, comme la quête compulsive, à l’unité de soins intensifs, de la couverture de son garçon – cette bête couverture piquée multicolore, égarée, qui devient un objectif nécessaire, vital, auquel il se raccroche rageusement. L’unité de soins intensifs où la dernière chambre de son fils est déjà occupée par un autre malade en phase terminale – qui lui rend, héritage dérisoire, le dernier sachet de cannabis thérapeutique non utilisé, abandonné dans un tiroir.


Le film nous emmène avec une feinte légèreté dans les chemins creux du drame. Là où l’humour côtoie effectivement le désespoir. Il ne fait pas hurler de rire, non, mais on ne peut tout du long se départir d’un sourire franc, généreux, bienveillant pour les êtres qui se débattent dans l’innommable. Parce qu’on dira ce qu’on voudra, la mort, ce n’est pas raisonnable. Il est donc urgent de réagir comme elle et de déraisonner. Ce huitième jour « après » le deuil, tandis que Vicky s’efforce de ne pas s’effondrer en reprenant le cours normal d’une vie qui ne le sera plus, Eyal va donc le passer entre sa maison, son jardin, l’hôpital et le cimetière, à tenter de fumer pour la première fois cette herbe thérapeutique, manger des sushis, faire son deuil par procuration, avec l’aide plus ou moins consentante du fils de ses voisins détestés – mais qui sait, lui, rouler des joints et improviser des solos phénoménaux d’Air guitar. Il va aussi s’empailler avec des chauffeurs de taxis irascibles, s’essayer à la « Air chirurgie oncologique », avec une incroyable fillette échappée de la chambre où sa mère met ses dernières forces à lutter contre la maladie. Et petit à petit, d’outrances vachardes en échappées borderline, de dérapages désespérés en rêveries poétiques, à bout de souffle et de tristesse, finir de se perdre pour reprendre doucement pied dans le monde des vivants.

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Écrit et réalisé par Asaph POLONSKY – Israël 2016 1h38mn VOSTF – avec Shai Avivi, Evgenia Dodina, Tomer Kapon, Sharon Alexander, Alona Tamari…

 

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Publié dans cinéma

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